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|Beethoven charme la forêt |L'acte par lequel l'homme arrache quelque chose à la mort|"Nous peuple de Metis" | Afghanistan : le Gaulois bouddique |La culture doit être l'une des bases de la compréhension entre les peuples
Joseph Ki-Zerbo aujouird'hui âgé de 80 ans, a présidé l'Association des historiens africains de 1975 à août 2001. Décembre 1993
L'universel et le particulier
Par Joseph Ki-Zerbo, historien burkinabé, auteur notamment d'une Histoire de l'Afrique noire (1978). Il a dirigé le premier volume de l'Histoire générale de l'Afrique, en huit volumes, lancée par l'UNESCO.
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Jour de fête (1984), acrylique sur toile (100 x 300 cm) de Fatima Hassan, artiste d'origine marocaine.















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Germination (1992) du peintre brésilien Kinkas.












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On/off (1991), matériaux divers (48x39x25 cm), œuvre de l'artiste béninois Romuald Hazoumé.
Dans le feu du débat... quelques temps forts... Pour certains, le progrès masque une hégémonie dont il faut prendre conscience pour inventer sa propre voie. D'autres estiment qu'il n'y a qu'un seul monde - atteint, à des degrés divers, des mêmes maux. Pour sortir de l'impasse, il faut repenser l'idée de progrès sous le signe de la communauté humaine.

Je voudrais rappeler simplement quelques idées que je m'évertue à défendre depuis un certain temps. L'universel est une notion qui est invoquée, ici ou là, à partir de lieux de puissance, de lieux de domination à l'égard du reste du monde. Le spectacle du chaos régnant dans le monde actuel nous mène à nous replier, comme dans une forteresse, sur ce concept de l'universel. Nous l'invoquons face aux dangers, comme une sorte de bouée de sauvetage à laquelle nous nous agrippons parce que nous sentons qu'elle peut sauver le monde.

Or, les termes d'universel, de progrès, de développement, demandent à être abordés avec beaucoup de vigilance et d'esprit critique. Je suis d'accord pour que nous invoquions l'universel, mais sans oublier sa contrepartie, le particulier, en les articulant non pas dans un antagonisme binaire, mais de façon dialectique. L'universel se nourrit de particuliers et les particuliers doivent tirer parti de l'universel.

Cette perspective dialectique me paraît rendre à ce concept toute sa fécondité.s Etant entendu, dès le départ, qu'il y a une parcelle d'universel dans chaque particulier. En matière de démocratie, par exemple, soit on dit que la démocratie qui doit s'imposer au monde est celle conçue en Occident —I'on risque alors de se heurter à des objections, voire à des insurrections contre une telle intrusion—, soit on essaie de trouver dans chaque culture quelques prémices, quelques points de départ à la démocratie.
Prenons le cas africain : il est clair que l'on trouve dans l'expérience historique de ce continent certaines préfigurations de l'Etat de droit. En Afrique on dit: "Ce n'est pas le roi qui a la royauté, c’est la royauté qui a le roi." Cela signifie que le roi, lui aussi, est assujetti à une instance supérieure. Cette idée évoque le concept de l'Etat de droit. J'ai pu le vérifier moi-même à propos de l'empereur des Mossis. Ce souverain reste assis et entouré de gens qui, à tout instant, se penchent vers lui pour lui suggérer ce qu'il doit faire. Il est littéralement le premier esclave du droit, de la coutume.

Voilà qui contredit nos dictateurs africains d'aujourd'hui lorsqu'ils affirment que la démocratie n'a jamais existé en Afrique, qu'elle est une notion étrangère à notre culture. Ceux qui pensent ainsi ignorent la réalité de leur culture et de leur histoire : ce type de particularisme est à exclure.

Considérons par ailleurs le rapport à la nature, à la santé, à la vie, à la mort. Toutes les cultures offrent dans ce domaine des aspects à retenir et d'autres à rejeter, du positif et du négatif. L'universel doit fonctionner à partir des particuliers positifs. Je pense qu'aucun d'entre nous ne défend une "tribalisation" des principes. L'universalité des droits de l'Homme est une idée juste pour la simple raison que nous avons tous une identité humaine. C'est en tant qu'êtres humains que nous pouvons, les uns et les autres, réclamer l'application de ces droits.
A propos du progrès, j'ai écrit dernièrement: "Aller vite, oui, mais aller où?" 0n ne peut pas parler de progrès en se référant uniquement aux moyens. Il faut, dès le départ, définir la direction et fixer les objectifs terminaux. Bref, il est impossible de parler de progrès sans poser la question de sa finalité. Ce qui pose un problème d'ordre éthique : il faut choisir un modèle, un projet de société. Cet aspect du problème est souvent exclu des débats. Quelle société veut-on construire ? Le développement a servi à cet égard de masque—et même de massue—à la domination. Nous avons entendu certains dirigeants occidentaux—je pense en particulier à Ronald Reagan—dire : "Ils n'ont qu'à faire comme nous!" Le développement, dans cette logique, devient un moyen d'assujettissement à un modèle déterminé.

