LES MÉCANISMES TRADITIONNELS DE PRÉVENTION
ET DE RÉSOLUTION DES CONFLITS EN AFRIQUE NOIRE

 

THIERNO BAH


Au seuil du IIIème millénaire, on assiste en Afrique à une sorte d’implosion, marquée par l’instabilité politique, des coups d’État, des guerres civiles, des conflits ethniques et frontaliers qui rendent ce continent si vulnérable à la misère. Des drames, comme celui de la Région des Grands Lacs revêtent une dimension de pathologie historique et sociale qui interpelle la conscience universelle. La violence n’est cependant ni cultivée délibérément par les peuples africains, ni inéluctable. Elle leur a été souvent imposée par les contingences historiques, à travers la traite négrière, la conquête coloniale et certaines perversités de l’Etat post-colonial. Il importe donc de se départir de clichés et mythes erronés qui ont longtemps envisagé nos sociétés en mettant en emphase l’activité guerrière de «tribus sauvages» que seule l’arrivée des colonisateurs aurait stabilisées et pacifiées.

Sans nier que le processus historique en Afrique, hier comme aujourd’hui révèle bien des chocs sanglants, bien des conflits intra et inter communautaires, l’étude objective des sources et des données ethnographiques montre à l’évidence que la civilisation négro-africaine se définit essentiellement, en termes de dialogue, de compromis, de coexistence et de paix. Comme le souligne Léopold Sédar Senghor: «l’esprit de cette civilisation, enracinée dans la terre et le coeur des noirs, est tendu vers le monde - êtres et choses - pour le comprendre, l’unifier et le manifester». De même le philosophe Eboussi Boulaga relève, parmi les constants de la pensée négro-africaine la «recherche de la vie dans la paix». Dans les sociétés négro-africaines, la notion de paix est d’autant plus importante qu’une sémantique à la fois abondante et variée lui est consacrée.

Tous les peuples ont différents mots pour désigner la paix, et leur étude fournit des indications utiles sur la symbolique et l’éthique et permet l’élaboration d’une typologie de la paix. On distingue ainsi : un état de paix perpétuelle, la paix de l’âme, la paix conclue après une guerre, la paix interne, la paix externe, la paix liée aux notions de sécurité et de défense. D’autres termes corrélatifs impliquent l’idée de concorde, de conciliation et d’entente. Chez les Agni de Côte d’Ivoire tout comme chez les Beti du Cameroun, le coeur apparaît comme l’organe par excellence qui exprime chez l’homme l’état de paix ou de tension. L’homme a le «coeur chaud» quand il est privé de paix et conserve “un coeur détendu» quand l’harmonie est retrouvée. La socio-linguistique africaine a dans ce domaine, un vaste champ d’investigation qui pourrait éclairer et enrichir le concept de paix.

I. Mécanismes de dissuasion et de prévention des conflits

Dans la plupart des sociétés négro-africaines, les aspirations à la paix ont conduit à développer des techniques de normalisation dont l’objectif est d’éviter ou tout au moins de réfréner la violence et les conflits armés. Ceci a donné naissance à une gamme variée de pratiques dissuasives et de modes de prévention des conflits, la violence étant canalisée par des structures socio-politiques spécifiques et des conventions orales ou tacites à caractère juridique ou magico-religieux. Le calme et l’harmonie au sein de la société et entre les différentes communautés sont si appréciés qu’il existe chez les Beti tout comme chez les Bamiléké du Cameroun une sorte de bicéphalisme : un chef de guerre et un chef de paix, ce dernier ayant des prérogatives permanentes, alors que le chef de guerre est désigné de façon circonstancielle. Les formes de déclaration de guerre constituent un aspect des préoccupations dissuasives, laissant toujours la place au compromis et à la solution non violente des contradictions. La déclaration de guerre est souvent différée de «plusieurs lunes», le temps et une prise de conscience pouvant favoriser une déflation des tensions. On emploie également des symboles qui laissent toujours à l’ennemi la possibilité d’un choix : chez les Vouté du centre du Cameroun, il s’agit d’un carquois de flèches (symbole de guerre) et de deux gerbes de mil (symbole de paix) qui sont offerts par un émissaire mandaté1. Chez les Bamum de l’ouest du Cameroun, il était d’usage, avant tout conflit, de libérer un captif de guerre du groupe adverse. Rentré chez lui, il peut jouer le rôle de temporisateur, ayant une claire idée du rapport de force. Il peut également jouer à l’occasion, le rôle de médiateur2.

