
Les temples d'Abou-Simbel seront sauvés quand le projet de construction d'un
barrage destiné à le protéger aboutira. Mais, pour parer à
toute éventualité, des spécialistes du Centre égyptien
de documentation du Caire y effectuent, en priorité, des relevés et
des moulages des statuts et des reliefs temples, travail prévu, d'ailleurs
, depuis plusieurs années, pour les principaux monuments de l'Egypte antique.

À
la maison de l'UNESCO, au cours de la cérémonie du 8 mars qu'il présidait,
André Malraux, Ministre d'Etat français chargé des affaires
Culturelles, prononce un discours dont nous donnons ci-contre le texte en pages 9,
10 et 11.
Regarde,
vieux fleuve, les hommes qui emporteront ces colosses loin de tes eaux.

Le Nil, vu de la forteresse de Semna, au Soudan, où se poursuivent d'importantes
fouilles.

Photos prises à Faras, au Soudan, où, sous l'impulsion du Département
des Antiquités de Karthoum, un expert de l'Unesco,...

... l'archéologue américain Adams, a mis à jour des fours et
des, poteries du Moyen-Empire. |
L'écrivain
français André Malraux (1901-1976) fut ministre de la culture de 1958
à 1959. Il a prononcé ce discours à l'occasion du lancement
de la campagne internationale de sauvetage des temples de Nubie, prélude à
la consécration de la notion de patrimoine mondial.
Le 8 mars 1960, pour
la première fois, toutes les nations - au temps même où beaucoup
d'entre elles poursuivent une guerre secrète ou proclamée -sont appelées
à sauver ensemble les œuvres d'une civilisation qui n'appartient à
aucune d'elles.
Au siècle dernier, un tel appel eût été chimérique.
Non que l'on ignorât l'Egypte : on pressentait sa grandeur spirituelle, on
admirait la majesté de ses monuments. Mais si l'Occident la connaissait mieux
qu'il ne connaissait l'Inde ou la Chine, c'était d'abord parce qu'il y trouvait
une dépendance de la Bible. Elle appartenait par là, comme la Chaldée,
à l'Orient de notre histoire. Entre les quarante siècles dont parlait
Napoléon devant les Pyramides, l'instant élu était celui pendant
lequel Moïse les avait contemplées.
Puis, l'Egypte conquit peu à peu son autonomie. Dans des limites plus étroites
qu'il ne semble. La primauté de l'architecture et de la sculpture gréco-romaine
était, encore intacte : Baudelaire parle de la naïveté égyptienne.
Ces temples grandioses étaient avant tout des témoins, les seuls que
nous ait légués l'Orient ancien ; comme l'étaient : ces chefs-d’œuvre
cataleptiques qui, pendant trois millénaires, semblaient s'unir dans le même
sommeil éternel. Tout cela, dépendance de l'histoire plus que de l'art.
En 1890 comme en 1820, l'Occident, qui se souciait d'étudier l'Egypte, ne
se fût pas soucié d'en sauver les œuvres.
Mais avec notre siècle, a surgi l'un des plus grands événements
de l'histoire de l'esprit. Ces temples où l'on ne voyait plus que des témoins
sont redevenus des monuments ; ces statues ont trouvé une âme. Retrouvé
la leur ? Certainement pas. Une âme qui leur appartient, que nous " ne
trouvons qu'en elles, mais que nul n'y avait trouvée avant nous.
Nous disons de cet art qu'il est le témoignage d'une civilisation, au sens
où nous disons que l'art roman est un témoignage de la chrétienté
romane. Mais nous ne connaissons réellement que les civilisations survivantes.
Malgré les admirables travaux des égyptologues, 19 la foi d'un prêtre
d'Amon, l'attitude fondamentale d'un Egyptien à l'égard du monde, nous
restent insaisissables. L'humour des ostraca, le petit peuple des figurines, le texte
où un soldat appelle Ramsès II par son sobriquet comme les grognards
appelaient Napoléon, l'ironique sagesse des textes juridiques, comment les
relier au Livre des Morts, à la majesté funèbre des grandes
effigies, à une civilisation qui semble ne s'être poursuivie pendant
trois mille ans qu'au bénéfice de son autre-monde ?
