LES MÉCANISMES TRADITIONNELS DE PRÉVENTION
ET DE RÉSOLUTION DES CONFLITS EN AFRIQUE NOIRE
THIERNO BAH
Au seuil du IIIème millénaire, on assiste en Afrique à une sorte dimplosion, marquée par linstabilité politique, des coups dÉtat, des guerres civiles, des conflits ethniques et frontaliers qui rendent ce continent si vulnérable à la misère. Des drames, comme celui de la Région des Grands Lacs revêtent une dimension de pathologie historique et sociale qui interpelle la conscience universelle. La violence nest cependant ni cultivée délibérément par les peuples africains, ni inéluctable. Elle leur a été souvent imposée par les contingences historiques, à travers la traite négrière, la conquête coloniale et certaines perversités de lEtat post-colonial. Il importe donc de se départir de clichés et mythes erronés qui ont longtemps envisagé nos sociétés en mettant en emphase lactivité guerrière de «tribus sauvages» que seule larrivée des colonisateurs aurait stabilisées et pacifiées.
Sans nier que le processus historique en Afrique, hier comme aujourdhui révèle bien des chocs sanglants, bien des conflits intra et inter communautaires, létude objective des sources et des données ethnographiques montre à lévidence que la civilisation négro-africaine se définit essentiellement, en termes de dialogue, de compromis, de coexistence et de paix. Comme le souligne Léopold Sédar Senghor: «lesprit de cette civilisation, enracinée dans la terre et le coeur des noirs, est tendu vers le monde - êtres et choses - pour le comprendre, lunifier et le manifester». De même le philosophe Eboussi Boulaga relève, parmi les constants de la pensée négro-africaine la «recherche de la vie dans la paix». Dans les sociétés négro-africaines, la notion de paix est dautant plus importante quune sémantique à la fois abondante et variée lui est consacrée.
Tous les peuples ont différents mots pour désigner la paix, et leur étude fournit des indications utiles sur la symbolique et léthique et permet lélaboration dune typologie de la paix. On distingue ainsi : un état de paix perpétuelle, la paix de lâme, la paix conclue après une guerre, la paix interne, la paix externe, la paix liée aux notions de sécurité et de défense. Dautres termes corrélatifs impliquent lidée de concorde, de conciliation et dentente. Chez les Agni de Côte dIvoire tout comme chez les Beti du Cameroun, le coeur apparaît comme lorgane par excellence qui exprime chez lhomme létat de paix ou de tension. Lhomme a le «coeur chaud» quand il est privé de paix et conserve un coeur détendu» quand lharmonie est retrouvée. La socio-linguistique africaine a dans ce domaine, un vaste champ dinvestigation qui pourrait éclairer et enrichir le concept de paix.
I. Mécanismes de dissuasion et de prévention des conflits
Dans la plupart des sociétés négro-africaines, les aspirations à la paix ont conduit à développer des techniques de normalisation dont lobjectif est déviter ou tout au moins de réfréner la violence et les conflits armés. Ceci a donné naissance à une gamme variée de pratiques dissuasives et de modes de prévention des conflits, la violence étant canalisée par des structures socio-politiques spécifiques et des conventions orales ou tacites à caractère juridique ou magico-religieux. Le calme et lharmonie au sein de la société et entre les différentes communautés sont si appréciés quil existe chez les Beti tout comme chez les Bamiléké du Cameroun une sorte de bicéphalisme : un chef de guerre et un chef de paix, ce dernier ayant des prérogatives permanentes, alors que le chef de guerre est désigné de façon circonstancielle. Les formes de déclaration de guerre constituent un aspect des préoccupations dissuasives, laissant toujours la place au compromis et à la solution non violente des contradictions. La déclaration de guerre est souvent différée de «plusieurs lunes», le temps et une prise de conscience pouvant favoriser une déflation des tensions. On emploie également des symboles qui laissent toujours à lennemi la possibilité dun choix : chez les Vouté du centre du Cameroun, il sagit dun carquois de flèches (symbole de guerre) et de deux gerbes de mil (symbole de paix) qui sont offerts par un émissaire mandaté1. Chez les Bamum de louest du Cameroun, il était dusage, avant tout conflit, de libérer un captif de guerre du groupe adverse. Rentré chez lui, il peut jouer le rôle de temporisateur, ayant une claire idée du rapport de force. Il peut également jouer à loccasion, le rôle de médiateur2.
Les activités ludiques ont également joué un rôle de prévention des conflits armés. On établit par exemple que le conflit sera tranché par de jeunes athlètes des deux groupes antagonistes. Il en est ainsi dun jeu dadresse (guien) pratiqué chez les Mabea du sud du Cameroun : une roue de bois est lancée entre deux rangées de jeunes gens armés de sagaies. Le premier à transpercer la roue apporte le triomphe à lensemble de son clan pour éviter toute contestation et un embrasement possible du conflit, un serment prononcé sur le sang dun animal immolé consacre la victoire3. Cet exemple sinscrit dans une perspective universelle de prévention des conflits, établie dès la Grèce antique, où les activités ludiques entre cités ont servi dexutoire à la violence, instaurant la compétition au détriment de la confrontation. Pour assurer leur survie et éviter la rupture des équilibres internes et externes, les sociétés négro-africaines ont élaboré de multiples autres stratégies dissuasives qui sont lexpression de leur originalité culturelle, de leur psychologie, et qui répondent parfaitement aux contingences de violence auxquelles elles sont confrontées.