Les activités ludiques ont également joué un rôle de prévention des conflits armés. On établit par exemple que le conflit sera tranché par de jeunes athlètes des deux groupes antagonistes. Il en est ainsi d’un jeu d’adresse (guien) pratiqué chez les Mabea du sud du Cameroun : une roue de bois est lancée entre deux rangées de jeunes gens armés de sagaies. Le premier à transpercer la roue apporte le triomphe à l’ensemble de son clan pour éviter toute contestation et un embrasement possible du conflit, un serment prononcé sur le sang d’un animal immolé consacre la victoire3. Cet exemple s’inscrit dans une perspective universelle de prévention des conflits, établie dès la Grèce antique, où les activités ludiques entre cités ont servi d’exutoire à la violence, instaurant la compétition au détriment de la confrontation. Pour assurer leur survie et éviter la rupture des équilibres internes et externes, les sociétés négro-africaines ont élaboré de multiples autres stratégies dissuasives qui sont l’expression de leur originalité culturelle, de leur psychologie, et qui répondent parfaitement aux contingences de violence auxquelles elles sont confrontées.

Parmi les institutions qui contribuent à prévenir les conflits, figurent en bonne place les sociétés secrètes. Leur nature et leur finalité sont reconnues de tous, et le champ ésotérique de leurs activités fait d’eux des organes dominants au sein de la société. Un exemple intéressant est celui du ngondo chez les Douala du Littoral. Au sein de ce peuple, différents lignages jetèrent au début du XIXème siècle, les bases d’une union pour la gestion harmonieuse de leurs affaires communes. Progressivement, le Ngondo prit de l’envergure, s’appropria certaines activités rituelles, avec pour objectif de faire jouer les formes mystiques à des fins judiciaires, disciplinaires et d’arbitrage4. Le Ngondo était à même de dissuader, de prévenir des conflits, d’imposer la paix. Les émissaires qu’il envoyait à cet effet, effrayants dans leur accoutrement, étaient craints et respectés. Au seul cri de moussango ils rétablissaient la paix. Le sacrifice d’un cabri (mbadi) symbole de paix clôturait la cérémonie. Chez les Bassa du sud du Cameroun, la société secrète njèk constitue le principal facteur de prévention des conflits. C’est une institution qui a son emblème (cactus) et un corps de prêtres. Par le discours hermétique et les actes symboliques de ses officiants, cette institution inspire une terreur redoutable, et sa vengeance contre les délinquants sociaux est imparable.

1) Alliance sacrificielle et prévention des conflits

L’un des fondements des sociétés négro-africaines est l’imbrication du spirituel et du temporel, et la prévalence au niveau de l’éthos, des croyances et pratiques magico-religieuses. Aussi l’histoire des mentalités est-elle à même de nous révéler des aspects singuliers relatifs à la prévention des conflits inter-communautaires et à l’organisation de la paix. Il s’agit des alliances sacrificielles ou pactes de sang, universellement pratiqués dans les sociétés africaines traditionnelles5. On a parfois défini la paix comme étant l’absence de guerre. Les traités de paix, ordinairement, mettent fin à la guerre présente, mais non à l’état de guerre. Par contre l’implication d’une sacralité, à travers l’immolation sanglante réalise la disparition du «double» formé par la mauvaise entente. On aboutit alors à cette paix véritable, désignée par Paul Valéry par les termes de «paix de satisfaction» qui établit, dans une confiance générale, des rapports de paix durable, voire perpétuelle entre deux ou plusieurs communautés.

Une alliance sacrificielle spectaculaire fut pratiquée autrefois dans le centre du Cameroun connue sous le nom de mandjara, elle implique toute l’aire culturelle djukun qui intègre divers groupes ethniques (Vouté, Mbum, Tikar, Bamum, etc ... ). Des traditions, qu’il importe de situer dans leur contexte, relatent que le pacte initial du mandjara fut scellé de la sorte : on égorgea un Vouté et un Tikar et on mélangea leur sang; en se prêtant à ce sacrifice rituel extrême, ces deux communautés auront enterré à jamais la hache de guerre. Le pacte du mandjara était scrupuleusement respecté car toute transgression se soldait pour la communauté déviante, par les pires calamités6. En cela, le mandjara aura permis de prévenir ou d’atténuer la violence armée dans une vaste région du Cameroun à l’époque précoloniale. L’effet du mandjara perdure aujourd’hui encore, dans les rapports inter-communautaires et constitue un facteur de paix entre individus et autres collectivités. Chez les Bamiléké de l’ouest du Cameroun, alliances et pactes sont également marqués du sceau de la sacralité.

