Le débat
sur le "Nomic" a provoqué la plus grave crise qu'ait jamais connu
l'UNESCO, et a abouti au retrait des Etats-Unis en décembre 1984, puis du
Royaume-Uni et de Singapour en décembre 1985. Le Royaume-Uni a réintégré
l'organisation en juillet 1997.

Dessin Cardon © Journal des Journalistes, Paris.

Sens unique… Détail d'une affiche de l'artiste japonais Shigeo Fuduka
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Sur
la communication Bertolt Brecht et l’UNESCO.
Bertolt Brecht
(1898 — 1956), dramaturge et poète allemand mondialement connu, a écrit
entre 1927 et 1932 dans Théorie de la radio :
" Pour dépister ce qu’il y a de positif dans la radio, voici une proposition
visant à transformer sa fonction : il faut la transformer d’appareil de distribution
en appareil de communication. La radio pourrait être le plus formidable appareil
de communication qu’on puisse imaginer pour la vie publique, un énorme système
de canalisation, ou plutôt, elle pourrait l’être si elle savait non seulement
émettre, mais recevoir, non seulement faire écouter l’auditeur mais
le faire parler, ne pas l’isoler mais le mettre en relation avec les autres. Il faudrait
alors que la radio, abandonnant son activité de fournisseur, organise cet
approvisionnement par les auditeurs eux-mêmes. "
(B. Brecht, Sur le cinéma, Travaux 7, Éd. L’ Arche, Paris 1970)
Il nous a paru intéressant sans rapprocher ce commentaire des réflexions
exprimées dans le plan à moyen terme (1977-1982) de l’UNESCO :
" Si la notion de " libre circulation de l’information " date d’une
cinquantaine d’années, sa formulation conceptuelle… ne remonte qu’à
la fi de la Deuxième Guerre Mondiale… Si, dans les textes de langues anglaise,
le mot " communication " est alors déjà un usage, il s’agit
bien toujours, en fait, d’une diffusion d’informations quelque peu unilatérale.
Ce n’est que beaucoup plus tard qu’apparaîtra le véritable concept de
communication (du latin communicare : mettre en commun, partager), qui n’implique
pas un émetteur actif et un récepteur passif, mais tient compte d’une
retroaction du second de nature à modifier le comportement du premier, mieux
encore, qui exige la participation active de tous les intéressés dans
le processus de communication lequel devient alors le flux pluridimensionnel d’information
avec retroaction multiples ".
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L'année 1976 aura
été, sans conteste, l'année de l'information. Conférences,
colloques, rencontres se sont succédés pour entamer un véritable
débat mondial, autour de l'information, débat dont la problématique
a été largement exposée lors de la 19e Conférence générale
de l'UNESCO tenue en novembre dernier à Nairobi (Kenya).
Les pays du tiers monde revendiquent aujourd'hui un à nouvel ordre mondial
de l'information ".
Quel sens doit-on donner à cette expression ? Quel est l'enjeu du débat,
enjeu énorme qui soulève des problèmes à la fois culturels
(de civilisation et d'humanisme universel), économiques et politiques ?
Comment les pays du tiers monde pourront-ils, dans une urgente première étape,
assurer une meilleure, communication entre eux, contribuant ainsi à limiter
l'ampleur de a "l'information à sens unique " qui, pendant des,
lustres, les a réduits au rôle de " consommateurs ", sans
pour autant remettre en cause le principe même de la liberté de l'information
et de I'échange, fécondant parce qu'équilibré, entre
les nations?
Comment, enfin, réaliser par étapes ce fameux " équilibre
dans l'échange de l'information " en vue d'instaurer une meilleure communication
entre les peuples et, par là-même, une meilleure compréhension,
et une paix mondiale souvent compromise par de vastes malentendus historiques et
culturels ?
Le préambule de la résolution présentée par la Tunisie,
mandatée en cela par les Pays non-alignés, à la 19e Conférence
générale de l'UNESCO de Nairobi, attribue à l'UNESCO un rôle
susceptible de " contribuer à libérer les pays en développement
de l'état de dépendance, hérité de contingences historiques
spécifiques, dans lequel se trouvent encore leurs systèmes de communications
et d'informations ".
De même que l'on a parlé de "décolonisation politique et
économique ", l'on parle aujourd'hui de "décolonisation de
l'information ", désormais inséparable de l'instauration d'un
nouvel humanisme universel bâti sur le dialogue et le respect mutuel.
Les pays en développement continuent, en effet, à " consommer
" une information mondiale conçue en général par les pays
développés et qui tend à maintenir d'une part, l'homme du tiers
monde dans un certain état d'aliénation et, d'autre part, l'homme occidental
dans une dangereuse ignorance des réalités de ces pays, tout en le
confortant dans la béate assurance de sa " supériorité
" industrielle, technologique, culturelle et... donc de sa civilisation.
Ce qui est grave et prête à tous les malentendus c'est que, au nom d'une
certaine conception de la " liberté " et de la " libre circulation
" de l'information, la plupart des grandes agences du monde occidental diffusent
— consciemment ou inconsciemment— une information parcellaire, schématique,
souvent déformée, sur les réalités complexes des pays
en développement..
Réciproquement, elles assurent la diffusion d'informations parfois dangereusement
acculturantes à destination des pays du tiers monde.
Le rapport du Symposium des non-alignés sur l'information (Tunis, mars1976)
va jusqu'à considérer que, pour ces agences internationales, I'information
est : "une marchandise... dans l'élaboration et la diffusion de laquelle
interviennent les considérations tendant à perpétuer un système
de domination où les intérêts authentiques des pays en développement
sont constamment ignorés et mal interprétés y".