Parmi les institutions qui contribuent à prévenir les conflits, figurent en bonne place les sociétés secrètes. Leur nature et leur finalité sont reconnues de tous, et le champ ésotérique de leurs activités fait deux des organes dominants au sein de la société. Un exemple intéressant est celui du ngondo chez les Douala du Littoral. Au sein de ce peuple, différents lignages jetèrent au début du XIXème siècle, les bases dune union pour la gestion harmonieuse de leurs affaires communes. Progressivement, le Ngondo prit de lenvergure, sappropria certaines activités rituelles, avec pour objectif de faire jouer les formes mystiques à des fins judiciaires, disciplinaires et darbitrage4. Le Ngondo était à même de dissuader, de prévenir des conflits, dimposer la paix. Les émissaires quil envoyait à cet effet, effrayants dans leur accoutrement, étaient craints et respectés. Au seul cri de moussango ils rétablissaient la paix. Le sacrifice dun cabri (mbadi) symbole de paix clôturait la cérémonie. Chez les Bassa du sud du Cameroun, la société secrète njèk constitue le principal facteur de prévention des conflits. Cest une institution qui a son emblème (cactus) et un corps de prêtres. Par le discours hermétique et les actes symboliques de ses officiants, cette institution inspire une terreur redoutable, et sa vengeance contre les délinquants sociaux est imparable.
1) Alliance sacrificielle et prévention des conflits
Lun des fondements des sociétés négro-africaines est limbrication du spirituel et du temporel, et la prévalence au niveau de léthos, des croyances et pratiques magico-religieuses. Aussi lhistoire des mentalités est-elle à même de nous révéler des aspects singuliers relatifs à la prévention des conflits inter-communautaires et à lorganisation de la paix. Il sagit des alliances sacrificielles ou pactes de sang, universellement pratiqués dans les sociétés africaines traditionnelles5. On a parfois défini la paix comme étant labsence de guerre. Les traités de paix, ordinairement, mettent fin à la guerre présente, mais non à létat de guerre. Par contre limplication dune sacralité, à travers limmolation sanglante réalise la disparition du «double» formé par la mauvaise entente. On aboutit alors à cette paix véritable, désignée par Paul Valéry par les termes de «paix de satisfaction» qui établit, dans une confiance générale, des rapports de paix durable, voire perpétuelle entre deux ou plusieurs communautés.
Une alliance sacrificielle spectaculaire fut pratiquée autrefois dans le centre du Cameroun connue sous le nom de mandjara, elle implique toute laire culturelle djukun qui intègre divers groupes ethniques (Vouté, Mbum, Tikar, Bamum, etc ... ). Des traditions, quil importe de situer dans leur contexte, relatent que le pacte initial du mandjara fut scellé de la sorte : on égorgea un Vouté et un Tikar et on mélangea leur sang; en se prêtant à ce sacrifice rituel extrême, ces deux communautés auront enterré à jamais la hache de guerre. Le pacte du mandjara était scrupuleusement respecté car toute transgression se soldait pour la communauté déviante, par les pires calamités6. En cela, le mandjara aura permis de prévenir ou datténuer la violence armée dans une vaste région du Cameroun à lépoque précoloniale. Leffet du mandjara perdure aujourdhui encore, dans les rapports inter-communautaires et constitue un facteur de paix entre individus et autres collectivités. Chez les Bamiléké de louest du Cameroun, alliances et pactes sont également marqués du sceau de la sacralité.
Le pays Bamiléké est lune des régions les plus densément peuplées dAfrique et les problèmes fonciers y ont un caractère de grande acuité. Le territoire est subdivisé en une multitude de «chefferies» dont lhistoire est marquée par la volonté dexpansion et la constitution dun «espace vital»7. La délimitation des frontières constitue de ce fait un problème majeur, qui conditionne létat de guerre ou de paix. Aussi fallait-il matérialiser les zones dinfluence respectives par des tranchées nseep ou swen, afin de prévenir déventuels contestations et conflits. A loccasion, étaient scellées des alliances sacrificielles. Une fois la frontière tracée, on se procurait un chien noir. On lui attachait des cauris au cou, on lenivrait de vin de raphia et on lenterrait vivant dans la tranchée, en prononçant des formules sacrées. Par dessus, on plantait un arbre symbole de paix. Quiconque se hasardait à traverser, armé, les lignes de démarcation ainsi établies, sexposait à limplacable colère des ancêtres et des divinités. Un exemple mémorable est lalliance conclue entre les chefferies Baham et Bandjoun. Une paix solennelle fut proclamée et symbolisée par deux arbres sacrés plantés de part et dautre de la frontière. Au fil des ans, leurs branches sentremêlèrent, frappant limaginaire des populations qui virent dans ce phénomène un signe dunion perpétuelle8.