Le pays Bamiléké est l’une des régions les plus densément peuplées d’Afrique et les problèmes fonciers y ont un caractère de grande acuité. Le territoire est subdivisé en une multitude de «chefferies» dont l’histoire est marquée par la volonté d’expansion et la constitution d’un «espace vital»7. La délimitation des frontières constitue de ce fait un problème majeur, qui conditionne l’état de guerre ou de paix. Aussi fallait-il matérialiser les zones d’influence respectives par des tranchées n’seep ou swen, afin de prévenir d’éventuels contestations et conflits. A l’occasion, étaient scellées des alliances sacrificielles. Une fois la frontière tracée, on se procurait un chien noir. On lui attachait des cauris au cou, on l’enivrait de vin de raphia et on l’enterrait vivant dans la tranchée, en prononçant des formules sacrées. Par dessus, on plantait un arbre symbole de paix. Quiconque se hasardait à traverser, armé, les lignes de démarcation ainsi établies, s’exposait à l’implacable colère des ancêtres et des divinités. Un exemple mémorable est l’alliance conclue entre les chefferies Baham et Bandjoun. Une paix solennelle fut proclamée et symbolisée par deux arbres sacrés plantés de part et d’autre de la frontière. Au fil des ans, leurs branches s’entremêlèrent, frappant l’imaginaire des populations qui virent dans ce phénomène un signe d’union perpétuelle8.

En Afrique noire, nombreux sont les peuples qui ont noué des alliances sacrificielles. Dans une étude remarquable sur les Anyi-Ndenye de Côte d’Ivoire, Claude Hélène Perrot révèle quelques rituels accomplis pour conclure des alliances9. C’est ainsi que les groupes Abrade et Akye ont «pris fétiche» (amwà), grâce à quoi ils devinrent «frères». C’est grâce à une cérémonie religieuse que l’alliance fut conclue. Un breuvage, spécialement préparé, fut consommé avec solennité par les participants. Chacun des contractants invoqua le culte protecteur de sa collectivité et lui offrit libations et sacrifices. L’alliance ainsi conclue assura la sécurité des deux groupes, dissuada de toute velléité agressive, et favorisa singulièrement la libre circulation des personnes et des biens sur l’artère privilégiée que constitue dans la région, le fleuve Comoé. Une alliance similaire, symboliquement exprimée dans un contrat religieux, a été identifiée par Eschliman chez les Abron, les Baoulé et les Baraba de Côte d’Ivoire. Ils «font fétiche», c’est-à-dire qu’ils consacrent leur alliance par un rite scellé dans le sang d’une victime immolée10. Les alliances sacrificielles revêtent toujours un aspect à la fois ésotérique et théâtral. Une raison, parmi tant d’autres est de rendre patent et d’imprimer, dans la conscience collective, un état d’entente cordiale, valable pour les générations présentes et à venir. On peut souligner qu’aucun document écrit ne peut enregistrer ni ne peut égaler de semblables procédures, du fait du châtiment immanent à toute dénaturation ou transgression.

2) Le rôle des leaders dans la prévention des conflits

S’il est vrai que l’histoire des sociétés négro-africaines a été marquée par la violence armée de grands conquérants bâtisseurs de royaumes, tels Chaka en pays Zoulou, Samory Touré en pays Mandingue, cette même histoire fait apparaître un autre visage du chef, du souverain africain. Il est à la fois conservateur de son peuple, restaurateur de l’ordre politique et social ainsi que de l’ordre cosmique11. Nous avons évoqué plus haut l’existence, à côté du chef de guerre, d’un chef de paix qui dirige en temps normal à travers des institutions fondées sur la palabre. Le leader doit jouer un rôle important dans la prévention des conflits, afin de maintenir sa communauté dans un état de paix et de prospérité. C’est pourquoi les critères de sagesse et de pondération sont toujours pris en compte dans la dévolution du pouvoir, surtout dans les sociétés lignagères.

