espagnol.gif (840 octets)

english.gif (1445 octets)

Page d'accueil
Contacter
Nouveautés

Projets

Liens

Déclarations
Recherche
Publications
Résolutions des Nations Unies

Année internationale  pour une Culture de la  Paix

Manifeste 2000
Education pour une Culture de la Paix
Paix, Droits de l'homme, Démocratie et Tolérance

Unité de la Paix et des nouvelles dimensions  de la sécurité

Femmes et Culture de la Paix

Dialogue culturel et pluralisme pour une Culture de la Paix

Jeunesse
Bureaux UNESCO et les Comissions Nationales  
Chaires UNESCO
Prix UNESCO
actes.bmp (101754 octets)

Actes du Colloque
du 2 octobre 1999 à L'UNESCO

La culture de la paix,
réflexion et mise en oeuvre

Organisé par:

l'Institut de Documentation
et de Recherche sur la paix
(IDRP)
le Comité Préparatoire aux
Conférences Internationales
d'Education à la Paix
(CPCIEP)
dans le cadre de la préparation de la
6ème Conférence Mondiale d'Education à la Paix
UNESCO - INJEP 8 - 13 juillet 2000

Message d’Ilya Prigogine (1), Prix Nobel

Je présente ce message en toute humilité. Mes travaux se situent dans le domaine des sciences. Ils ne me donnent pas de qualification particulière pour parler du futur de l'humanité. Les décisions humaines dépendent de la mémoire du passé et de la prévision de l'avenir. La perspective dans laquelle je vois le problème du passage de la politique de la guerre à celle de la paix - pour utilise l'expression de Federico Mayor - s'est quelque peu assombrie au cours des dernières années. Mais le reste optimiste. D'ailleurs comment un homme de ma génération (je suis né en 1917) ne serait-il pas optimiste ? N'avons nous pas assisté à ce miracle : la victoire de la liberté sur d'odieux pouvoirs totalitaires.

Au sortir de cette guerre, nous avons tous cru en un renouveau de l'histoire, à une culture de la paix. Il y a eu des événements qui ont justifié cet optimisme. Les Nations Unies, l'UNESCO, la proclamation des droits de l'homme, la décolonisation furent des étapes marquantes. Plus généralement encore, ce furent la reconnaissance des cultures extra-européennes, dès lors une régression de l'eurocentrisme et la diminution de l'inégalité supposée entre civilisés et non civilisés. Ce fut aussi la régression du clivage entre classes sociales notamment dans les pays occidentaux.

Ces progrès se réalisaient sous la menace de la guerre froide. C'est lors de la chute du Mur de Berlin que nous avons cru qu'enfin le passage de la politique de la guerre à la politique de la paix allait se réaliser. Pourtant la décennie qui suivit n'a pas pris ce chemin. Nous avons assisté à la persistance et même l'amplification de conflits locaux. (que ce soit en Afrique ou dans les Balkans). Cela pouvait enfin encore être considéré comme résultant de survivances du passé. Mais en plus de la menace nucléaire toujours présente, de nouvelles ombres apparurent : les progrès dans la technologie militaire permettant une guerre "pousse-bouton", assimilée à un véritable jeu électronique.

Je suis un de ceux qui sont à l'origine de la politique scientifique de l'Union Européenne. La science unit les peuples. Elle a créé un langage universel. Bien d'autres domaines exigent une solidarité internationale que ce soit l'économie ou l'écologie. Je suis d'autant plus étonné quand je vois que pour marquer l'unité de l'Europe, les gouvernements cherchent à mettre sur pied une armée européenne. Une armée contre qui ? Où se trouve l'ennemi ? Pourquoi cette croissance continuelle des budgets militaires tant aux Etats-Unis qu'en Europe ? Serions-nous esclaves de la culture de la guerre ? Mais à notre époque et probablement plus encore dans le futur, les situations peuvent changer à un rythme jamais rencontré dans le passé. Je prendrai un exemple tiré de la science.

Il y a une quarantaine d'années, le nombre de scientifiques s'intéressant à la physique des solides et à la science de l'information n'excédait pas quelques centaines. C'était "une fluctuation" par rapport à l'ensemble des sciences. Aujourd'hui, ces disciplines se sont révélées d'une telle importance qu'elles ont des conséquences décisives sur l'histoire de l'humanité. On a enregistré une croissance exponentielle du nombre de chercheurs travaillant dans ce secteur de la science. C'est un phénomène d'une ampleur sans précédent qui laisse loin derrière lui la croissance du bouddhisme et du christianisme.

Mon message voudrait donner des arguments pour lutter contre la résignation et le sentiment d'impuissance. Les sciences récentes de la complexité nient le déterminisme, elles insistent sur la créativité à tous les niveaux de la nature. Le futur n'est pas donné. D'ailleurs comment pourrait-on parler d'éthique dans un monde déterministe ?

