Aldous
Huxley (1894-1963) est l’auteur du fameux roman Le Meilleur des mondes (1932).
Son frère, le biologiste Julian Huxley (1887-1975), fut le premier directeur
général de l’UNESCO (1946-1948).

Photo © Festspielleitung, Bayreuth |
Octobre
1958
LES PLUS GRANDS ENNEMIS DE LA LIBERTÉ
Par
Aldous Huxley.
Au
cours des mois qui précédèrent l’élaboration finale de
la Déclaration universelle des Droits de l'Homme, l'UNESCO procéda
à une vaste enquête sur les problèmes que soulevait la rédaction
d'une telle Déclaration. L'UNESCO sollicita de diverses personnalités
éminentes – philosophes et écrivains – leur opinion personnelle sur
la question. Ces analyses du problème des Droits de l'Homme servirent de base
aux conclusions que l'UNESCO tira de son enquête et qui furent présentées
à la Commission des Droits de l'Homme des Nations Unies dans l'espoir qu'elles
contribueraient à éclairer ses discussions. Plus tard, sous le titre
" Autour de la nouvelle Déclaration universelle des Droits de l'Homme
", l'UNESCO réunit quelques-unes des communications reçues au
cours de l'enquête. L'article que nous présentons ci-dessous est tiré
de la réponse faite par M. Aldous Huxley et publiée dans l'ouvrage
de l'UNESCO sous le titre: "Les droits de l'homme et les données de la
condition humaine ". La date qui figure sous la signature originale de M. Aldous
Huxley est juin 1947. A quelques petits détails près elle pourrait
aussi bien être octobre 1958. © Editions du Sagittaire 1949.
La pression croissante
exercée par les besoins des populations sur les ressources, la guerre totale,
son éventualité ou sa préparation incessante sont à l'heure
actuelle les plus grands ennemis de la liberté.
Les trois quarts environ des 2.200.000.000 d'habitants de notre planète n'ont
pas suffisamment à manger. À la fin de ce siècle, la population
du monde comptera (si nous pouvons éviter une catastrophe dans l'intervalle)
environ 3.300.000.000 de personnes (1). Entre temps, sur de vastes étendues
de la surface terrestre, l'érosion du sol amoindrit rapidement la fertilité
du milliard et demi d'hectares de terre cultivables du monde. De plus, dans les pays
les plus industrialisés, les ressources minérales diminuent ou sont
complètement épuisées, au moment même où une population
croissante a besoin d'une quantité toujours plus grande de denrées
de consommation et où une technique perfectionnée est en mesure de
faire face à cette demande.
Cette pression considérable sur les ressources menace la liberté de
plusieurs manières. L'individu doit travailler davantage et plus longtemps
pour vivre plus médiocrement. En même temps, la situation économique
de la communauté, dans l'ensemble, est si précaire que le moindre accident,
tel que des conditions atmosphériques défavorables, peut avoir de sérieuses
conséquences. Dans le chaos social, la liberté personnelle n'existe
guère ou même n'existe pas du tout, et lorsque l'ordre est rétabli,
par l'intervention d'un organe exécutif fortement centralisé, il y
a grand danger de totalitarisme.
En raison de la pression croissante des besoins de la population sur les ressources,
le XXe siècle est devenu l'âge d'or du gouvernement centralisé
et de la dictature; il a vu la renaissance générale de l'esclavage,
imposé aux dissidents politiques, aux peuples vaincus et aux prisonniers de
guerre. Pendant tout le XIXe siècle, le nouveau monde a offert des denrées
alimentaires peu coûteuses aux masses grouillantes de l'ancien monde et des
terres gratuites aux victimes de l'oppression. Aujourd'hui, le nouveau monde a une
population nombreuse qui s'accroît sans cesse; il n'y a plus de terres à
distribuer et, sur des espaces immenses, le sol trop exploité perd sa fertilité.
*
En détruisant
les richesses accumulées et les sources de la, production future, la guerre
a fortement augmenté la pression exercée par les besoins de la population
sur les ressources existantes et diminué ainsi de façon sensible les
libertés d'un grand nombre d'hommes et de femmes qui appartiennent non seulement
aux nations vaincues mais aussi aux nations dites victorieuses. En même temps,
la crainte d'une autre guerre totale dans un avenir très proche et son active
préparation a partout pour résultat une plus grande concentration du
pouvoir politique et économique.