En pays Bamiléké, les chefs, pour entretenir des relations de bon voisinage et prévenir les conflits, ont coutume de procéder à des échanges de cadeaux qui revêtent toujours une dimension fastueuse, surtout à l’occasion des funérailles ou de l’intronisation d’un nouveau chef. Ces cadeaux, contenus dans des sacs étaient confiés à des agents diplomatiques, lorsque le chef ne pouvait pas effectuer lui-même le déplacement. On y trouvait de l’huile de palme, de la poudre d’armes à feu, des noix de kola, des calebasses ornées de perles, etc. L’envoi de peaux de panthère et d’ivoire était pour les chefs tributaires, signe d’allégeance12. Celui qui recevait un cadeau était, selon la coutume, tenu d’en faire autant le moment venu. Il se créa ainsi une logique de dons et de contre-dons, caractéristique de divers peuples négro-africains. Cela généra une atmosphère de confiance, voire d’amitié, apte à favoriser une déflation des tensions Inter-communautaires. De même, chez les Beti du centre du Cameroun, les leaders nkukuma, par les alliances qu’ils contractent entre eux, par les visites qu’ils se rendent et par les cadeaux de toute nature qu’ils s’échangent, ont permis l’instauration de longues périodes de paix où le «pays est tranquille» (mvoé).

Dans leur effort pour prévenir les conflits, les leaders disposent de véritables agents diplomatiques. Ce rôle incombe à des personnes dont on a la garantie qu’elles peuvent se faire écouter, sans courir aucun risque. C’est ainsi que chez les Douala, les neveux utérins (mulalo a si mawobila) étaient tout indiqués pour jouer le rôle d’émissaires. De part et d’autre, ils jouissaient de privilèges; verser de leur sang constituait en particulier un acte hautement polluant susceptible d’entraîner des calamités. Les neveux utérins constituèrent une véritable confrérie (isango) qui joua un rôle important dans la prévention des conflits13. De même, en dépit de tensions existant entre Bassa et Ewondo du centre du Cameroun, les neveux pouvaient se rendre de part et d’autre, afin de dissuader les groupes respectifs à s’engager dans une escalade de la violence. Une sorte de grelot (lingere), par le son qu’il produisait, leur garantissait une immunité totale durant tout leur voyage.

II. Mécanismes de résolution des conflits

Les développements qui précèdent ont permis d’examiner les modalités qui, dans les sociétés traditionnelles de l’Afrique noire, ont inhibé les manifestations violentes par la dissuasion et la prévention. Il importe à présent de se situer dans la contingence, pour examiner les mécanismes permettant de restaurer la paix, lorsque celle-ci a été rompue du fait d’antagonismes apparemment irréductibles. En fait, les sociétés africaines traditionnelles n’ont pas cherché à s’enfermer dans une logique absolue de confrontation. Pour sortir de l’impasse et éviter le chaos, des espaces étaient toujours prévus permettant aux parties en conflit d’initier des procédures de normalisation et de pacification.

1) Les faiseurs de paix : plénipotentiaires, négociateurs et médiateurs

Toute communauté a besoin de mettre en place des mécanismes de gestion de ses relations avec ses voisins, en temps de paix comme en temps de guerre. Cela relève de la diplomatie, que les sociétés africaines traditionnelles ont largement pratiquée. Pour résoudre les conflits, des procédures variées ont été utilisées. Il y a tout d’abord l’envoi d’émissaires, de plénipotentiaires. C’est ainsi qu’en pays Beti, des personnalités, dont les grandes qualités de sagesse, d’éloquence et de patience étaient appréciées de plusieurs lignages, jouaient le rôle de plénipotentiaires et de temporisateurs. Ces «faiseurs de paix» (benya bod, sang nya mod) jouissaient de l’immunité dans un territoire relativement vaste14.

Les sociétés africaines traditionnelles n’ont jamais vécu dans une autarcie totale. Entre les différentes communautés, il y avait interdépendance et complémentarité. Cela a favorisé la circulation des personnes et des biens et même dans les sociétés lignagères, a donné naissance à un groupe de négociants. Ceux-ci effectuent un commerce à court, moyen ou long rayon d’action. Ils ont l’avantage d’avoir des associés, des alliés dans diverses communautés et aussi de pratiquer différentes langues15. Dans la résolution des conflits et la restauration de la paix, ils apparaissent comme des agents privilégiés, du fait de l’immunité dont ils jouissent et de l’ampleur de leurs réseaux de relations. Le commerce de la kola, depuis les Grassfields (pays Bamiléké au Cameroun) jusque dans la zone de la savane, en pays musulman, donne une idée des interactions qui ont existé autrefois et du rôle à la fois économique et diplomatique que pouvaient jouer ces commerçants, dont certains avaient la maîtrise de plusieurs langues. Les empires et royaumes africains, sur lesquels nous n’insisterons pas ici, avaient évidemment une diplomatie plus élaborée, avec des ambassadeurs établis à demeure dans des pays lointains. C’est ainsi qu’au XVIème siècle, Idriss Alaoma, Empereur du Bornou, fit accréditer un ambassadeur à Istanbul16.