La seule Egypte antique vivante pour nous est celle que suggère l’art égyptien
— et cette Egypte n’a jamais existé. Pas plus que n'exista la chrétienté
que nous suggérerait l'art roman s'il en était le seul témoignage.
La survie de l'Egypte est dans son art, et non dans des noms illustres ou des listes
de victoires... Malgré Kadesh, l'une des batailles décisives de l'histoire,
malgré les cartouches ; martelés et regravés sur l'ordre de
l'intrépide pharaon, qui tenta d'imposer aux dieux sa postérité,
Sésostris est moins présent pour nous que le pauvre Akhnaton. Et le
visage de la reine Néfertiti hante nos artistes comme Cléopâtre
hantait nos poètes. Mais Cléopâtre était une reine sans
visage, et Néfertiti est un visage sans reine.
L'Egypte survit donc par un domaine de formes. Et nous savons aujourd'hui que ces
formes, comme celles de toutes les civilisations du sacré, ne se définissent
pas par leur référence aux vivants qu'elles semblent imiter, mais par
le style qui les fait accéder à un monde qui n'est pas celui des vivants.
Le style égyptien s'est élaboré pour faire, de ses formes les
plus hautes, des médiatrices entre les hommes éphémères
et les constellations qui les conduisent a divinisé la nuit. C'est ce que
nous éprouvons tous lorsque nous abordons de face le Sphinx de Gizeh, ce que
j'éprouvais la dernière fois que je le vis à la tombée
du soir : " Au loin, la seconde pyramide ferme la perspective, et fait, du colossal
masque funèbre, le gardien d'un piège dressé contre les vagues
du désert et contre les ténèbres. C'est l'heure où les
plus vieilles formes gouvernées retrouvent le chuchotement de soie par lequel
le désert répond à l’immémoriale prosternation de l'Orient
; l'heure où elles raniment le lieu où les dieux parlaient, chassent
l'informe immensité, et ordonnent les constellations qui semblent ne sortir
de la nuit que pour graviter autour d'elles.
Après quoi le style égyptien, pendant trois mille ans, traduisit le
périssable en éternel.
Comprenons bien qu'il ne nous atteint pas seulement comme un témoignage de
l'histoire, ni comme ce que l'on appelait naguère la beauté. La beauté
est devenue l'une des énigmes majeures de notre temps, la mystérieuse
présence par laquelle les œuvres de l'Egypte s'unissent aux statues de nos
cathédrales ou des temples aztèques, à celle des grottes de
l'Inde et de la Chine — aux tableaux de Cézanne et de Van Gogh, des plus grands
morts et des plus grands vivants—dans le Trésor de la première civilisation
mondiale.
Résurrection géante, dont la Renaissance nous apparaîtra bientôt
comme une timide ébauche. Pour la première fois, l'humanité
a découvert un langage universel de l'art. Nous en éprouvons clairement
la force, bien que nous en connaissions mal la nature. Sans doute cette force tient-elle
à ce que ce Trésor de l'Art dont l'humanité prend conscience
pour la première fois, nous apporte la plus éclatante victoire des
œuvres humaines sur la mort.
À l'invincible " jamais plus qui règne sur l'histoire des civilisations,
ce Trésor survivant oppose sa grandiose énigme. Du pouvoir qui fit
surgir l'Egypte de la nuit préhistorique, il ne reste rien ; mais le pouvoir
qui en fit surgir les colosses aujourd'hui menacés, les chefs-d'œuvre du musée
du Caire, nous parle d'une voix aussi haute que celle des maîtres de Chartres,
que celle de Rembrandt.
