
Dimitri Chostakovitch, à gauche sur la photo, tient une lance d'incendie qu'il
dirige sur les foyers allumés par les bombes incendiaires lancées contre
Leningrad lors de la Seconde Guerre mondiale. Chostakovitch écrivit les trois
premiers mouvements de sa 7e symphonie (Leningrad) en 1941 pendant le siège
de la ville.
Centenaire
de deux grands chanteurs : Caruso et Chaliapine

Le monde entier célèbre en 1973 le centenaire de la naissance de deux
voix extraordinaires : la basse Fédor Ivanovitch Chaliapine et le ténor
Enrique Caruso. Né à Kazan (URSS), Chaliapine se rendit vite célèbre
par sa stupéfiante voix et par son jeu qui lui permit de camper, sur les plus
grandes scènes, les personnages de Don Quichotte (ci-dessus), de Richard Strauss,
ou de Boris Godounov de Moussorgski...

... Caruso naquit à Naples (Italie). Sa voix, d'une puissance et d'une pureté
exceptionnelles, lui acquit la réputation d'un des plus grands ténors
qui aient existé. Sa gloire mondiale fut immédiate et sa renommée
reste telle que ce " musicien ambulant ", (ci-dessus) n'hésite pas
à parcourir les rues de Londres avec comme seule affiche les " songs
of Caruso ". c'est-à-dire les "chansons de Caruso". |
Un
célèbre compositeur soviétique nous livre ses réflexions
sur la musique sans frontières.
La
réciprocité des influences et des liens entre l'Orient et l'Occident,
c'est-à-dire entre les peuples élevés dans les traditions de
la pensée musicale européenne, et les autres, constitue l'un des problèmes
les plus importants pour qui veut comprendre l'évolution des traditions musicales
nationales.
À ce propos, je suis d'accord avec ceux qui soulignent le caractère
inopportun de l'expression " pays en voie de développement ", peu
compatible avec les anciennes et grandes cultures des Etats d'Asie, d'Afrique et
d'Amérique latine. Pour vrai que soit le retard industriel de ces pays par
rapport à l'Europe ou à l'Amérique du Nord, parler sur le ton
protecteur de " pays en voie de développement ", quand on fait allusion
à l'art, est pour le moins déplacé.
Dans quelle mesure les moyens d'expression, élaborés au fil des siècles
par un peuple, peuvent-ils être utilisés par une culture d'un autre
pays ou soumis à ses normes artistiques? Pour moi, en ce sens, une question
est loin d'être claire : celle de l'" incompatibilité" des
systèmes modaux et des systèmes harmoniques, ou celle de la "nocivité"
ou du bienfait qu'apportent à l'héritage culturel des pays orientaux
les moyens polyphoniques ou harmoniques propres à la musique européenne.
Mais il y a une chose dont je suis bien convaincu : rien n'est plus juste, si l'on
considère la culture de l'humanité dans sa totalité, que la
thèse de l'égalité de principe des diverses traditions musicales
nationales, de l'ensemble des richesses mélodiques, rythmiques ou sonores,
ou encore des finesses poétiques transmises par les chanteurs populaires,
les instrumentalistes et les créateurs professionnels.
La question n'est pas de savoir s'il y a "compatibilité" ou "incompatibilité"
des divers systèmes musicaux, mais de nous demander comment et par quels moyens
le problème des interactions culturelles entre des peuples de diverses parties
du monde et appartenant à des ethnies différentes est résolu.
Seuls interviennent ici la sensibilité artistique et le talent de tous les
intéressés – compositeurs, exécutants, pédagogues ou
théoriciens – leur responsabilité devant l'art et leur intégrité.
Certes, les pierres d'achoppement sont imprévisibles. Il y a en effet toujours
le danger d'un nivellement, d'un classement selon une " norme européenne
moyenne ". Et l'on peut comprendre l'inquiétude de ceux qui ont la tâche
de diriger ces processus, qui sont chargés de la formation des cadres nationaux
professionnels et connaissent bien toutes les formes de la propagation de la musique.
On ne peut tolérer aucune attitude irréfléchie, ou pire commerciale
aucune négligence à i'égard de cette grande tradition humaniste
qui appartient à tous les peuples de notre planète. De telles pratiques
peuvent conduire à détruire des valeurs artistiques éternelles
et à méconnaître ses propres richesses nationales. Mais il ne
faut pas non plus chercher à empêcher les arts de bénéficier
de contacts qui sont naturels, et dont les proportions sont internationales, des
emprunts réciproques entre systèmes de pensée et de langages
musicaux différents.
On peut, semble-t-il, ranger au nombre des formes naturelles et légitimes
de développement de la tradition nationale non seulement ses liens directs
avec la réalité environnante, c'est-à-dire avec les nouvelles
conditions sociales et l'évolution des consciences, mais également
sa capacité à acquérir d'elle-même, à s'enrichir
de tout ce qu'il y a de progressiste, au sens idéologique et technologique
du terme, dans des traditions autres et parfois très éloignées.
Bien entendu, ce processus doit être fondé sur l'échange et nullement
être imposé de l'extérieur. Pour ne pas m'en tenir à des
affirmations gratuites, je rappelle certains faits connus de I'histoire musicale
de la Russie. Les emprunts de Borodine, de Balakirev, de Moussorgski ou de Rimski-Korsakov
à des modèles isolés ou à des éléments
du folklore des peuples d'Orient n'ont-ils pas enrichi leur art? Combien plus pauvre
serait la musique russe sans les Danses polovtsiennes, de Borodine, Islamey,
de Balakirev, Les Danses perses, de Moussorgski, Schéhérazade, de Rimski-Korsakov,
et nombre d'autres pages d'inspiration orientale.