Quoi d'étonnant, alors, à ce que le citoyen du tiers monde finisse
par accepter la vision que lui donnent de lui-même ces grands moyens de communication
de masse que sont la presse, la radio, la télévision et le cinéma.
Sur le plan technologique, la supériorité des pays développés
va en s'accentuant grâce aux progrès modernes et leurs réseaux
continuent à déverser le flot de leurs informations sur les pays du
tiers monde, en position d'infériorité très nette quant aux
équipements techniques et au personnel qualifié.
Ne parlons point des satellites de communication. Leur " utilisation par les
pays en voie de développement est conditionnée par la volonté
de ceux qui détiennent cette technologie avancée... par laquelle ils
influent de manière décisive sur la réalité économique
et sociale des pays en voie de } développement' ".
Telle est la situation mondiale de I'information qui, depuis les années 70,
a poussé les pays du tiers monde à une prise de conscience brutale.
Croyant avoir vaincu la colonisation directe, les pays nouvellement indépendants
se sont aperçus que leur développement demeurait, tout de même,
compromis, que leurs revendications pour un nouvel ordre économique ne pouvaient
se faire entendre et que leur identité culturelle ne pouvait s'épanouir
qu'avec un changement substantiel du système mondial de l'information.
Comment sortir d'une telle situation ? Comment assurer une meilleure communication
entre les pays du tiers monde ? Comment, enfin, contribuer à une circulation
plus équilibrée de I'information dans le sens nord-sud et vice-versa
?
Pour tenter de répondre à ces deux questions, qui sont liées,
citons en exemple l'action des pays non-alignés (voir aussi article page 18).
À Alger, au mois de septembre 1973, le 4e sommet des pays non-alignés
recommande I'élaboration d'un plan d'action commun " dans le domaine
des communications.
Un Symposium international sur les moyens de développer l'information entre
les pays non-alignés se tient à Tunis en mars 1976. Les recommandations
qui y sont adoptées tournent autour de deux grands axes :
o La consolidation (ou la création) des réseaux de télécommunication,
à l'échelle nationale d'abord, régionale et continentale ensuite
;
o Le développement de la coopération et des échanges entre les
pays non-alignés dans tous les domaines de la communication : agences de presse,
presse écrite, programmes de radio- télévision, films d'actualités,
cinéma, expositions, festivals, tourisme, recherche et formation des cadres,
etc.
La première série de recommandations tend à réduire l'écart
technologique entre les pays développés et les pays du tiers monde.
Quant aux secondes elles invitent les pays non-alignés à produire "
et à faire circuler l'information entre eux afin de contrebalancer quelque
peu le courant (jusqu'ici essentiellement à sens unique) des informations
en provenance des pays développés.
Loin de vouloir—et de pouvoir— supplanter les grandes agences internationales, loin
de vouloir les court-circuiter en quelque sorte, l'intercommunication entre les pays
du tiers monde devrait viser à combler leurs lacunes délibérées
ou non, à remédier à leurs silences " et à faire
parvenir une information plus régulière et surtout puisée à
la source même des pays auxquels elle se rapporte.
Rien ne paraît plus légitime que de revendiquer le droit élémentaire
des peuples à exprimer leurs préoccupations et à relater les
faits qui concernent leur vie nationale, leur culture ou leur effort de développement.
Le plus important n'est pas seulement d'instaurer l'intercommunication mais aussi
de veiller à la diffusion des messages dans le public.
Il s'agit là d'une entreprise de longue haleine, car il faut patiemment susciter
de nouveaux centres d'intérêt dans un public habitué, comme nous
l'avons vu, à " consommer " une information en provenance d'une
certaine aire géographique, et d'elle seule! Agences nationales, cinéma,
presse écrite et surtout radio et télévision ont là un
rôle déterminant à jouer.
Cette " coopération tous azimuts " nécessite à la
fois équipement et personnel adéquats, et exige outre une prise de
conscience générale celle d'une sorte de déontologie de l'information.
La prise de conscience a eu lieu. Les problèmes d'équipement et de
personnel ont été examinés à Nairobi par la Conférence
générale de l'UNESCO. Reste à se mettre d'accord sur une déontologie
internationale en matière de communication. Cela ne se fera pas sans difficultés,
c'est évident, car les points de vue sont encore divergents. Mais quelques
espoirs sont permis cependant.
À Nairobi, les pays non-alignés ont présenté une proposition
qui eut le mérite de placer le débat sur un terrain pratique : tendre
à un meilleur équilibre mondial de l'information et mettre en œuvre
un vaste programme d'aide aux pays en développement pour l'extension de leurs
systèmes d'information.
Cette proposition fut adoptée sans aucune opposition. Elle préconisait
notamment des mesures budgétaires visant à éliminer les disparités
dans les tarifs de transmission de nouvelles, à renforcer les groupements
régionaux, les pools d'agences de presse et les unions nationales et internationales
de journalistes.
Ce programme d'aide technique et financière aux pays en voie de développement,
joint au programme international de recherche en matière de communication
recommandé par I'UNESCO depuis 1970, devrait permettre de réduire l'écart
technologique entre pays du tiers monde et pays développés.
Pour que l'information cesse d'être considérée comme une "
marchandise " mais devienne " un bien social " au service de l'humanité,
I'instauration d'un nouvel ordre mondial dans le domaine de l'information doit passer
par la consolidation des moyens d'information des pays du tiers monde.
Il s'agit, une fois de plus, de poser les problèmes en terme de coopération
internationale, dans l'intérêt réciproque des parties et non
en termes de vaines confrontations ou d'Inutiles surenchères verbales. |