Une expérience douloureuse a prouvé qu'il n'est possible de confier
de grandes responsabilités pendant longtemps à aucun individu ou groupe
d'individus. Les chefs socialistes d'Etats progressistes peuvent penser qu'eux-mêmes
et leurs successeurs seront à l'abri de l'influence corruptrice des immenses
pouvoirs que la poussée de plus en plus forte de la population les ont contraints
d'assumer. Mais il n'y a malheureusement pas de raisons de les croire des exceptions
à la il règle générale. L'abus du pouvoir ne peut être
évité qu'en limitant le degré et la durée de l'autorité
conférée à une seule personne, à un groupe ou à
une classe. Mais, tant que persisteront la menace de la guerre et d'une poussée
de plus en plus forte de la population, il semble très peu probable que nous
puissions aboutir à autre chose qu'à une concentration croissante du
pouvoir entre les mains des chefs politiques qui nous dirigent et des hauts fonctionnaires
qui les secondent.
*
Entre temps,
presque partout, la conscription ou la servitude militaire ont été
imposées. Ceci signifie en pratique qu'à tout moment un individu peut
être privé de ses libertés constitutionnelles et soumis à
la loi martiale. L'histoire récente le prouve; les dirigeants socialistes
eux-mêmes sont prêts à recourir à cette méthode
pour exercer une contrainte; sur des grévistes gênants. Il est virtuellement
certain qu'à l'heure actuelle aucun gouvernement ne désire réellement
la guerre. Mais, c'est aussi probable, de nombreux gouvernements hésiteraient
à renoncer à tous préparatifs de guerre, car ces préparatifs
les autorisent à maintenir la conscription en tant qu'instrument de contrôle
et de coercition. Et on peut ajouter
que le désarmement universel, s'il se réalisait jamais, ne serait pas
nécessairement la fin de la conscription.
Une déclaration constitutionnelle des droits dont les principes sont appliqués
dans une législation appropriée peut certainement contribuer à
protéger la masse des êtres humains moyens et sans privilèges
contre le petit nombre de ceux qui, grâce à leur fortune ou à
leur situation hiérarchique, gouvernent en fait la majorité. Mais,
il vaut toujours mieux prévenir que guérir. De simples restrictions
théoriques, destinées à limiter l'abus d'un pouvoir déjà
concentré entre les mains de quelques-uns, ne sont que des atténuations
d'un mal existant. La liberté personnelle ne peut être assurée
qu'en déracinant complètement le mal.
L'UNESCO essaie actuellement d'aider à atténuer le mal; mais elle a
la bonne fortune de pouvoir entreprendre, si on le veut, la tâche infiniment
plus importante qui consiste à le prévenir et à faire disparaître
radicalement les obstacles actuels à la liberté. Cette tâche
incombe avant tout à la section scientifique de l'Organisation. Le problème
qui consiste à amoindrir la pression des besoins de la population sur les
ressources est, d'abord, un problème de science pure et de science appliquée,
alors que le problème de la guerre totale est (entre autres choses naturellement)
un problème moral pour les techniciens en tant qu'individus et en tant que
membres d'organisations professionnelles.
Chaque nation industrielle dépense des sommes énormes en travaux de
recherches sur les techniques de destruction en masse. Ainsi, deux milliards de dollars
ont été utilisés à la ; production de la bombe atomique
et d'autres centaines de millions sont actuellement consacrés à l'étude
de fusées, d'avions à réaction, de méthodes de guerre
bactériologique et de destruction en masse des plantes comestibles. Si des
sommes d'argent et des travaux scientifiques d'une importance égale pouvaient
être consacrés au problème de la production artificielle de produits
alimentaires, il serait sans doute possible de trouver rapidement le moyen d'assurer
aux millions d'habitants à demi affamés de l'Europe et de l'Asie une
nourriture suffisante. La synthèse de la chlorophylle, par exemple, il pourrait
être, pour la deuxième moitié du XXe siècle, l'équivalent
de ce qu'a été l'exploitation des terres incultes du nouveau monde
au XIXe siècle. Elle atténuerait le besoin de ressources et ferait
ainsi disparaître une des principales raisons de contrôle centralisé
totalitaire de la vie de chacun.
La prospérité d'une société industrialisée est
proportionnelle au rythme auquel elle utilise son capital naturel irremplaçable.
