| Dan George (1899-1981),
docker et bûcheron jusqu’à l’âge de 60 ans, entama en 1959 une
carrière d’acteur qui le mena à Hollywood. |
Janvier
1975
"Je
suis né il y a mille ans..."
Lettre ouverte
de Dan George, chef des Indiens capilanos.
Cette
lettre de Dan George, chef indien des Capilanos, tribu de la Colombie britannique
(Canada), a été lue, lors d'un récent congrès consacré
au développement économique de l'Arctique et à l'avenir des
sociétés esquimaudes, par le père André-Pierre Steinmann,
de Puvirnituq, Nouveau-Québec, qui a vécu plus de trente ans avec les
Esquimaux. La lettre de Dan George, a-t-il déclaré, reflète
parfaitement l'état d'esprit des Esquimaux du Groenland, du Québec
et des territoires du Nord-Ouest.
Mes
très chers amis,
Je suis
né il y a mille ans, né dans une culture d'arc et flèches; et
dans l'espace d'une demi-vie humaine, je me suis trouvé dans la culture de
l'âge atomique, mais d'arc, et flèches à la bombe atomique, il
y a une distance plus grande que le voyage vers la Lune.
Je suis né à une époque qui aimait les choses de la nature et
leur donnait de beaux noms comme Tessoualouit, au lieu de noms desséchés
comme Stanley Park. Je suis né à une époque où les gens
aimaient toute la nature et lui parlaient comme si elle avait une âme.
Je me souviens qu'étant très jeune, je remontais l'lndian River avec
mon père. Je me le rappelle admirant le soleil qui se levait sur le mont Pé-Né-Né
; il lui chantait sa reconnaissance, comme il le faisait souvent, avec le mot indien
" merci " et beaucoup de douceur.
Et puis, du monde, est venu, de plus en plus de monde, comme une vague déferlante,
et je me suis soudainement trouvé au milieu du 20e siècle. Je me suis
trouvé moi-même et mon peuple flottant à la dérive dans
cette nouvelle ère ; nous n'en faisions pas partie, engloutis par sa marée
saisissante, comme des captifs tournant en rond dans de petites réserves,
dans des lopins de terre, honteux de notre culture que vous tourniez en ridicule,
incertains de notre personnalité et de ce vers quoi nous allions.
Pendant quelques brèves années, j'ai connu mon peuple vivant la vieille
vie traditionnelle, alors qu'il y avait encore de la dignité. Je les ai connus
quand ils avaient une confiance tacite dans leurs familles et qu'ils avaient une
certaine notion de ce qu'était le cheminement de leur vie.
Malheureusement, ils vivaient dans l'agonisante énergie d'une culture qui
perdait graduellement son élan vital. Nous n'avons pas eu le temps de nous
ajuster à la croissance brutale qui nous entourait ; il semble que nous ayons
perdu ce que nous avions sans que cela soit remplacé. Nous n’avons pas eu
le temps d'aborder le progrès du 20e siècle, petit à petit,
ni de le digérer.
Savez-vous ce que c'est que d'être sans pays ? Savez-vous ce que c'est que
de vivre dans un cadre laid ? Cela déprime l'homme, car l'homme doit être
entouré de la beauté dans laquelle son âme doit grandir.
Savez-vous ce que c'est que de sentir sa race écrasée et d'être
acculé à prendre conscience qu'on est un fardeau pour le pays ? Peut-être
n'étions-nous pas assez malins pour apporter une participation pleine de signification,
mais personne n'avait la patience d'attendre que nous puissions suivre. Nous avons
été mis à l'écart parce que nous restions sans réagir
et incapables d'apprendre.
A quoi cela ressemble-t-il de n'avoir aucun orgueil de sa propre race, de sa famille,
aucun amour-propre, aucune confiance en soi ? Vous ne pouvez pas le savoir parce.
que vous n'avez jamais tâté cette amertume. Mais je vais vous le dire:
on ne fait aucun cas du lendemain, car qu'est--ce que demain ? On est dans une réserve,
c'est-à-dire dans une sorte de décharge publique parce qu'on a perdu
dans son âme tout sentiment du beau.
