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Le fossé électronique

Sur la communication Bertolt Brecht et L’UNESCO.

Avril 1977
Voix du tiers monde
Pour un nouvel ordre mondial de l'information

Par Ridha Najar.
Ridha Najar,
sociologue tunisien de l'information, est assistant à l'lnstitut de presse et des sciences de l'information de Tunis. Il a été conseiller technique auprès de la Direction générale de la Radiotélévision tunisienne et rédacteur en chef des magazines d'informations télévisées.
Le débat sur le "Nomic" a provoqué la plus grave crise qu'ait jamais connu l'UNESCO, et a abouti au retrait des Etats-Unis en décembre 1984, puis du Royaume-Uni et de Singapour en décembre 1985. Le Royaume-Uni a réintégré l'organisation en juillet 1997.



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Dessin Cardon © Journal des Journalistes, Paris.






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Sens unique… Détail d'une affiche de l'artiste japonais Shigeo Fuduka





Sur la communication Bertolt Brecht et l’UNESCO.

Bertolt Brecht (1898 — 1956), dramaturge et poète allemand mondialement connu, a écrit entre 1927 et 1932 dans Théorie de la radio :
" Pour dépister ce qu’il y a de positif dans la radio, voici une proposition visant à transformer sa fonction : il faut la transformer d’appareil de distribution en appareil de communication. La radio pourrait être le plus formidable appareil de communication qu’on puisse imaginer pour la vie publique, un énorme système de canalisation, ou plutôt, elle pourrait l’être si elle savait non seulement émettre, mais recevoir, non seulement faire écouter l’auditeur mais le faire parler, ne pas l’isoler mais le mettre en relation avec les autres. Il faudrait alors que la radio, abandonnant son activité de fournisseur, organise cet approvisionnement par les auditeurs eux-mêmes. "
(B. Brecht, Sur le cinéma, Travaux 7, Éd. L’ Arche, Paris 1970)
Il nous a paru intéressant sans rapprocher ce commentaire des réflexions exprimées dans le plan à moyen terme (1977-1982) de l’UNESCO :
" Si la notion de " libre circulation de l’information " date d’une cinquantaine d’années, sa formulation conceptuelle… ne remonte qu’à la fi de la Deuxième Guerre Mondiale… Si, dans les textes de langues anglaise, le mot " communication " est alors déjà un usage, il s’agit bien toujours, en fait, d’une diffusion d’informations quelque peu unilatérale. Ce n’est que beaucoup plus tard qu’apparaîtra le véritable concept de communication (du latin communicare : mettre en commun, partager), qui n’implique pas un émetteur actif et un récepteur passif, mais tient compte d’une retroaction du second de nature à modifier le comportement du premier, mieux encore, qui exige la participation active de tous les intéressés dans le processus de communication lequel devient alors le flux pluridimensionnel d’information avec retroaction multiples ".

L'année 1976 aura été, sans conteste, l'année de l'information. Conférences, colloques, rencontres se sont succédés pour entamer un véritable débat mondial, autour de l'information, débat dont la problématique a été largement exposée lors de la 19e Conférence générale de l'UNESCO tenue en novembre dernier à Nairobi (Kenya).

Les pays du tiers monde revendiquent aujourd'hui un à nouvel ordre mondial de l'information ".

Quel sens doit-on donner à cette expression ? Quel est l'enjeu du débat, enjeu énorme qui soulève des problèmes à la fois culturels (de civilisation et d'humanisme universel), économiques et politiques ?

Comment les pays du tiers monde pourront-ils, dans une urgente première étape, assurer une meilleure, communication entre eux, contribuant ainsi à limiter l'ampleur de a "l'information à sens unique " qui, pendant des, lustres, les a réduits au rôle de " consommateurs ", sans pour autant remettre en cause le principe même de la liberté de l'information et de I'échange, fécondant parce qu'équilibré, entre les nations?

Comment, enfin, réaliser par étapes ce fameux " équilibre dans l'échange de l'information " en vue d'instaurer une meilleure communication entre les peuples et, par là-même, une meilleure compréhension, et une paix mondiale souvent compromise par de vastes malentendus historiques et culturels ?

Le préambule de la résolution présentée par la Tunisie, mandatée en cela par les Pays non-alignés, à la 19e Conférence générale de l'UNESCO de Nairobi, attribue à l'UNESCO un rôle susceptible de " contribuer à libérer les pays en développement de l'état de dépendance, hérité de contingences historiques spécifiques, dans lequel se trouvent encore leurs systèmes de communications et d'informations ".

De même que l'on a parlé de "décolonisation politique et économique ", l'on parle aujourd'hui de "décolonisation de l'information ", désormais inséparable de l'instauration d'un nouvel humanisme universel bâti sur le dialogue et le respect mutuel.

Les pays en développement continuent, en effet, à " consommer " une information mondiale conçue en général par les pays développés et qui tend à maintenir d'une part, l'homme du tiers monde dans un certain état d'aliénation et, d'autre part, l'homme occidental dans une dangereuse ignorance des réalités de ces pays, tout en le confortant dans la béate assurance de sa " supériorité " industrielle, technologique, culturelle et... donc de sa civilisation.

Ce qui est grave et prête à tous les malentendus c'est que, au nom d'une certaine conception de la " liberté " et de la " libre circulation " de l'information, la plupart des grandes agences du monde occidental diffusent — consciemment ou inconsciemment— une information parcellaire, schématique, souvent déformée, sur les réalités complexes des pays en développement..

Réciproquement, elles assurent la diffusion d'informations parfois dangereusement acculturantes à destination des pays du tiers monde.

