Accueil

Sommaire du numéro

Rechercher un article

Nous écrire

Le Courrier

dossier

Sommaire

Editorial

Droits humains

Cultures

Sciences

Education

Medias

Photos

Education

Peut-on enseigner la paix?

Septembre 1960
QUAND L'AFRIQUE ET L'EUROPE CHERCHENT À SE CONNAITRE
Sous le nom de Bouba, les écoliers de Pitoa (Cameroun) ont écrit aux écoliers de Costes-Gozon (sud de la France), décrivant leur vie, leurs travaux et leurs jeux. Sous le nom de Jacques, les petits villageois français ont répondu. Leurs instituteurs (voir article page 5) avaient inscrit cette correspondance au programme de la classe. Chaque semaine, les textes reçus étaient expliqués, lus, recopiés. Petits Africains et petits Européens faisaient ainsi connaissance et s'aidaient mutuellement à apprendre la même langue. Cela a donné finalement le petit livre très émouvant et plein d'enseignement (Notre Ami Jacques, éd. Club Africain du Livre, Pitoa), dont nous donnons ci-après quelques extraits.
photo
Bouba
Pitoa (Cameroun), le 1er octobre.

Mon ami Jacques,
Je suis très heureux de correspondre avec toi. Je m'appelle Bouba et mon père s'appelle Gadji. Il cultive le mil. C'est moi qui chasse les oiseaux et les singes de ses plantations, qui garde son troupeau de chèvres. J'ai une sœur qui s'appelle Djénabou et un petit frère qui s'appelle Oumar. Ma mère pile le mil, écrase les arachides, balaie la case. J'espère que tu es en bonne santé, ainsi que tes parents.
Au revoir. À te lire bientôt.
Ton ami : BOUBA.
photo
Chez Bouba

photo
Jacques
Costes-Gozon (France), le 1er octobre.

Mon cher Bouba,
Je m'appelle Jacques Lacroix. Mon père est cultivateur. Il a un troupeau de trente brebis et quatre cochons. Ma mère est ménagère. Elle prépare les repas, nettoie la maison, fait la lessive, aide mon père dans les champs.
J'ai un frère : Maurice, et deux sœurs : Jeannette et Léonce
Je suis heureux de correspondre avec toi. J'espère que tu te portes bien.
Amicalement.
Ton ami : JACQUES.
photo
Chez Jacques

photo
Ma maison
Ma maison
Bouba
: Au mois de juin, lorsque, l'année scolaire terminée, je descendrai la pente qui me conduira vers mon village, c'est avec beaucoup de joie que je reverrai ma maison.

Elle est entourée de jeunes cotonniers, de mais et de mil. La toiture de paille donne la fraîcheur à ma maison. La façade qui regarde la route est prolongée par une véranda. La deuxième façade porte une fenêtre. Elle n'est pas abritée, aussi, durant la saison humide, est-elle toujours mouillée par les pluies.

La troisième face possède, elle aussi, une véranda soutenue par deux murs de briques ajourés. C'est là que mon père coud tranquillement ses habits, que la famille prend ses repas, que nous couchons pendant les nuits de saison chaude.

Je serai heureux de dormir à nouveau dans cette case où je suis né.

Jacques : Ma maison s’accroche au versant d'une colline rouge et verte : rouge brique du sol, verte des luzernes et des jeunes blés.
Elle est construite en pierres sèches recouvertes d'un crépi à la chaux. Les murs sont rose mauve sous un toit de tuiles moussues.

Un vol de pigeons blancs et ardoisés tournoient puis, claquant des ailles, se posent sur le rebord de pierre du pigeonnier.

De l'autre côté de la cour dallée un autre bâtiment abrite la grange, la bergerie, l'étable et la porcherie.

Un hangar s'appuie au mur. Papa y loge la charrette et la lieuse. Le " travail " dresse ses quatre poteaux qui maintiennent le bœuf quand on le ferre.

photo
Le ballon et le sifflet
LE BALLON ET LE SIFFLET

Bouba
: Nous décidons de fabriquer un ballon. Munis de couteaux, nous partons au marigot. Sur la berge, la sève des arbres est semblable à du latex. Nous entaillons le tronc de l'arbre choisi. La sève coule. J’en recouvre le pouce de ma main gauche. La sève durcit. Pour obtenir une couche plus épaisse, nous ajoutons un peu de farine de manioc. Ensuite, nous faisons couler la sève liquide sur la peau du ventre d'Abbo. La sève s'étale puis se coagule. Je cherche alors la tige creuse d'une sorte de roseau. Je décolle le latex de mon pouce. J'ai ainsi un petit cylindre. À l'aide de la tige creuse, je souffle dans ce cylindre. Le 1atex se gonfle, formant une sphère de vingt centimètres. Afin d'augmenter l'épaisseur, je recouvre le petit ballon de la couche étalée sur le ventre d'Abbo. Finalement, cette vessie a un centimètre d'épaisseur. Nous retournons tout joyeux au village. Le soir, nous jouons avec le ballon.

