
Jour
de fête (1984), acrylique sur toile (100 x 300 cm) de Fatima Hassan, artiste
d'origine marocaine.

Germination
(1992) du peintre brésilien Kinkas.

On/off
(1991), matériaux divers (48x39x25 cm), œuvre de l'artiste béninois
Romuald Hazoumé. |
Dans
le feu du débat... quelques temps forts... Pour certains, le progrès
masque une hégémonie dont il faut prendre conscience pour inventer
sa propre voie. D'autres estiment qu'il n'y a qu'un seul monde - atteint, à
des degrés divers, des mêmes maux. Pour sortir de l'impasse, il faut
repenser l'idée de progrès sous le signe de la communauté humaine.
Je
voudrais rappeler simplement quelques idées que je m'évertue à
défendre depuis un certain temps. L'universel est une notion qui est invoquée,
ici ou là, à partir de lieux de puissance, de lieux de domination à
l'égard du reste du monde. Le spectacle du chaos régnant dans le monde
actuel nous mène à nous replier, comme dans une forteresse, sur ce
concept de l'universel. Nous l'invoquons face aux dangers, comme une sorte de bouée
de sauvetage à laquelle nous nous agrippons parce que nous sentons qu'elle
peut sauver le monde.
Or, les termes d'universel, de progrès, de développement, demandent
à être abordés avec beaucoup de vigilance et d'esprit critique.
Je suis d'accord pour que nous invoquions l'universel, mais sans oublier sa contrepartie,
le particulier, en les articulant non pas dans un antagonisme binaire, mais de façon
dialectique. L'universel se nourrit de particuliers et les particuliers doivent tirer
parti de l'universel.
Cette perspective dialectique me paraît rendre à ce concept toute sa
fécondité.s Etant entendu, dès le départ, qu'il y a une
parcelle d'universel dans chaque particulier. En matière de démocratie,
par exemple, soit on dit que la démocratie qui doit s'imposer au monde est
celle conçue en Occident —I'on risque alors de se heurter à des objections,
voire à des insurrections contre une telle intrusion—, soit on essaie de trouver
dans chaque culture quelques prémices, quelques points de départ à
la démocratie.
Prenons le cas africain : il est clair que l'on trouve dans l'expérience historique
de ce continent certaines préfigurations de l'Etat de droit. En Afrique on
dit: "Ce n'est pas le roi qui a la royauté, c’est la royauté qui
a le roi." Cela signifie que le roi, lui aussi, est assujetti à une instance
supérieure. Cette idée évoque le concept de l'Etat de droit.
J'ai pu le vérifier moi-même à propos de l'empereur des Mossis.
Ce souverain reste assis et entouré de gens qui, à tout instant, se
penchent vers lui pour lui suggérer ce qu'il doit faire. Il est littéralement
le premier esclave du droit, de la coutume.
Voilà qui contredit nos dictateurs africains d'aujourd'hui lorsqu'ils affirment
que la démocratie n'a jamais existé en Afrique, qu'elle est une notion
étrangère à notre culture. Ceux qui pensent ainsi ignorent la
réalité de leur culture et de leur histoire : ce type de particularisme
est à exclure.
Considérons par ailleurs le rapport à la nature, à la santé,
à la vie, à la mort. Toutes les cultures offrent dans ce domaine des
aspects à retenir et d'autres à rejeter, du positif et du négatif.
L'universel doit fonctionner à partir des particuliers positifs. Je pense
qu'aucun d'entre nous ne défend une "tribalisation" des principes.
L'universalité des droits de l'Homme est une idée juste pour la simple
raison que nous avons tous une identité humaine. C'est en tant qu'êtres
humains que nous pouvons, les uns et les autres, réclamer l'application de
ces droits.
A propos du progrès, j'ai écrit dernièrement: "Aller vite,
oui, mais aller où?" 0n ne peut pas parler de progrès en se référant
uniquement aux moyens. Il faut, dès le départ, définir la direction
et fixer les objectifs terminaux. Bref, il est impossible de parler de progrès
sans poser la question de sa finalité. Ce qui pose un problème d'ordre
éthique : il faut choisir un modèle, un projet de société.
Cet aspect du problème est souvent exclu des débats. Quelle société
veut-on construire ? Le développement a servi à cet égard de
masque—et même de massue—à la domination. Nous avons entendu certains
dirigeants occidentaux—je pense en particulier à Ronald Reagan—dire : "Ils
n'ont qu'à faire comme nous!" Le développement, dans cette logique,
devient un moyen d'assujettissement à un modèle déterminé.
Il est important de constater le retard des sciences humaines et sociales par rapport
aux s autres sciences. À mon avis, il n'y a pas de développement possible
sans développement des premières. Depuis dix ans, le monde a vu se
produire une multitude d'événements que personne n'avait prévus.