Avec les auteurs de ces statues de granit, nous n'avons pas même en commun
le sentiment de l'amour, pas même celui de la mort—pas même, peut-être,
une façon de regarder leurs œuvres ; mais devant ces œuvres, l'accent de sculpteurs
anonymes et oubliés pendant deux millénaires nous semble aussi invulnérable
à la succession des empires, que l'accent de l'amour maternel. C'est pourquoi
des foules européennes ont empli les expositions d'art mexicain ; des multitudes
japonaises, l'exposition d'art français ; des millions d'Américains,
l'exposition de Van Gogh ; c'est pourquoi les cérémonies commémoratives
de la mort de Rembrandt ont été inaugurées par les derniers
rois d'Europe, et l'exposition de nos vitraux, par le frère du dernier empereur
d'Asie. C'est pourquoi, Monsieur le Directeur général, tant de noms
souverains s'associent à l'appel que vous lancez aujourd'hui.
On ne saurait trop vous
féliciter d'avoir élaboré un plan d'une hardiesse magnifique,
qui fait de votre entreprise une vallée de la Tennessee de l'archéologie.
Encore s'agit-il de tout autre chose que de l'une de ces entreprise géantes
par lesquelles rivalisent les grands Etats modernes. Et l'objet précis de
votre action ne doit pas nous masquer sa signification profonde. Si l'UNESCO tente
de sauver les monuments de Nubie, c'est qu'ils sont immédiatement menacés
; il va de soi qu'elle tenterait de sauver de même d'autres grands vestiges,
Angkor ou Nara par exemple, s'ils étaient menacés de même. Pour
le patrimoine artistique des hommes, vous faites appel à la conscience universelle
comme d'autres le font, cette semaine, pour les victimes de la catastrophe d'Agadir.
" Puissions-nous n'avoir pas à choisir, avez-vous dit tout à l'heure,
entre les effigies de porphyre et les vivants ! Pour la première fois, vous
proposez de mettre au service des effigies, pour les sauver, les immenses moyens
que l'on n'avait mis, jusqu'ici, qu'au service des vivants. Peut-être parce
que la survie des effigies est devenue pour nous une forme de la vie. Au moment où
notre civilisation devine dans l'art une mystérieuse transcendance et l'un
des moyens encore obscurs de son unité, au moment où elle rassemble
les œuvres devenues fraternelles de tant de civilisations qui se haïssent ou
s'ignorent, vous proposez l'action qui fait appel à tous les hommes contre
tous les grands naufrages.
Votre appel n'appartient pas à l'histoire de l'esprit parce qu'il vous faut
sauver les temples de Nubie, mais parce qu'avec lui, la première civilisation
mondiale revendique publiquement l’art mondial comme son indivisible héritage.
L'Occident, au temps où il croyait que son héritage commençait
à Athènes, regardait distraitement s'effondrer l'Acropole...
Le lent flot du Nil a reflété les files désolées de la
Bible, l’armée de Cambyse et celle d'Alexandre, les cavaliers de Byzance et
les cavaliers d'Allah, les soldats de Napoléon. Lorsque passe au-dessus de
lui le vent de sable, sans doute sa vieille mémoire mêle-t-elle avec
indifférence l'éclatant poudroiement du triomphe de Ramsès,
à la triste poussière qui retombe derrière les armées
vaincues. Et, le sable dissipé, le Nil retrouve les montagnes sculptées,
les colosses dont l'immobile reflet accompagne depuis si longtemps son murmure d'éternité.
Regarde, vieux fleuve
dont les crues permirent aux, astrologues de fixer la plus ancienne date de l'histoire,
les hommes qui emporteront ces colosses loin de tes eaux à la fois fécondes
et destructrices : ils viennent de toute la terre. Que la nuit tombe, et tu refléteras
une fois de plus les constellations sous lesquelles Isis accomplissait les rites
funéraires, l'étoile que contemplait Ramsès. Mais le plus humble
des ouvriers qui sauvera les effigies d'Isis et de Ramsès te dira ce que tu
sais depuis toujours, et que tu entendras pour la première fois: " Il
n'est qu'un acte sur lequel ne prévalent ni l'indifférence des constellations
ni le murmure éternel des fleuves: c'est l'acte par lequel l'homme arrache
quelque chose à la mort. " |