Bertrand Russell
(1872-1970), mathématicien et philosophe britanique, moraliste et anti-militariste,
reçu le prix Nobel de littérature en 1950.

Photo © Wadington Studio Ltd. Londres. |
Février
1958
Un
phénomène de notre temps
Le
divorce de la science et de la “culture“
Le
texte ci-dessous reproduit dans sa presque totalité l'allocution prononcée
par Bertrand Russell au cours de la cérémonie de remise du Prix Kalinga,
le 28 janvier, à la Maison de l'UNESCO.
Il fut un temps où
les savants considéraient avec dédain ceux qui tentaient de rendre
leurs travaux accessibles à un large public. Mais, dans le monde actuel, une
telle attitude n'est plus possible. Les découvertes de la science moderne
ont mis entre les mains des gouvernements une puissance sans précédent
dont ils peuvent user pour le bien ou pour le mal. Si les hommes d'Etat qui détiennent
cette puissance n'ont pas au moins une notion élémentaire de sa nature,
il n'est guère probable qu'ils sauront l'utiliser avec sagesse. Et, dans les
pays démocratiques, une certaine formation scientifique est nécessaire,
non seulement aux hommes d'Etat, mais aussi au grand publie.
Faire acquérir cette formation au plus grand nombre n'est pas chose facile.
Ceux qui savent effectivement servir de trait d'union entre les techniciens et le
public accomplissent une tâche qui est nécessaire non seulement pour
le bien-être de l'homme, mais simplement pour sa survie. Je crois que l'on
devrait faire beaucoup plus dans ce sens, pour assurer l'éducation de ceux
qui ne se destinent pas à devenir des spécialistes scientifiques. Le
Prix Kalinga rend un immense service à la société, en encourageant
ceux qui s'attaquent à cette entreprise difficile.
Dans mon pays, et, à un moindre degré, dans d'autres pays de l'Occident,
on considère en général–par suite d'un regrettable appauvrissement
de la tradition de la Renaissance–que la culture est essentiellement littéraire,
historique et artistique. Un homme n'est pas considéré comme inculte
s'il ignore tout de l'œuvre de Galilée, de Descartes et de leurs successeurs.
Je suis convaincu que tout le programme d'enseignement général devrait
comprendre un cours d'histoire de la science du XVIIe siècle à nos
jours, et donner un aperçu des connaissances scientifiques modernes, dans
la mesure où celles-ci peuvent être exposées sans faire appel
à des notions techniques. Tant que ces connaissances sont réservées
aux spécialistes, il n'est guère possible aux nations de diriger leurs
affaires avec sagesse.
Il existe deux façons très différentes d'évaluer les
réalisations humaines : on peut les évaluer d'après ce que l'on
considère comme leur excellence intrinsèque; on peut aussi les évaluer
en fonction de leur efficacité en tant que facteurs d'une transformation de
la vie et des institutions humaines. Je ne prétends pas que l'un de ces procédés
d'évaluation soit préférable à l'autre. Je veux seulement
faire remarquer qu'ils donnent des échelles de valeur très différentes.
Si Homère et Eschyle n'avaient pas existé, si Dante et Shakespeare
n'avaient pas écrit un seul vers, si Bach et Beethoven étaient restés
silencieux, la vie quotidienne de la plupart de nos contemporains serait à
peu près ce qu'elle est. Mais, si Pythagore, Galilée et James Watt
n'avaient pas existé, la vie quotidienne, non seulement des Américains
et des Européens de l'Ouest, mais aussi des paysans indiens, russes et chinois
serait profondément différente. Or, ces transformations profondes ne
font que commencer. Elles affecteront certainement l'avenir encore plus qu'elles
n'affectent le présent.
Actuellement, la technique scientifique progresse à la façon d'une
vague de chars d'assaut qui auraient perdu leurs conducteurs: aveuglément,
impitoyablement, sans idée, ni objectif. La principale raison en est que les
hommes qui se préoccupent des valeurs humaines, qui cherchent à rendre
la vie digne d'être vécue, vivent encore en imagination dans le vieux
monde pré-industriel, ce monde qui nous a été rendu familier
et aimable par la littérature de la Grèce et par les chefs-d'œuvre–que
nous admirons à juste titre–des poètes, des artistes et des compositeurs,
de l'ère pré-industrielle.
Ce divorce entre la science et la " culture ", est un phénomène
moderne. Platon et Aristote avaient un profond respect pour ce que de leurs temps
on connaissait de la science. Le Renaissance s'est autant préoccupée
de rénover la science que l'art et la littérature. Léonard de
Vinci a consacré plus d'énergie à la science qu'à la
peinture. C'est aux architectes de la Renaissance que l'on doit la théorie
géométrique de la perspective. Pendant tout le XVIIIe siècle,
de grands efforts ont été entrepris pour faire connaître au public
les travaux de Newton et de ses contemporains. Mais à partir du début
du XIXe siècle, les concepts et les méthodes scientifiques deviennent
de plus en plus abstrus, et toute tentative pour les rendre intelligibles au plus
grand nombre apparaît de plus en plus illusoire. La théorie et la pratique
de la physique nucléaire moderne ont révélé brutalement
qu'une ignorance totale du monde de la science n'est plus compatible avec la survie
de l'humanité. |