Pourquoi? Pour avoir outrancièrement privilégié les sciences
contribuant au développement matériel : on s'est attaché à
ce que j'appellerai la ferraille de l'intelligence, au détriment du moteur
qui fait avancer la caravane humaine.
Nous en sommes arrivés à une désagrégation, à
un démembrement de l'homme en tant qu'individu. Dans le rapport perdu avec
certaines valeurs transcendantes, mais aussi entre membres d'une même communauté.
Pour traduire cette dissociation, une autre image me vient à l'esprit, celle
du dieu-roi Osiris dont le, corps est découpé en morceaux par son frère
avant d'être reconstitué. Je pense que ce mythe égyptien s'applique
aujourd'hui à la société humaine dans son ensemble: il est temps
de raccommoder l'homme, de le remembrer.
L'intellectuel, à cet égard, peut jouer un rôle décisif,
non seulement en tissant les rêves, les mythes—indispensables aux humains qui
y puisent des raisons de vivre—, mais en traçant les chemins qui permettent
à tous de se rassembler, et de se reconnaître. Sur la base de l'universel.
Un étudiant sénégalais, récemment, me disait : "Monsieur
le professeur, ce qui nous intéresse aujourd'hui, ce n'est pas le développement,
c'est | le bonheur." Cette phrase m'a frappé. On prêche partout
et toujours le progrès, le développement; ce jeune homme nous ramène
à l'essentiel. Mais il est aussi difficile, me rétorquera-t-on, de
définir le bonheur que le progrès! Ce n'en est pas moins dans cette
voie qu'il faut aller.
L'universel, tel que l'entend l'Occident, est tronqué: il ne s'appuie que
sur un pan de l'Histoire. J'ai souvent reproché à mes collègues
occidentaux leur opacité vis-à-vis des autres histoires, leur hermétisme,
et leur propension à penser qu'il ne se passe quelque chose que depuis...
quatre siècles. S'ils remontent plus loin, c'est pour faire de la Grèce
antique le point de, départ absolu, oubliant d'ailleurs que la Grèce
a été elle-même influencée par d'autres histoires en particulier
celle de l'Egypte qui, à son tour, doit beaucoup à l'Afrique.
Mais reprenons l'argumentation de Ronald Reagan. Elle ne tient pas la route. Prenons,
par exemple, la consommation d'énergie. Si le monde entier essayait de suivre
le modèle nord américain et consommait autant, par tête d'habitant,
la Terre s'écroulerait. Il ne suffit même pas de dire que ce modèle
n'est pas souhaitable: il est impossible. Vouloir que tous le suivent est un tragique
malentendu. En persistant dans sa nature œcuménique, la pensée occidentale
tend en fait à l'exclusion.
Ne pourrait-on proposer aux intellectuels de se pencher sérieusement sur cette
dialectique de l'universel et du particulier? Cela permettrait de s'entendre sur
quelques principes intangibles et valables pour tous les êtres humains, comme
le respect de la vie, le rapport à la nature et à la connaissance.
Peut-on prôner l'universel alors que dans mon pays 70 à 75°/O de
la population ne savent ni lire ni écrire? En Afrique, nous sommes en train
de passer sans transition de l'oralité (I'audiovisuel traditionnel) à
l'audiovisuel postindustriel, en brûlant l'étape, pourtant capitale,
de l'écriture.
Proposer l'universel à des peuples qui sont dans une situation où les
conditions préalables n'ont pas été remplies, c'est de l'utopie.
Le principe de l'intercommunication—se connaître soi-même et se connaître
entre communautés— est nécessaire. J'ai déjà proposé
que l'on ajoute à la liste des droits de chaque individu celui de se connaître
et celui d'être connu. J'y vois un droit élémentaire. Nombreux
sont ceux, surtout dans les pays développés, qui estiment aujourd'hui
qu'il n'y a rien d'intéressant à connaître dans les pays du Sud.
On s'y rend en touriste, mais on n'entre pas réellement dans leur histoire,
leur culture ou leur civilisation. Impossible, dès lors, d'atteindre à
cette coresponsabilité dont on entend parler ici ou là.
Il faudrait renforcer les bases de l'universel et créer une autre organisation
des peuples. L'Organisation des Nations Unies, dit-on, représente les peuples
du monde. Cela n'est plus vrai aujourd'hui. Les Etats ont pris le dessus. On dit
que ce sont des monstres froids, je me demande s'ils ne sont pas déjà
des monstres surgelés...
Dépasser le paradigme de l'Etat national, qui a été transmis
par l'Europe du 19e siècle, telle est, à mon sens, I'une des voies
d'accès à l'universel. Les acquis technologiques de l'homme moderne
créent de nouvelles configurations, une nouvelle image du monde, qui rend
caduc ce cadre. Il faudra partout dépasser l'Etat-nation, s'orienter vers
la création de communautés plus vivantes et plus ouvertes. Quand nous
avancerons dans cette direction, nous serons plus proches de l'universel et du progrès. |