En Afrique noire, nombreux sont les peuples qui ont noué des alliances sacrificielles. Dans une étude remarquable sur les Anyi-Ndenye de Côte dIvoire, Claude Hélène Perrot révèle quelques rituels accomplis pour conclure des alliances9. Cest ainsi que les groupes Abrade et Akye ont «pris fétiche» (amwà), grâce à quoi ils devinrent «frères». Cest grâce à une cérémonie religieuse que lalliance fut conclue. Un breuvage, spécialement préparé, fut consommé avec solennité par les participants. Chacun des contractants invoqua le culte protecteur de sa collectivité et lui offrit libations et sacrifices. Lalliance ainsi conclue assura la sécurité des deux groupes, dissuada de toute velléité agressive, et favorisa singulièrement la libre circulation des personnes et des biens sur lartère privilégiée que constitue dans la région, le fleuve Comoé. Une alliance similaire, symboliquement exprimée dans un contrat religieux, a été identifiée par Eschliman chez les Abron, les Baoulé et les Baraba de Côte dIvoire. Ils «font fétiche», cest-à-dire quils consacrent leur alliance par un rite scellé dans le sang dune victime immolée10. Les alliances sacrificielles revêtent toujours un aspect à la fois ésotérique et théâtral. Une raison, parmi tant dautres est de rendre patent et dimprimer, dans la conscience collective, un état dentente cordiale, valable pour les générations présentes et à venir. On peut souligner quaucun document écrit ne peut enregistrer ni ne peut égaler de semblables procédures, du fait du châtiment immanent à toute dénaturation ou transgression.
2) Le rôle des leaders dans la prévention des conflits
Sil est vrai que lhistoire des sociétés négro-africaines a été marquée par la violence armée de grands conquérants bâtisseurs de royaumes, tels Chaka en pays Zoulou, Samory Touré en pays Mandingue, cette même histoire fait apparaître un autre visage du chef, du souverain africain. Il est à la fois conservateur de son peuple, restaurateur de lordre politique et social ainsi que de lordre cosmique11. Nous avons évoqué plus haut lexistence, à côté du chef de guerre, dun chef de paix qui dirige en temps normal à travers des institutions fondées sur la palabre. Le leader doit jouer un rôle important dans la prévention des conflits, afin de maintenir sa communauté dans un état de paix et de prospérité. Cest pourquoi les critères de sagesse et de pondération sont toujours pris en compte dans la dévolution du pouvoir, surtout dans les sociétés lignagères.
En pays Bamiléké, les chefs, pour entretenir des relations de bon voisinage et prévenir les conflits, ont coutume de procéder à des échanges de cadeaux qui revêtent toujours une dimension fastueuse, surtout à loccasion des funérailles ou de lintronisation dun nouveau chef. Ces cadeaux, contenus dans des sacs étaient confiés à des agents diplomatiques, lorsque le chef ne pouvait pas effectuer lui-même le déplacement. On y trouvait de lhuile de palme, de la poudre darmes à feu, des noix de kola, des calebasses ornées de perles, etc. Lenvoi de peaux de panthère et divoire était pour les chefs tributaires, signe dallégeance12. Celui qui recevait un cadeau était, selon la coutume, tenu den faire autant le moment venu. Il se créa ainsi une logique de dons et de contre-dons, caractéristique de divers peuples négro-africains. Cela généra une atmosphère de confiance, voire damitié, apte à favoriser une déflation des tensions Inter-communautaires. De même, chez les Beti du centre du Cameroun, les leaders nkukuma, par les alliances quils contractent entre eux, par les visites quils se rendent et par les cadeaux de toute nature quils séchangent, ont permis linstauration de longues périodes de paix où le «pays est tranquille» (mvoé).
Dans leur effort pour prévenir les conflits, les leaders disposent de véritables agents diplomatiques. Ce rôle incombe à des personnes dont on a la garantie quelles peuvent se faire écouter, sans courir aucun risque. Cest ainsi que chez les Douala, les neveux utérins (mulalo a si mawobila) étaient tout indiqués pour jouer le rôle démissaires. De part et dautre, ils jouissaient de privilèges; verser de leur sang constituait en particulier un acte hautement polluant susceptible dentraîner des calamités. Les neveux utérins constituèrent une véritable confrérie (isango) qui joua un rôle important dans la prévention des conflits13. De même, en dépit de tensions existant entre Bassa et Ewondo du centre du Cameroun, les neveux pouvaient se rendre de part et dautre, afin de dissuader les groupes respectifs à sengager dans une escalade de la violence. Une sorte de grelot (lingere), par le son quil produisait, leur garantissait une immunité totale durant tout leur voyage.
II. Mécanismes de résolution des conflits
Les développements qui précèdent ont permis dexaminer les modalités qui, dans les sociétés traditionnelles de lAfrique noire, ont inhibé les manifestations violentes par la dissuasion et la prévention. Il importe à présent de se situer dans la contingence, pour examiner les mécanismes permettant de restaurer la paix, lorsque celle-ci a été rompue du fait dantagonismes apparemment irréductibles. En fait, les sociétés africaines traditionnelles nont pas cherché à senfermer dans une logique absolue de confrontation. Pour sortir de limpasse et éviter le chaos, des espaces étaient toujours prévus permettant aux parties en conflit dinitier des procédures de normalisation et de pacification.