Le rapport du Symposium des non-alignés sur l'information (Tunis, mars1976) va jusqu'à considérer que, pour ces agences internationales, I'information est : "une marchandise... dans l'élaboration et la diffusion de laquelle interviennent les considérations tendant à perpétuer un système de domination où les intérêts authentiques des pays en développement sont constamment ignorés et mal interprétés y".

Quoi d'étonnant, alors, à ce que le citoyen du tiers monde finisse par accepter la vision que lui donnent de lui-même ces grands moyens de communication de masse que sont la presse, la radio, la télévision et le cinéma.

Sur le plan technologique, la supériorité des pays développés va en s'accentuant grâce aux progrès modernes et leurs réseaux continuent à déverser le flot de leurs informations sur les pays du tiers monde, en position d'infériorité très nette quant aux équipements techniques et au personnel qualifié.

Ne parlons point des satellites de communication. Leur " utilisation par les pays en voie de développement est conditionnée par la volonté de ceux qui détiennent cette technologie avancée... par laquelle ils influent de manière décisive sur la réalité économique et sociale des pays en voie de } développement' ".

Telle est la situation mondiale de I'information qui, depuis les années 70, a poussé les pays du tiers monde à une prise de conscience brutale.

Croyant avoir vaincu la colonisation directe, les pays nouvellement indépendants se sont aperçus que leur développement demeurait, tout de même, compromis, que leurs revendications pour un nouvel ordre économique ne pouvaient se faire entendre et que leur identité culturelle ne pouvait s'épanouir qu'avec un changement substantiel du système mondial de l'information.

Comment sortir d'une telle situation ? Comment assurer une meilleure communication entre les pays du tiers monde ? Comment, enfin, contribuer à une circulation plus équilibrée de I'information dans le sens nord-sud et vice-versa ?

Pour tenter de répondre à ces deux questions, qui sont liées, citons en exemple l'action des pays non-alignés (voir aussi article page 18).

À Alger, au mois de septembre 1973, le 4e sommet des pays non-alignés recommande I'élaboration d'un plan d'action commun " dans le domaine des communications.

Un Symposium international sur les moyens de développer l'information entre les pays non-alignés se tient à Tunis en mars 1976. Les recommandations qui y sont adoptées tournent autour de deux grands axes :

o La consolidation (ou la création) des réseaux de télécommunication, à l'échelle nationale d'abord, régionale et continentale ensuite ;
o Le développement de la coopération et des échanges entre les pays non-alignés dans tous les domaines de la communication : agences de presse, presse écrite, programmes de radio- télévision, films d'actualités, cinéma, expositions, festivals, tourisme, recherche et formation des cadres, etc.

La première série de recommandations tend à réduire l'écart technologique entre les pays développés et les pays du tiers monde. Quant aux secondes elles invitent les pays non-alignés à produire " et à faire circuler l'information entre eux afin de contrebalancer quelque peu le courant (jusqu'ici essentiellement à sens unique) des informations en provenance des pays développés.

Loin de vouloir—et de pouvoir— supplanter les grandes agences internationales, loin de vouloir les court-circuiter en quelque sorte, l'intercommunication entre les pays du tiers monde devrait viser à combler leurs lacunes délibérées ou non, à remédier à leurs silences " et à faire parvenir une information plus régulière et surtout puisée à la source même des pays auxquels elle se rapporte.

Rien ne paraît plus légitime que de revendiquer le droit élémentaire des peuples à exprimer leurs préoccupations et à relater les faits qui concernent leur vie nationale, leur culture ou leur effort de développement.

Le plus important n'est pas seulement d'instaurer l'intercommunication mais aussi de veiller à la diffusion des messages dans le public.

Il s'agit là d'une entreprise de longue haleine, car il faut patiemment susciter de nouveaux centres d'intérêt dans un public habitué, comme nous l'avons vu, à " consommer " une information en provenance d'une certaine aire géographique, et d'elle seule! Agences nationales, cinéma, presse écrite et surtout radio et télévision ont là un rôle déterminant à jouer.

Cette " coopération tous azimuts " nécessite à la fois équipement et personnel adéquats, et exige outre une prise de conscience générale celle d'une sorte de déontologie de l'information.

La prise de conscience a eu lieu. Les problèmes d'équipement et de personnel ont été examinés à Nairobi par la Conférence générale de l'UNESCO. Reste à se mettre d'accord sur une déontologie internationale en matière de communication. Cela ne se fera pas sans difficultés, c'est évident, car les points de vue sont encore divergents. Mais quelques espoirs sont permis cependant.

À Nairobi, les pays non-alignés ont présenté une proposition qui eut le mérite de placer le débat sur un terrain pratique : tendre à un meilleur équilibre mondial de l'information et mettre en œuvre un vaste programme d'aide aux pays en développement pour l'extension de leurs systèmes d'information.

Cette proposition fut adoptée sans aucune opposition. Elle préconisait notamment des mesures budgétaires visant à éliminer les disparités dans les tarifs de transmission de nouvelles, à renforcer les groupements régionaux, les pools d'agences de presse et les unions nationales et internationales de journalistes.

Ce programme d'aide technique et financière aux pays en voie de développement, joint au programme international de recherche en matière de communication recommandé par I'UNESCO depuis 1970, devrait permettre de réduire l'écart technologique entre pays du tiers monde et pays développés.

Pour que l'information cesse d'être considérée comme une " marchandise " mais devienne " un bien social " au service de l'humanité, I'instauration d'un nouvel ordre mondial dans le domaine de l'information doit passer par la consolidation des moyens d'information des pays du tiers monde.

Il s'agit, une fois de plus, de poser les problèmes en terme de coopération internationale, dans l'intérêt réciproque des parties et non en termes de vaines confrontations ou d'Inutiles surenchères verbales.

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