Sur de vastes espaces de la surface terrestre, les dépôts de minerais
utiles, facilement accessibles, sont déjà épuisés ou
s'épuiseront. L'augmentation de la population et l'amélioration progressive
des techniques industrielles entraîneront nécessairement l'épuisement
accéléré des dernières ressources de la planète.
Les minerais utiles sont très inégalement répartis: certains
pays sont extrêmement riches en ressources naturelles, d'autres en manquent
complètement. Lorsqu'une nation puissante possède le monopole de fait
d'un minerai indispensable, elle a II. ainsi la possibilité d'augmenter son
influence déjà considérable sur ses voisins moins fortunés.
Lorsqu'une nation faible a la chance, ou la malchance, de bénéficier
d'un de ces monopoles, ses voisins plus puissants sont tentés de commettre
contre elle des actes d'agression ou de pénétration pacifique.
Les hommes de science ont le pouvoir de reculer le moment de la faillite planétaire
et d'atténuer les dangers politiques inhérents à l'existence
des monopoles naturels. Ce qu'il faut c'est un nouvel effort, semblable à
celui qui a abouti à la création de la bombe atomique. Cet effort,
placé sous des auspices internationaux tendrait à développer
des produits disponibles susceptibles de remplacer les minerais inégalement
répartis et bientôt épuisés dont dépend l'existence
même de notre civilisation industrielle par exemple, l'énergie du vent
et l'énergie solaire prendraient la place de l'énergie produite par
la houille, le pétrole et par le plus dangereux de tous les combustibles,
l'uranium; le verre et les produits plastiques, lorsque c'est possible, remplaceraient
des métaux tels que le cuivre, l'étain, le nickel et le zinc.
Un programme de ce genre serait utile pour beaucoup de raisons. Il orienterait notre
civilisation industrielle vers une base plus permanente que l'exploitation de plus
en plus rapide d'un avoir qui se dilapide, dont elle dépend actuellement.
Il en serait fini des monopoles naturels qui sont un encouragement perpétuel
à la guerre et, enfin, il serait possible d'augmenter la liberté personnelle
et de limiter les pouvoirs exercés par la minorité dirigeante.
*
Abordons maintenant
les problèmes d'étique qui se posent aux hommes de science en tant
qu'individus et en tant que membres d'organisations professionnelles. Quels qu'aient
été les désirs des inventeurs et des techniciens, la science
appliquée a, en fait, eu pour résultat la création de monopoles
industriels contrôlés par le capital privé ou par des gouvernements
nationaux centralisés. Elle a abouti à la concentration des pouvoirs
économiques, consolidé la position d'une minorité vis-à-vis
de la multitude et augmenté le pouvoir destructeur de la guerre.
La science appliquée mise au service de la grosse industrie d'abord, puis
des gouvernements, a rendu possible l'Etat moderne totalitaire. Et la science appliquée,
mise au service des ministères de la guerre et des ministères des Affaires
étrangères, a engendré le lance-flamme, la fusée, les
bombardements massifs, les chambres à gaz et elle est maintenant en voie de
perfectionner les moyens de rôtir des populations entières par des explosions
atomiques et de tuer les survivants par la leucémie et par des épidémies
de pestes artificielles. Le moment est venu, à n'en pas douter, pour les hommes
de science d'étudier, individuellement et collectivement, le problème
moral d'une " vie normale ".
Jusque-là, la science appliquée a été mise dans une grande
mesure au service des monopoles, de l'oligarchie et du naturalisme. Mais rien, ni
dans la science, ni dans la technologie, ne rend ces conséquences inévitables.
Professionnellement parlant, il serait tout aussi facile pour le savant de servir
la cause de la paix que celle de la guerre, de la liberté personnelle, de
la coopération volontaire et du gouvernement indépendant que celle
des monopoles d'Etat ou du capitalisme, de l'enrégimentation universelle et
de la dictature. Ces difficultés ne sont pas d'ordre technique, elles relèvent
de la philosophie et de la morale, de l'évaluation des valeurs et du jugement,
et de la volonté d'agir d'après ce jugement.
(1) D’après
les dernières statistiques publiées par les Nations Unies, la population
du monde s'accroît de 5 400 individus par heure (47 millions par an). Si ce
rythme se maintient, la population actuelle-2737000 000-sera doublée à
la fin du siècle.
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