1) Les faiseurs de paix : plénipotentiaires, négociateurs et médiateurs
Toute communauté a besoin de mettre en place des mécanismes de gestion de ses relations avec ses voisins, en temps de paix comme en temps de guerre. Cela relève de la diplomatie, que les sociétés africaines traditionnelles ont largement pratiquée. Pour résoudre les conflits, des procédures variées ont été utilisées. Il y a tout dabord lenvoi démissaires, de plénipotentiaires. Cest ainsi quen pays Beti, des personnalités, dont les grandes qualités de sagesse, déloquence et de patience étaient appréciées de plusieurs lignages, jouaient le rôle de plénipotentiaires et de temporisateurs. Ces «faiseurs de paix» (benya bod, sang nya mod) jouissaient de limmunité dans un territoire relativement vaste14.
Les sociétés africaines traditionnelles nont jamais vécu dans une autarcie totale. Entre les différentes communautés, il y avait interdépendance et complémentarité. Cela a favorisé la circulation des personnes et des biens et même dans les sociétés lignagères, a donné naissance à un groupe de négociants. Ceux-ci effectuent un commerce à court, moyen ou long rayon daction. Ils ont lavantage davoir des associés, des alliés dans diverses communautés et aussi de pratiquer différentes langues15. Dans la résolution des conflits et la restauration de la paix, ils apparaissent comme des agents privilégiés, du fait de limmunité dont ils jouissent et de lampleur de leurs réseaux de relations. Le commerce de la kola, depuis les Grassfields (pays Bamiléké au Cameroun) jusque dans la zone de la savane, en pays musulman, donne une idée des interactions qui ont existé autrefois et du rôle à la fois économique et diplomatique que pouvaient jouer ces commerçants, dont certains avaient la maîtrise de plusieurs langues. Les empires et royaumes africains, sur lesquels nous ninsisterons pas ici, avaient évidemment une diplomatie plus élaborée, avec des ambassadeurs établis à demeure dans des pays lointains. Cest ainsi quau XVIème siècle, Idriss Alaoma, Empereur du Bornou, fit accréditer un ambassadeur à Istanbul16.
Dans leur souci de normalisation et de résolution des conflits, les peuples africains ont accordé une importance capitale aux procédures de négociation. Lobjectif de la négociation est de parvenir à un accord. Ce qui suppose lexistence, au sein des parties concernées, dune réelle motivation de parvenir à un accord et déviter une escalade de la violence qui conduit à des situations non négociables. Pour négocier, il faut être au moins deux responsables, incarnant une certaine souveraineté. Aussi, la sagesse Bamiléké recommande quon ne tue jamais un chef à la guerre, quelle que soit lintensité des combats. Selon certaines traditions, on observait une courte trêve pour laisser passer les courtisans qui lui portaient son vin; il lui arrivait dinviter le chef adverse et tous deux buvaient en devisant, alors que les combats faisaient rage17. Cette pratique insolite est révélatrice du sens de compromis existant dans la société Bamiléké. Tout cela relève du principe universel mis en exergue par le philosophe Kant selon lequel «il faut en effet que, pendant la guerre même, il reste quelque confiance en la disposition de lennemi, sans quoi lon ne pourrait dailleurs conclure aucune paix et les hostilités dégénéreraient en une guerre dextermination»18.
Les relations interpersonnelles établies entre les chefs, par les échanges de cadeaux et dépouses auront ainsi constitué un lien de démarcation dhostilité et dagressivité, propice à lélaboration des procédures de négociation. Ces négociations étaient conduites ouvertement ou en secret, sous limpulsion et la direction de négociateurs. Ces derniers agissent en tant que représentants de leur groupe. La négociation proprement dite est précédée par lenvoi démissaires dont le rôle est de déterminer, avec la partie adverse, du lieu, des procédures et des personnes habilitées à conduire les négociations. En pays Bamiléké dans louest du Cameroun, cest généralement aux walla et au kwifo, notables de la cour, que revient cette tâche de plénipotentiaires et dagents de communication19. Le rôle de négociateur apparaît toujours dune grande complexité, du fait dun double mandat, apparemment contradictoire qui lui est assigné : lintransigeance pour défendre la position de sa communauté et une bonne dose de souplesse pour consentir le minimum de concessions nécessaires à la conclusion dun accord. Le bon négociateur doit donc réunir trois qualités essentielles : le réalisme, la flexibilité et surtout la patience, dans ces sociétés de loralité où durant des heures et des jours, les mêmes arguments sont répétés sans cesse, sous des formes métaphoriques différentes20.