Jacques : Je garde les cochons dans la châtaigneraie. Je choisis un rejet de ce printemps, bien droit, bien lisse. J'en coupe un morceau de quinze centimètres. Avec mon couteau, j'entaille à mi-hauteur, en tournant, I'écorce jusqu'à l'aubier. Avec le manche, je martèle très légèrement 1'écorce. Je décolle très lentement ce tube par un mouvement de va-et-vient : I'écorce, bien soutenue par la paume de la main, glisse, et le tube quitte le rameau. À un centimètre de l'extrémité du rameau dénudé, j'entaille à mi-bois une encoche, J'enlève un copeau dans la longueur. Je mouille L'aubier, remets le tube d'écorce, le perce, l'ajuste. Mon sifflet est prêt : je siffle, je siffle, je siffle.

LA PÊCHE AUX BATONS DE NUIT

BOUBA:
Alors que la nuit est tombée sur le village, Nohou, à la voix puissante, lance son appel :
" Que celui qui est rassasié, plein de force et de courage, vienne avec moi à la pêche. Que celui qui est encore affamé reste à laver la marmite de la mère de sa fiancée. "
Munis de bâtons, d'allumettes, de torches d'herbe sèche, nous accourons.
Au bord de la rivière, nous enflammons nos torches et pénétrons dans l'eau jusqu'au mollet.
Mamadou et moi pêchons ensemble. Un poisson attiré par la lumière approche. Il est ébloui et ne bouge pas. D'un geste vif, Mamadou lui assène un violent coup de bâton. Le poisson est assommé. Je l'attrape facilement et le mets dans ma calebasse.
Soudain, voici un gros silure. Pan ! pan ! c'est moi qui l'ai frappé. Le poisson est évanoui mais mon bâton est coupé en deux.
Apercevant un gros poisson, je veux le saisir, mais Mamadou frappe ma main.
Je pleure. Pour me consoler, il me donne la moitié de sa pêche.

photo LES MOISSONS

Bouba :
Dans le champ, les épis de mil se baisse à là terre, les tiges se courbent. Voici le temps de la mousson.
Mon père donne quinze bols de mil à ma mère. Elle les pilera et préparera un repas pour les travailleurs. Il égorge une chèvre pour la sauce. Ces préparatifs achevés, il va emprunter des matchettes, avertir les voisins du travail à faire, prévenir un griot. Le lendemain, le travail commence. Armés de leurs matchettes les hommes coupent les tiges à dix centimètres du pied. Ils les rangent sur le sol en lignes parallèles. Le travail est pénible mais la cadence du tam-tam encourage les travailleurs.
Nous, les enfants, nous suivons les moissonneurs en mâchant les tiges de miles en guise de cannes à sucre.
Trois jours après, les femmes séparent les épis de la tige avec des couteaux puis transportent les épis dans de larges paniers tressés, sur l’air où ils seront battus.

Jacques : Les bœufs tirent la moissonneuse-lieuse. Je l’ai bien graissée, approvisionnée en ficelle, avec une pelote et une lame de rechange.
Papa conduit les bœufs. Robert est sur le siège ; un levier lui permet de lever ou de baisser la lame, de régler la coupe.
Les bœufs tirent. La lame cliquète dans le porte-lame ; le rabatteur tourne en grinçant ; les toiles montent le blé vers le lieur qui claque à chaque gerbe attachée ; le porte-gerbe s’incline, commandé par une pédale ; les gerbes tombent.
Maman et moi rangeons les gerbes en lignes. Les chardons piquent nos doigts.

photo
La pêche à la fourchette
LA PECHE A LA FOURCHETTE

Jacques
: Au temps où papa et tonton allaient à l'école, ils partaient le matin, de bonne heure, afin d'avoir le temps de pêcher avant l’entrée en classe. Ils étaient une dizaine à suivre le même chemin. Ils descendaient vers le ruisseau pour y pêcher à la fourchette.

Deux ou trois écoliers surveillaient, car on risquait de se faire prendre par le garde champêtre. Deux avaient une fourchette de fer aplatie et attachée à un long manche bien droit. Ils s’approchaient prudemment de l'eau puis, lorsqu'une truite, immobile, au ras du gravier, était aperçue, d'un coup sec, la fourchette filait vers le poisson. Transpercée par les dents du harpon, la truite se débattait. Vite, on remontait vers la berge et la truite allait se cacher dans le cartable, entre les livres et le goûter.
Puis, les galopins allaient faire cuire les poissons capturés sur un feu de bois, bien caché, dans un fourré.
Quel bon repas !
Mais parfois, ils arrivaient en retard à l'école et, au maître qui les grondait, ils répondaient timidement :
" Il nous a fallu aider nos parents à la maison. "

Top