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suis né il y a mille ans"|Le
sous-développement ce "génocide silencieux" |
| Abdus Salam est décédé en 1996. |
Mai
1988
Le
sous-developpement, ce «génocide silencieux»
Abdus Salam, du Pakistan, a reçu le prix Nobel
de physique de 1979 (avec S. Glashow et S. Weinberg) pour ses travaux sur l'interaction
électromagnétique entre les particules élémentaires.
Fondateur et directeur du Centre de physique nucléaire de Trieste, patronné
par l'UNESCO, et professeur de physique théorique à l'Imperial College
of Science and Technology de l'Université de Londres, il est l'auteur de nombreux
ouvrages, dont Ideals and Realities: selected essays of Abdus Salam (1984)
et Supergravity in diverse Dimensions (1987). |

Abdus Salam

"Les occasions de contact entre peuples riches et peuples pauvres sont malheureusement
trop rares…"

Gravure appartenant au Miserere, suite d'eaux-fortes en noir et blanc exécutée
de 1917 à 1927 par le peintre français George Rouault (1871-1958)).

Dans
la forêt
amazoniennne, l'un des "poumons de la terre", d'une importante vitale pour
l'ensemble de l'humanité. |
Les habitants de notre planète se divisent en deux
catégories distinctes. D'après une enquête du Programme des Nations
Unies pour le développement (PNUD), un quart de l'humanité, soit un
peu plus d'un milliard d'hommes, entraient en 1983 dans la catégorie des "
développés " Ils occupaient les 2/5 des terres émergées,
alors que 3,6 milliards d'êtres humains " en développement "
– les " Misérables " – se partageaient les 3/5 restants. Pour plus
de commodité, appelons-les tout simplement les riches et les pauvres, même
si tous les pays en développement ne sont pas exactement pauvres, eu égard
à leur Produit national brut (PNB). De toute façon, ce qui les distingue
les uns des autres ce n'est pas seulement la richesse ou la misère, mais leur
ambition, leur dynamisme et l'importance de leur contribution à la "
culture contemporaine ", ainsi qu'à la science et à la technologie.
En 1983, le PNB des pays riches s'est élevé à 10 500 milliards
de dollars, soit 9 5OO dollars par an et par habitant, ou encore 800 dollars par
mois. Le PNB des pays pauvres plafonnait, pour la même année, à
2 600 milliards, soit en moyenne 60 dollars par habitant et par mois. Pour le milliard
d'hommes habitant les pays de l'Asie du Sud (Afghanistan, Bangladesh, Inde, Népal,
Pakistan et Sri Lanka), région dont je suis originaire, le PNB ne dépassait
pas 250 dollars par habitant, soit 20 dollars par mois en moyenne et 70 cents par
jour. Avec cette somme, il nous faut faire deux repas quotidiens, nous habiller,
nous loger, nous soigner, et nous cultiver par-dessus le marché !
C'est à sa supériorité économique et militaire que le
quart le plus riche de l'humanité doit de " diriger ", le monde
d'aujourd'hui, un monde caractérisé par l'égocentrisme des peuples
du Nord. Parmi ceux-ci, figurent d'abord, bien entendu, les deux " supergrands
", les Etats-Unis et l'URSS, peuplés respectivement de 235 et 272 millions
d'habitants, avec un PNB de 3 300 et 1850 milliards de dollars. Cette " élite
" souffre en général de deux maux: la terreur nucléaire
et le chômage. Les pays industrialisés semblent avoir délibérément
choisi de maintenir 10 % de leur population sans emploi, en leur donnant juste de
quoi subsister.
Le reste de l'humanité (trois êtres humains sur quatre) comprend notamment
les héritiers de quelques-unes des plus prestigieuses civilisations de l'histoire
– chinoise, hindouiste, bouddhique et islamique. Pour eux, les problèmes fondamentaux
sont la faim (certains pays sont régulièrement frappés par la
famine) et le dénuement : manque de logements, de vêtements, de soins
de santé, d'éducation, aggravé par le chômage, le déficit
de la balance commerciale, un endettement chronique qui se situe autour de mille
milliards de dollars, le surpeuplement et l'insécurité politique.