Outre ces qualités psychologiques, les négociations requièrent des connaissances techniques fondées sur la culture de leur groupe, sur une bonne maîtrise de lhistoire communautaire et aussi sur une longue pratique qui procure des stratagèmes imparables. Cest ainsi que dans la société Bamum traditionnelle, existe une fonction agréée de négociateur-conciliateur ayant le titre de tet nkune. Le souverain Bamum dispose même dun organe permanent de conciliation où se retrouvent un chef de lignage influent, un éminent juriste (ngapassa), un chasseur prestigieux et un prêtre-géomancien réputé21. En pays Bamiléké, autour du chef Baka Doungui, siègent également trois personnalités réputées pour leur expertise dans le domaine de la négociation : intelligentes, au caractère intègre, elles sont très averties des divers aspects de la coutume. La négociation, quelle soit courte ou prolongée, passe par un certain nombre de phases ponctuées de rites, de normes et de règles tacites. Elle se déroule en des lieux et à des moments précis, généralement à la frontière des communautés en conflits, sous un arbre, à labri doreilles indiscrètes. La négociation qui est un processus bilatéral, a permis de résoudre de nombreux conflits, rétablissant lharmonie et la paix entre deux communautés voisines.
Léchec dune tentative de parvenir à une solution pacifique et négociée ouvre la voie à dautres alternatives: la conciliation et la médiation. Conciliation et médiation définissent deux situations proches mais distinctes en théorie. Toutes les deux procédures requièrent certes lintervention dune tierce personne susceptible de faciliter la communication, de servir de pont et de courroie de transmission, et apte à favoriser un climat psychologique serein. Mais si la conciliation se limite à un rôle moins actif de la part du tiers, la médiation, quand bien même elle na pas de pouvoir de décision, apparaît plus active et coercitive en jouant sur la persuasion des protagonistes22. La résolution des conflits et linstauration de la paix par le biais de la médiation est un fait universel et dune grande importance dans lAfrique dhier et daujourdhui.
Le rôle instrumental de la médiation est attesté, dans le passé, par de nombreuses traditions orales, où interviennent des vieillards, symbole de sagesse, qui souvent parviennent à mettre fin aux différents conflits inter-communautaires. La fonction de médiateur, dans les sociétés africaines traditionnelles nécessite des qualités particulières : âge, sagesse, connaissance des coutumes et de lhistoire des groupes vivant dans un territoire déterminé. Le médiateur doit par dessus tout faire preuve de neutralité et dobjectivité. Il ne doit avoir aucune alliance, surtout matrimoniale, avec les groupes en conflit. Le médiateur doit avoir lentière confiance des protagonistes qui, par leur motivation à enterrer la hache de guerre, lencouragent dans sa tâche délicate. En tant que communicateur et formulateur, le médiateur doit être éloquent (maître de la parole), et avoir une connaissance parfaite des proverbes et adages qui sont des facteurs valorisants de son discours23. Dans cet exercice trilatéral délicat, le médiateur avisé opère de façon à la fois circulaire et cumulative. Avec pondération et discrétion, son objectif est doffrir une alternative au conflit, en trouvant un compromis honorable, préservant les intérêts majeurs et surtout lhonneur de chacune des deux parties. Ce quil importe de souligner également, cest la diversité des stratégies utilisées. La médiation est pratiquée de différentes manières dans des contextes différents. Des facteurs multiples entrent en jeu : lobjet du conflit, son importance, la personnalité du médiateur et la réelle volonté des deux parties à aboutir à un compromis24. Des cas extrêmes se présentent où lhostilité réciproque et le taux de violence sont tels quil se crée une situation non négociable, seul le rapport des forces pouvant déterminer lissue du conflit. Il en fut ainsi lorsque les Bamum entrèrent en conflit contre les Banso pour récupérer le crâne de leur souverain Nsangou. Lenjeu, pour chacune des parties, était la conservation dune symbolique du pouvoir. Toute médiation était exclue. Les Bamum lemportèrent par la force des armes25.
Des exceptions ont certes existé, liées à des contingences précises. Mais de façon générale, les médiateurs ont joué dans les sociétés traditionnelles africaines un rôle capital pour favoriser une déflation de la violence, parvenir à un compromis et mettre un terme aux conflits. Il en fut ainsi dans le pays Bamiléké de louest du Cameroun où le chef de Baleng joua le rôle de médiateur privilégié dans les conflits inter-communautaires. Quelle que soit la complexité de la situation, sa médiation était toujours acceptée et parvenait à rétablir lharmonie. Baleng jouissait en effet dune primauté et dune aura spéciales, car la tradition en fait la «chefferie-mère» doù sont sortis les fondateurs des différentes autres communautés26. La capacité de médiation de Baleng sur un vaste espace territorial repose sur des bases à la fois historiques, culturelles et idéologiques qui font de son chef un «faiseur de paix» par excellence.