Il est important de constater le retard des sciences humaines et sociales par rapport aux s autres sciences. À mon avis, il n'y a pas de développement possible sans développement des premières. Depuis dix ans, le monde a vu se produire une multitude d'événements que personne n'avait prévus. Pourquoi? Pour avoir outrancièrement privilégié les sciences contribuant au développement matériel : on s'est attaché à ce que j'appellerai la ferraille de l'intelligence, au détriment du moteur qui fait avancer la caravane humaine.
Nous en sommes arrivés à une désagrégation, à un démembrement de l'homme en tant qu'individu. Dans le rapport perdu avec certaines valeurs transcendantes, mais aussi entre membres d'une même communauté. Pour traduire cette dissociation, une autre image me vient à l'esprit, celle du dieu-roi Osiris dont le, corps est découpé en morceaux par son frère avant d'être reconstitué. Je pense que ce mythe égyptien s'applique aujourd'hui à la société humaine dans son ensemble: il est temps de raccommoder l'homme, de le remembrer.

L'intellectuel, à cet égard, peut jouer un rôle décisif, non seulement en tissant les rêves, les mythes—indispensables aux humains qui y puisent des raisons de vivre—, mais en traçant les chemins qui permettent à tous de se rassembler, et de se reconnaître. Sur la base de l'universel. Un étudiant sénégalais, récemment, me disait : "Monsieur le professeur, ce qui nous intéresse aujourd'hui, ce n'est pas le développement, c'est | le bonheur." Cette phrase m'a frappé. On prêche partout et toujours le progrès, le développement; ce jeune homme nous ramène à l'essentiel. Mais il est aussi difficile, me rétorquera-t-on, de définir le bonheur que le progrès! Ce n'en est pas moins dans cette voie qu'il faut aller.

L'universel, tel que l'entend l'Occident, est tronqué: il ne s'appuie que sur un pan de l'Histoire. J'ai souvent reproché à mes collègues occidentaux leur opacité vis-à-vis des autres histoires, leur hermétisme, et leur propension à penser qu'il ne se passe quelque chose que depuis... quatre siècles. S'ils remontent plus loin, c'est pour faire de la Grèce antique le point de, départ absolu, oubliant d'ailleurs que la Grèce a été elle-même influencée par d'autres histoires en particulier celle de l'Egypte qui, à son tour, doit beaucoup à l'Afrique.

Mais reprenons l'argumentation de Ronald Reagan. Elle ne tient pas la route. Prenons, par exemple, la consommation d'énergie. Si le monde entier essayait de suivre le modèle nord américain et consommait autant, par tête d'habitant, la Terre s'écroulerait. Il ne suffit même pas de dire que ce modèle n'est pas souhaitable: il est impossible. Vouloir que tous le suivent est un tragique malentendu. En persistant dans sa nature œcuménique, la pensée occidentale tend en fait à l'exclusion.

Ne pourrait-on proposer aux intellectuels de se pencher sérieusement sur cette dialectique de l'universel et du particulier? Cela permettrait de s'entendre sur quelques principes intangibles et valables pour tous les êtres humains, comme le respect de la vie, le rapport à la nature et à la connaissance. Peut-on prôner l'universel alors que dans mon pays 70 à 75°/O de la population ne savent ni lire ni écrire? En Afrique, nous sommes en train de passer sans transition de l'oralité (I'audiovisuel traditionnel) à l'audiovisuel postindustriel, en brûlant l'étape, pourtant capitale, de l'écriture.

Proposer l'universel à des peuples qui sont dans une situation où les conditions préalables n'ont pas été remplies, c'est de l'utopie. Le principe de l'intercommunication—se connaître soi-même et se connaître entre communautés— est nécessaire. J'ai déjà proposé que l'on ajoute à la liste des droits de chaque individu celui de se connaître et celui d'être connu. J'y vois un droit élémentaire. Nombreux sont ceux, surtout dans les pays développés, qui estiment aujourd'hui qu'il n'y a rien d'intéressant à connaître dans les pays du Sud. On s'y rend en touriste, mais on n'entre pas réellement dans leur histoire, leur culture ou leur civilisation. Impossible, dès lors, d'atteindre à cette coresponsabilité dont on entend parler ici ou là.

Il faudrait renforcer les bases de l'universel et créer une autre organisation des peuples. L'Organisation des Nations Unies, dit-on, représente les peuples du monde. Cela n'est plus vrai aujourd'hui. Les Etats ont pris le dessus. On dit que ce sont des monstres froids, je me demande s'ils ne sont pas déjà des monstres surgelés...

Dépasser le paradigme de l'Etat national, qui a été transmis par l'Europe du 19e siècle, telle est, à mon sens, I'une des voies d'accès à l'universel. Les acquis technologiques de l'homme moderne créent de nouvelles configurations, une nouvelle image du monde, qui rend caduc ce cadre. Il faudra partout dépasser l'Etat-nation, s'orienter vers la création de communautés plus vivantes et plus ouvertes. Quand nous avancerons dans cette direction, nous serons plus proches de l'universel et du progrès.

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