Et maintenant, vous me tendez la main... et maintenant, vous me demandez d'aller
à vous. " Viens et intègre-toi ! " c'est ce que vous dites.
Mais comment venir ? Je suis nu et couvert de honte. Comment venir avec dignité
? Je n'ai pas de présence, je n'ai rien à donner. Qu'appréciez-vous
dans ma culture- mon pauvre trésor ? Vous ne faites que le mépriser.
Vais-je venir à vous comme un mendiant et tout recevoir de votre main toute-puissante
?
Quoi que je fasse, je dois attendre, trouver des délais, me trouver moi-même,
trouver mon trésor, attendre que vous désiriez quelque chose de moi,
que vous ayez besoin d'un quelque chose qui est moi. C'est alors que je pourrai dresser
la tête, dire à ma femme, à mes enfants: a Ecoutez, ils m'appellent,
ils me veulent, je dois y aller. "
Alors, je pourrai changer de trottoir, la tête haute, car j'irai vous parler
sur un pied d'égalité. Je ne vous mépriserai pas pour votre
paternalisme, mais vous ne me ferez pas l'aumône. Votre aumône, je peux
vivre sans elle, mais ma condition humaine, je ne saurais vivre sans elle. Je ne
ferai pas de courbettes devant vos aumônes. Je viendrai avec dignité
ou je ne viendrai pas du tout. Vous employez le grand mot d' " intégration
" dans les écoles. Cela existe-t-il vraiment? Peut-on parler d'intégration
avant qu'il y ait l'intégration sociale, celle des cœurs et celle des esprits
? Sans cela, on a juste la présence des corps, les murs sont aussi hauts que
les montagnes.
Accompagnez-moi dans la cour de récréation d'une école où
l'on prétend que règne l'intégration. Voyez comme son asphalte
noire est unie, plate et laide; alors, regardez: c'est l'heure de la récréation,
les élèves se précipitent par les portes. Voilà alors
deux groupes distincts: ici, des élèves blancs et là-bas, prés
de la barrière, des élèves autochtones.
Et puis, regardez encore, la cour noire, unie, ne l'est plus: les montagnes se dressent,
les vallées se creusent; un grand vide s'établit entre les deux groupes,
le vôtre et le mien, et. personne ne semble capable de le franchir.
Attendez, bientôt la cloche va sonner et les élèves vont quitter
la cour. Le mélange des élèves se fait dedans parce que dans
une classe, il est impossible de trouver un grand vide, les êtres sont devenus
petits, rien que de petits êtres; les grands, on n'en veut pas, du moins, pas
sous nos yeux. .
Ce que nous voulons ? Nous voulons avant tout être respectés et sentir
que i notre peuple a sa valeur, avoir les mêmes possibilités de réussir
dans l'existence, mais nous ne pouvons pas réussir selon vos conditions, nous
élever selon vos normes, nous avons besoin d'une éducation spéciale,
d'une aide spécifique pendant les années de formation, des cours spéciaux
en anglais, nous avons besoin d'orientation et de conseils, de débouchés
équivalents pour nos diplômes, sinon nos étudiants perdront courage
et se diront: " A quoi bon!
Que personne ne l'oublie: notre peuple a des droits garantis par des promesses et
des traités. Nous ne les avons pas demandés et nous ne vous disons
pas merci. Car, grand Dieu, le prix que nous les avons payés était
exorbitant: c'était notre culture, notre dignité et le respect de nous-mêmes.
Nous avons payé, payé, payé jusqu'à en devenir une race
blessée, percluse de pauvreté et conquise.
Je sais que dans votre cœur, vous voudriez bien m'aider. Je me demande . si vous
pouvez faire beaucoup. Eh bien! oui, vous pouvez faire une foule de choses. Chaque
fois que vous rencontrerez mes enfants, respectez-les pour ce qu'ils sont: des enfants,
des frères. |