2) La palabre : cadre privilégié de résolution des conflits
Étymologiquement, le mot palabre vient de lespagnol palabra et a le sens de parole, de discussion, de conversation longue et oiseuse. Cette conception dévalorisante émane du contexte colonial où la palabre était une sorte de concertation où siégeaient le commandant européen et le chef noir; celle-ci consistait en un débat coutumier long, complexe et souvent incohérent et contradictoire, du fait du recours nécessaire à un interprète, dont la connaissance de la langue européenne était approximative. En vérité le concept de palabre a une toute autre signification dans les sociétés africaines traditionnelles, où différents termes, plus adéquats sont utilisés pour la désigner. Par exemple, les Bamiléké à ce propos parleront de Tsang, dont le but est dapaiser les esprits» (pouhotrim). En tant que cadre dorganisation de débats contradictoires, dexpression davis, de conseils, de déploiement de mécanismes divers de dissuasion et darbitrage, la palabre, tout au long des siècles, est apparue comme le cadre idoine de résolution des conflits en Afrique noire. La palabre, incontestablement, constitue une donnée fondamentale des sociétés africaines et lexpression la plus évidente de la vitalité dune culture de paix. Partout en Afrique noire, on retrouve à quelques nuances près, la même conception de la palabre, considérée comme phénomène total, dans lequel simbriquent la sacralité, lautorité et le savoir, ce dernier étant incarné par les vieillards qui ont accumulé, au fil des ans, sagesse et expérience27. Véritable institution, la palabre est régie par des normes établies, et les principaux acteurs doivent justifier dune grande expertise.
Chez les Beti du sud du Cameroun par exemple, pas moins de six conditions et modalités constituent un préalable à toute palabre : où, quand, qui, quoi, pourquoi, comment? Le nkul (tambour fait dun tronc darbre évidé) annonce à tous les villages environnants, la tenue de la palabre (ekwane ayôn)28. Des émissaires sont envoyés dans les contrées plus éloignées. La palabre se tient toujours en un lieu chargé de symbole : sous un arbre, près dune grotte, sur un promontoire ou dans une case édifiée spécialement à cet effet; tous ces endroits sont marqués du sceau de la sacralité. La date de la palabre nest pas laissée au hasard; elle doit correspondre à un moment propice déterminé par les géomanciens. En principe, la palabre est ouverte à tous, ce qui fait delle un cadre dexpression sociale et politique de grande liberté. Parfois cependant, pour des raisons de confidentialité, les jeunes enfants et les femmes réputées bavardes (Ekobô kobô) en sont exclus. En outre, on observe une hiérarchie et un protocole dans lintervention des principaux acteurs. Le chef cède souvent le pas à des personnalités reconnues pour leur expertise dans le domaine des traditions historiques, du droit, de lésotérisme. Dans la palabre, les vieillards, symboles de sagesse, jouent un rôle privilégié. Leur éthique et divers tabous liés à leur âge leur interdisent des positions partisanes, et les invitent plutôt à la pondération et au compromis. Il est courant quune palabre soit présidée par un vieillard et non par le chef, ce qui a conduit à qualifier les sociétés négro-africaines de gérontocratiques. En fait, ces sociétés sont caractérisées par une interaction harmonieuse entre générations, organisées en classes dâges selon des règles établies où prévalent la bonne entente et la cordialité. Pour trancher les litiges, le chef a des notables spécialisés dans la gestion et la résolution des conflits, et constituent le Eboé Bot (commandement des hommes). Ils avaient la toute puissance dagir au nom des ancêtres; leur autorité était fondée sur le mpet nnam, sac en peau de buffle contenant toute la puissance mystique du village symbolisée par des cornes (mindat) et diverses écorces (bibap). Cest ce sac qui inspire le chef et ses notables pour trancher les palabres et faire respecter la sentence. Le premier conseiller est appelé nkuli mejo, chez les Bulu; il tient à la main une canne. Le second conseiller (nkatte fôe) annonce larrivée du chef et ordonne le silence. Le chef (ngoe bot) fait son entrée solennelle, lance des termes pleins de symboles (enôlane ayon) repris par toute lassistance29.
Au cours de la palabre, les «faiseurs de paix» présentent les parties en conflit et les amènent à sexpliquer. Auparavant, des «hommes intelligents», des sorciers, des magiciens avaient procédé à des investigations et délivrent leur témoignage. Dans lassemblée se trouve assis un patriarche influent reconnu pour son intégrité; Il porte chez les Bulu le nom de kasso. Dune grande discrétion, il ne prend pas part aux débats et son regard absent, est plutôt fixé dans les nuages. Son avis sera cependant prépondérant au moment de la délibération. Le silence est ordonné et la parole commence à être distribuée selon un protocole établi. La parole dépensée au cours de la palabre nest pas ordinaire; elle est riche et puissante, fondée sur la somme dexpériences vécues et conceptualisées par la société : proverbes, paraboles, contes, généalogies, mythes, doù se dégagent des leçons, des mises en garde et des recommandations prônant la pondération, le compromis et la concorde. Cest pourquoi le chef meneur des débats (mot dzal) doit être éloquent (ndzoe) et dune grande érudition dans le domaine de lhistoire et du droit coutumier. Sa parole est souvent ésotérique et sous forme de paraboles (minkala ou nkenda); elle revêt des allures à la fois symbolique et rythmique.