Le grand historien français Fernand Braudel a écrit : "Les événements sont de la poussière". Est-ce vrai ? Mais qu'est-ce un événement ? L'analogie avec les "bifurcations" (étudiées surtout en physique du non-équilibre) vient immédiatement à l'esprit. Ces bifurcations apparaissent à des points singuliers où la trajectoire suivie par un système se subdivise en "branches". Toutes les branches sont possibles mais une seule va être réalisée. La réalité est une des réalisations du possible. Une bifurcation ne survient généralement pas seule, il apparaît une succession de bifurcations. Cela conduit à un aspect historique, narratif, même dans les sciences fondamentales. C'est la "Fin des Certitudes", le titre de mon dernier ouvrage. Le monde est construction, une construction à laquelle nous pouvons tous participer.

Comme l'a écrit Emmanuel Wallerstein : "il est possible - possible et non certain - de créer ou construire un monde plus humain, plus égalitaire, mieux ancré dans la rationalité matérielle". Ce sont des fluctuations à échelle microscopique qui décident du choix de la branche qui émerge du point de bifurcation et donc de l'événement qui se produira. Les concepts introduits au niveau des sciences de la complexité peuvent servir de métaphore bien plus utile que les appels traditionnels à la physique déterministe newtonienne.

Les sciences de la complexité conduisent donc à une métaphore que l'on peut appliquer à la société. L'événement est associé à l'apparition d'une nouvelle structure sociale à la suite d'une bifurcation. Les fluctuations sont le résultats d'actions individuelles.

Dans cette perspectives, l'histoire devient une succession de bifurcations. Chaque bifurcation a des bénéficiaires et des victimes.

Où en sommes-nous ? Je suis persuadé que nous approchons d'un point de bifurcation lié aux progrès de l'informatique et de tout ce qui est l'entoure tels que les multimédia, la robotique, ou intelligence "artificielle". C'est la "networked society" avec ses rêves de village global.

Mais quel sera le résultat de cette bifurcation, sur quelle branche allons-nous aboutir ? Quel sera l'effet de la globalisation ?

Le mot globalisation recouvre des situations très différentes. Il est possible que les empereurs romains rêvaient déjà de "globalisation", d'une seule culture dominant le monde. Ce qui semble certain c'est que nous allons vers un monde nouveau, pour reprendre le titre du récent ouvrage de Federico Mayor. Mais qu'il nous faut analyser les possibilités.

Dans une petite colonie, la fourmi se comporte en individualiste, elle cherche de la nourriture, elle la rapporte au nid. Quand la colonie est grande, la situation change, c'est la coordination des activités qui devient essentielle. Il apparaît des structures collectives qui émergent spontanément à la suite de réactions autocatalytiques entre fourmis conduisant à un échange d'information par vole chimique. Ce n'est pas par coïncidence que dans les grandes colonies de fourmis ou de termites, les individus deviennent aveugles. L'augmentation de la population déplace l'initiative de l'individu à la collectivité.

Par analogie, nous pouvons nous demander quel effet la société de l'informatique aura sur la créativité individuelle. Il y a des avantages évidents, pensons à la médecine, le monde économique. Il y a information et désinformation. Comment les distinguer ? Il est évident que cela demande toujours plus de connaissances et un jugement critique. Il faut distinguer le vrai du faux, le possible de l'impossible. Le développement de l'information fait que nous léguons aux générations futures une lourde tâche. Il ne faut pas que de nouveaux clivages soient un résultat de la "networked society" basée sur l'informatique. Mais le jugement doit aussi porter sur des questions plus fondamentales. Plus généralement est-ce que la bifurcation à venir diminuera le fossé entre nations riches et nations paix, de la démocratie ou sous le signe de la violence ouverte ou déguisé ? C'est à nous ainsi qu'aux générations futures qu'il incombe de créer les fluctuations qui orienteront l'événement correspondant à la venue de la société de l'information.

Le jeu n'est pas fait. La branche que suivra la bifurcation reste a écrire. Nous sommes à la période des fluctuations où l'action individuelle est essentielle.

Certains proclament la fin de l'histoire. Cette fin de l'histoire serait la fin des bifurcations, la réalisation des cauchemars d'Orwell et de Huxley d'une société intemporelle hiérarchisée qui aurait perdu sa mémoire. C'est aux générations futures de veiller à ce que cela ne se réalise jamais. Signe d'espoir, le besoin de justice et le désir de participer aux valeurs culturelles n'ont été aussi intenses qu'aujourd'hui.

Ce message est nécessairement placé sous le signe de l'incertain. Nous devons chercher à réduire la marge d'incertitude. Si je comprends bien, c'est là la tâche de ce colloque, auquel je regrette de ne pas pouvoir assister.


1. Institut International de Physique et de Chimie, fondé par E. Solvay, U.L.B. Campus Plaine, CP 231, Boulevard du Triomphe, 1050 Bruxelles, Belgique.

 

copyright.gif (1362 octets)
disclaimer.gif (1292 octets)

vsmFRLogo.gif (2056 octets)