Et je ne parle pas là de ceux qui souffrent de la misère la plus criante,
mais des millions d'autres qui ont faim en silence, qui ont rarement la chance (et
je sais de quoi je parle) de faire deux repas par Jour et qui sont souvent obligés
de rogner sur leur maigre pitance pour acheter le livre dont leur enfant a besoin
à l'école. Ces gens-là-là sont écrasés
par une misère telle qu'on n'en connaît plus en Europe ou en Amérique
depuis Charles Dickens. Ce qui m'étonnera toujours, c'est que ce " génocide
silencieux " n'ait pas entamé le courage de ces nécessiteux, qui
dans leur grande majorité continuent à faire front avec dignité.
L'insécurité politique, qui est aujourd'hui l'un des aspects les plus
éprouvants de la vie dans les pays du tiers-monde, est liée à
plusieurs causes. Ce sont notamment les dictatures militaires (face aux coups d'Etat
en chaîne, on finit peut-être par perdre ses réflexes démocratiques
et ne plus penser qu'à survivre) ; les frontières contestées
des Etats nationaux, héritées pour l'essentiel de l'impérialisme;
le fanatisme religieux, attisé par l'histoire; l'esprit de conquête,
la rivalité des superpuissances et l'insistance des riches à vendre
des armes aux pauvres, et enfin, l'apartheid.
Les occasions de contact entre peuples riches et pauvres sont malheureusement trop
rares. Il en est d'historiques, qui sont la conséquence de l'impérialisme
colonial. D'autres tiennent à une responsabilité écologique
partagée : il se trouve, par exemple, que ces " poumons de la terre "
que sont les forêts tropicales sont situés dans les pays en développement,
et ce n'est que tout récemment que les pays riches ont pris conscience de
leur intérêt biologique pour l'humanité tout entière et
de la nécessité de contribuer à leur préservation. Le
besoin de matières premières difficilement remplaçables comme
le pétrole ou le gaz naturel, mais aussi de certaines denrées alimentaires,
est également motif à établir des contacts. L'Organisation des
Nations Unies (et ses institutions spécialisées), tant décriée
à l'heure actuelle, est un autre point de rencontre.
On aurait pu penser que le commerce favoriserait les rapports entre les peuples.
Or, il n'en est rien. Le monde en développement n'entre que pour 20 % dans
le commerce mondial. C'est ainsi qu'on a pu lire dans un ouvrage récent que
" les 36 pays qui constituent véritablement le " Sud " de notre
planète (comme la Chine, I'Inde et le Pakistan), dont le revenu par habitant
est inférieur à 400 dollars et où vit la moitié de la
population mondiale, ne représentent pas plus de 0,3 % des échanges
internationaux dans le monde d'aujourd'hui. "
Au fond, les " vrais pauvres " – les " Nègres " du révolutionnaire
antillais Franz Fanon–n'ont aucune emprise sur le monde actuel. Comme tous les déshérités
du monde, ils pourraient aussi bien disparaître sans laisser de trace. Alors,
que peut-on faire pour eux?
On peut envisager deux solutions : la première serait de les liquider purement
et simplement en s'inspirant de la modeste proposition du poète et pamphlétaire
irlandais Jonathan Swift, qui avec une ironie désespérée envisageait,
il y a deux siècles, de résoudre le problème de la faim en Irlande
en donnant à manger les enfants nouveau-nés. Si toutefois, la conscience
universelle reculait devant cette " solution finale " – qui fort heureusement
ne manquerait pas d'opposants dans les pays riches–, il ne reste plus qu'à
tenter de redonner à ces gens les moyens de vivre dignement.
Quant à moi, je pense que le seul moyen d'améliorer durablement la
situation du monde en développement réside dans l'injection massive
et contrôlée des moyens et connaissances scientifiques et techniques
qui font la différence entre le Nord et le Sud. J'ajoute que cela créerait
une demande de biens et de services qui ne serait pas sans incidences positives sur
le problème du chômage dans les pays développés. |
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