La palabre est une affaire de longue durée et le circuit toujours compliqué des débats invite à la patience. Outre la parole, il y a toute une symbolique de gestes ritualisés, des silences lourds de signification, tout cela étant lexpression dune éducation et dune culture fort élaborées. La palabre na pas pour finalité détablir les torts respectifs des parties en conflit et de prononcer des sentences qui conduisent à lexclusion et au rejet. La palabre apparaît plutôt comme une logothérapie qui a pour but de briser le cercle infernal de la violence et de la contre-violence afin de rétablir lharmonie et la paix. Ainsi, chez les Dogon du Mali, il est établi que lintérêt commun exige la paix, et que les nuages porteurs de pluies fuient les lieux où règne le désordre. Aussi, la sagesse Dogon veut quen cas de conflit, les deux parties partagent les responsabilités, la considération suprême étant le maintien de la tranquillité interne, au terme dun pardon mutuel30.
Ainsi donc, la problématique de la dissuasion, de la prévention et de la résolution des conflits se traduit dans les sociétés traditionnelles africaines par ladage suivant, formulé par les Banen du centre du Cameroun : «éviter la guerre à tout prix, faire la guerre quand on na pas pu léviter, mais toujours rétablir la paix après la guerre»31. Cela traduit, de façon intrinsèque, la culture de paix qui a été un facteur dominant dans le processus historique de lAfrique traditionnelle, en dépit de la dithyrambe sur les hauts faits de guerre des bâtisseurs dempires, et dune certaine ethnographie qui a délibérément mis en emphase les conflits inter-tribaux. Quelle soit conclue au terme dune négociation, dune médiation ou dune palabre, la paix est toujours célébrée et scellée par un repas de communion. Des chèvres de couleur noire de préférence sont immolées et partagées selon une logique tenant compte des préséances et des alliances. Des boissons (vin de palme ou de raphia) sont distribuées à profusion, créant ainsi une ambiance de gaieté. Dans certaines régions, les noix de kola sont partagées, symbolisant lentente retrouvée. A loccasion, de nombreux éléments, symboles de paix, font leur apparition.
En pays Bamiléké cest le nkeng ou yap nfeguem (dracoena deilstelialiane), arbre de paix, dont les feuilles sont agitées par lassistance. Ici, la magni (mère de jumeaux) sensée incarner des pouvoirs spéciaux joue un rôle privilégié; elle parcourt le lieu de la palabre, tenant une branche de nkeng à la main. Le nkeng, dont les feuilles sont minces, de couleur foncée et dune longueur de 20 cm environ, est censé réparer les fautes commises et est un gage sûr de bonne moralité, de vérité et de paix32. En pays Bassa, lécosystème est plutôt favorable au palmier et ce sont ses rameaux (masêê) qui symbolisent la paix et la joie. Pour célébrer la paix retrouvée, des groupes de danse et de musique se produisent, magnifiant les vertus de la paix. Cest ainsi quun refrain célèbre dans le royaume bamum, pourtant réputé pour son activité guerrière, formule que «la femme préfère un lâche vivant à un héros mort». Chants et danses apparaissent ainsi, dans diverses sociétés traditionnelles africaines, comme des supports importants dun vouloir vivre en paix, dans la joie.
Divers autres aspects essentiels dans la prévention et la résolution des conflits existent et mériteraient un développement. En cela, notre étude est loin dêtre exhaustive, sur un thème si riche et passionnant33. Ce texte aura cependant permis, à tout le moins, de cerner des contours de procédures à la fois originales et opératoires de prévention et de résolution des conflits.
EN GUISE DE CONCLUSION : DHIER À AUJOURDHUI
Après avoir examiné différents mécanismes de préservation et de restauration de la paix, après avoir identifié dans des sociétés traditionnelles africaines de profondes aspirations à la paix, il se pose un problème important dordre épistémologique dans la quête de la paix. Peut-il y avoir une articulation entre le passé et le présent? En dautres termes, dans quelle mesure les procédures traditionnelles peuvent-elles être opératoires dans le contexte actuel, marqué par lincursion déléments de modernité? Fondamentalement, la réponse à cette question est oui. Les opérations de «maintien de la paix» menées par les grandes puissances en Afrique et leur échec, notamment en Somalie, prouvent à lévidence que la recherche de la paix doit être basée avant tout sur des processus endogènes34. Cette impulsion interne bénéficie dun terrain propice, car traditionnellement, les sociétés africaines cultivent lesprit de paix, de concorde et dhospitalité qui plongent leurs racines dans leur culture ancestrale.
Il est évident que lAfrique affaiblie par des siècles de traite esclavagiste, de colonialisme et de mal-gouvernance post-coloniale, ne peut se replier sur elle-même. Elle est irréversiblement engagée dans la globalisation. Néanmoins, comme le souligne Kwame Nkrumah, pour sa sécurité et pour son développement dans la paix, on doit reconnaître la contradiction dialectique entre «lintérieur» et «lextérieur»35. En effet, lintervention des puissances extérieures pour le maintien de leur présence économique et culturelle ou pour des motifs de géostratégie constituent une menace pour la sécurité et la paix en Afrique.