Et que dire du travail accompli par certains compositeurs de Moscou et de Leningrad,
dans les Républiques d'Asie centrale où, dans un délai extraordinairement
court, sont apparues des écoles nationales de composition faisant largement
appel à l'expérience de la musique russe et d'Europe occidentale dans
l'élaboration de leur propre culture nationale et socialiste ?
L'expérience de mon pays –j'entends tout ce qui s'y est passé depuis
la Révolution d'Octobre – prouve la justesse d'orientation des efforts des
générations successives de musiciens soviétiques pour donner
forme à la culture musicale de tous les peuples de l'U.R.S.S. Il faut se représenter
les espaces énormes de ce pays, I'infinie diversité des conditions
géographiques et ethniques–qui expliquent la diversité de mœurs et
de caractères de: peuples parlant et chantant en cent cinq langues–pour comprendre
les grandes tâches qui nous sont imparties par l'Histoire.
L'évolution de la culture musicale des peuples de l'U.R.S.S. fait une large
part à l'expérience de la musique classique russe et aux remarquables
traditions des écoles de composition russes. Ces dernières plongent
leurs racines dans les couches profondes de la vie du peupe et de la culture russe.
Dans le climat nouveau du socialisme vécu par notre Etat multinational, ces
traditions n'ont cessé de s'enrichir grâce à la créativité
des artistes soviétiques et à l'unité dialectique des principes
national et international.
Loin de moi le désir de présenter le développement de notre
culture musicale–qu'il s'agisse de la création, de l'exécution, de
l'enseignement ou de la théorie–comme étant à l'abri de toutes
contradictions et difficultés, développement lisse en quelque sorte.
Des difficultés, il y en a eu, ainsi que des erreurs et des échecs
déprimants. Mais, malgré tout, je reste convaincu que l'orientation
fut et reste juste et féconde. Je n'en veux pour preuve que les conquêtes
véritablement historiques réalisées dans l'édification
d'un art et d'une culture d'avant-garde dans les pays de l'Orient soviétique
et que l'on peut mesurer à la quantité, et surtout à la qualité
des œuvres produites.
Si le mouvement de la culture musicale soviétique s'est opéré
en largeur, englobant des millions de gens dans tous les coins du pays, il s'est
également développé et se développe encore en profondeur,
enrichissant notre époque de découvertes hardies et véritablement
novatrices.
Il suffit ici de mentionner Serge Prokofiev, qui a donné une puissante impulsion
aux recherches créatrices de nombreux compositeurs dans le monde entier. Sa
part est grande dans la mise à jour des richesses originales et profondes
de la musique populaire russe, et pas seulement russe. Que l'on se rappelle seulement
son remarquable Second quatuor à cordes sur des thèmes kabardino-balkares.
Un compositeur de renommée mondiale, Aram Khatchatourian, qui a profondément
pénétré l'essence de la musique transcaucasienne, a su, à
partir de là, créer des œuvres symphoniques qui ont principalement
influé sur le développement de sa musique natale, la musique arménienne,
et sur d'autres. Dans un même esprit, il convient d'apprécier le rôle
créateur d'un compositeur de talent, Kara Karaév, chef de file d'une
école de composition intéressante et pleine de promesses, celle de
l'Azerbaïdjan.
Il me semble que les partisans des " tendances conservatrices " dans les
cultures musicales des peuples non européens perdent quelque peu de vue les
réalités : des œuvres universellement reconnues ont été
créées jusqu'ici et, j'en suis sûr, nous serons encore données,
grâce à l'intervention hardie et féconde du compositeur dans
un domaine qui, au premier abord, lui est étranger.
Tout en réprouvant l'oppression d'une culture par une autre et tout en réfutant
certaines opinions qui ont cours en Occident quant au génocide culturel, nous
ne pouvons néanmoins souscrire aux appels à l'isolement d'un système
musical par rapport à un autre, sous prétexte de préserver ces
cultures dans leur pureté première.
Laissons donc les peuples d'Asie et d'Afrique, qui ont créé un art
admirable et dont les traditions sont riches et originales, développer leur
art et perfectionner leur langage musical. Mais surtout qu'ils ne se montrent pas
sourds aux grandes conquêtes de la musique des autres peuples.
Je me rappelle l'impression inoubliable que j'ai ressentie à la vue d'un documentaire
sur la vie d'une tribu indienne tout à fait primitive, à en juger par
les images, et vivant dans une région montagneuse et difficile d'accès
de l'Amazonie. Il y eut une scène véritablement émouvante :
le chef de cette tribu et certains des siens écoutant le Concerto pour
violon, de Beethoven, enregistré au magnétophone. Sur les visages
de ces gens, que nous venions de voir à la chasse ou au travail dans un paysage
des plus rudes, nous pouvions lire un trouble extraordinaire, proche du traumatisme.
Beethoven s'adressait à un homme d'un autre monde et celui-ci comprenait son
message.
Il me semble que l'on peut en tirer une conclusion : la musique ne connaît
pas les frontières nationales, elle n'a pas besoin de mesures protectionnistes
destinées à isoler les cultures les unes des autres. Au contraire,
il faut que les pays disposant des moyens les plus développés de diffusion
de la culture musicale et de pédagogues hautement qualifiés viennent
en aide aux peuples qui, pendant des siècles, ont vécu en régime
colonial sans aucune possibilité de développer librement leur culture
nationale.
Certes, cette aide ne doit pas se transformer en agression culturelle. Et c'est à
nous, musiciens sincèrement préoccupés des destinées
de la musique dans le monde, qu'il appartient de rechercher un langage commun afin
d'affirmer et de préserver les grandes valeurs culturelles présentes
et futures. |