LOrganisation de lUnité Africaine (OUA) née en 1969 constitue le cadre dexpression et de déploiement des «facteurs internes» en matière de prévention et de résolution des conflits. Un organisme ad hoc a été créé à cet effet. Quelques succès ont été certes enregistrés, mais globalement, il est honnête de dire que lOUA na pas été à la hauteur. Enfermée dans des stéréotypes, lOUA a besoin de se remettre en cause, dinnover, pour relever les multiples défis auxquels est confrontée lAfrique dans les domaines de la sécurité et de la paix36. Il sagit, concrètement de rendre opératoire le concept de Pax Africana développé il y a quelques années déjà par lhistorien Ali Mazrui. Il sagit, à travers les institutions réformées de lOUA, de favoriser une «responsabilité afrocentrique» qui serait à même déviter à la Pax Africana dêtre instrumentalisée par les puissances extérieures37.
Pour en revenir à la palabre, il est certain quelle reste encore vivace dans de nombreuses zones rurales, et quelle continue dassurer avec efficacité la gestion des conflits inter-communautaires. Il est symptomatique de constater que des conflits majeurs comme celui de la Somalie, sont en train dêtre traités dans un contexte tribal selon les procédures ancestrales de négociation et de restauration de la paix. Les vertus de la palabre ont également inspiré la volonté de formulation dun type nouveau de gouvernance, qui a accompagné le processus de démocratisation dans de nombreux pays (Bénin, Congo, Gabon, Tchad, etc.). En cela, on peut voir dans les conférences nationales souveraines, comme une réinvention de la palabre africaine dans un contexte de modernité38. Nous y observons la même logothérapie, la présence dune nouvelle sacralité (évêques et archevêques qui en ont assuré la présidence) et parfois le recours à des rites traditionnels (rite du lavement des mains au lendemain de la Conférence nationale au Congo). Pour de nombreux analystes, les conférences nationales furent un échec. Mon point de vue est relativement nuancé. En dépit dun contexte différent, de linterférence des facteurs exogènes, les conférences nationales ont été à un moment historique donné, un cadre privilégié de réflexion et de débats pour fonder un nouveau contrat social et politique, apte à préserver la paix et à favoriser le développement. Limpact sur la société globale et la formation dune conscience civique est appréciable.
La médiation, hier comme aujourdhui, reste un mode privilégié de résolution des conflits en Afrique. Au cours des trois dernières décennies, on assiste à une pratique extensive de la médiation pour mettre fin à diverses formes dantagonismes violentes, intra et inter-étatiques. Dans ce domaine, la variété des formes de médiation, les méthodologies adoptées, la typologie des médiateurs permettent aux spécialistes des sciences politiques et sociales de développer des théories et de formuler des hypothèses, qui sont autant doutils conceptuels nécessaires à la connaissance des phénomènes de violence et à la promotion de la paix39.
En définitive, on peut dire que ce qui manque à lAfrique daujourdhui pour résoudre les multiples conflits et promouvoir la paix, cest une volonté politique commune et les moyens de cette politique. Un impératif catégorique est donc lintégration et lunification. Nous devons à ce niveau, tirer les leçons du passé : les grands Empires du Mali, du Songhai et du Bornou, qui se sont développés entre les IXème et XVIème siècles, ont été des cadres propices au développement économique et à lorganisation dune paix relative40. La balkanisation de lAfrique, qui a généré une multitude de mini-souverainetés, a favorisé les tensions, les conflits et le mal-développement41. Le cas de lEurope Unie, rassemblant dans un même espace politique, des nations qui, en lespace dun demi-siècle, ont connu deux confrontations armées majeures, devrait être médité et servir dexemple aux Africains.
Le meilleur et le plus sûr investissement pour la paix en Afrique, aujourdhui et demain, se situe dans le domaine de léducation. En cela, lUNESCO est dans le système des Nations Unies, linstitution idoine pour promouvoir une culture de paix dans le continent noir. Il importe pour cela dinstaurer, dans le système déducation des jeunes en particulier, lidéal de paix. Il importe de leur faire prendre conscience de la portée des valeurs de tolérance, de pluralisme, et de leur enseigner les vertus des valeurs éthiques fondées sur lhéritage traditionnel, tout en leur assurant une ouverture sur le monde, pour leur permettre dintégrer les valeurs universelles.
Dans cette perspective, lhistoire apparaît comme une matière à la fois importante et dune grande sensibilité. On a dit de cette discipline quelle aime les conquérants et accorde une place prépondérante aux conflits. Cela a été vrai à un moment donné. Mais aujourdhui «lhistoire-bataille» est de plus en plus disqualifiée, au profit de lhistoire économique et sociale, de lhistoire des relations internationales et plus récemment de lhistoire des mentalités. Lhistoire qui est lun «des produits les plus nobles de la chimie de lintellect» est à même de jouer un rôle considérable dans la promotion dune culture de paix et dans létablissement de rapports harmonieux entre les peuples. Le prochain Congrès international des Sciences Historiques qui aura lieu en lan 2000 à Oslo (siège du Prix Nobel de la Paix) avec pour thème «Histoire et Paix», est à cet égard tout un symbole. Incontestablement, la science historique aura, avec de nouvelles problématiques et de nouvelles orientations, une place de choix pour pacifier les coeurs et lesprit des hommes du IIIème millénaire.
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