Dans leur souci de normalisation et de résolution des conflits, les peuples africains ont accordé une importance capitale aux procédures de négociation. L’objectif de la négociation est de parvenir à un accord. Ce qui suppose l’existence, au sein des parties concernées, d’une réelle motivation de parvenir à un accord et d’éviter une escalade de la violence qui conduit à des situations non négociables. Pour négocier, il faut être au moins deux responsables, incarnant une certaine souveraineté. Aussi, la sagesse Bamiléké recommande qu’on ne tue jamais un chef à la guerre, quelle que soit l’intensité des combats. Selon certaines traditions, on observait une courte trêve pour laisser passer les courtisans qui lui portaient son vin; il lui arrivait d’inviter le chef adverse et tous deux buvaient en devisant, alors que les combats faisaient rage17. Cette pratique insolite est révélatrice du sens de compromis existant dans la société Bamiléké. Tout cela relève du principe universel mis en exergue par le philosophe Kant selon lequel «il faut en effet que, pendant la guerre même, il reste quelque confiance en la disposition de l’ennemi, sans quoi l’on ne pourrait d’ailleurs conclure aucune paix et les hostilités dégénéreraient en une guerre d’extermination»18.

Les relations interpersonnelles établies entre les chefs, par les échanges de cadeaux et d’épouses auront ainsi constitué un lien de démarcation d’hostilité et d’agressivité, propice à l’élaboration des procédures de négociation. Ces négociations étaient conduites ouvertement ou en secret, sous l’impulsion et la direction de négociateurs. Ces derniers agissent en tant que représentants de leur groupe. La négociation proprement dite est précédée par l’envoi d’émissaires dont le rôle est de déterminer, avec la partie adverse, du lieu, des procédures et des personnes habilitées à conduire les négociations. En pays Bamiléké dans l’ouest du Cameroun, c’est généralement aux walla et au kwifo, notables de la cour, que revient cette tâche de plénipotentiaires et d’agents de communication19. Le rôle de négociateur apparaît toujours d’une grande complexité, du fait d’un double mandat, apparemment contradictoire qui lui est assigné : l’intransigeance pour défendre la position de sa communauté et une bonne dose de souplesse pour consentir le minimum de concessions nécessaires à la conclusion d’un accord. Le bon négociateur doit donc réunir trois qualités essentielles : le réalisme, la flexibilité et surtout la patience, dans ces sociétés de l’oralité où durant des heures et des jours, les mêmes arguments sont répétés sans cesse, sous des formes métaphoriques différentes20.

Outre ces qualités psychologiques, les négociations requièrent des connaissances techniques fondées sur la culture de leur groupe, sur une bonne maîtrise de l’histoire communautaire et aussi sur une longue pratique qui procure des stratagèmes imparables. C’est ainsi que dans la société Bamum traditionnelle, existe une fonction agréée de négociateur-conciliateur ayant le titre de tet nkune. Le souverain Bamum dispose même d’un organe permanent de conciliation où se retrouvent un chef de lignage influent, un éminent juriste (ngapassa), un chasseur prestigieux et un prêtre-géomancien réputé21. En pays Bamiléké, autour du chef Baka Doungui, siègent également trois personnalités réputées pour leur expertise dans le domaine de la négociation : intelligentes, au caractère intègre, elles sont très averties des divers aspects de la coutume. La négociation, qu’elle soit courte ou prolongée, passe par un certain nombre de phases ponctuées de rites, de normes et de règles tacites. Elle se déroule en des lieux et à des moments précis, généralement à la frontière des communautés en conflits, sous un arbre, à l’abri d’oreilles indiscrètes. La négociation qui est un processus bilatéral, a permis de résoudre de nombreux conflits, rétablissant l’harmonie et la paix entre deux communautés voisines.

L’échec d’une tentative de parvenir à une solution pacifique et négociée ouvre la voie à d’autres alternatives: la conciliation et la médiation. Conciliation et médiation définissent deux situations proches mais distinctes en théorie. Toutes les deux procédures requièrent certes l’intervention d’une tierce personne susceptible de faciliter la communication, de servir de pont et de courroie de transmission, et apte à favoriser un climat psychologique serein. Mais si la conciliation se limite à un rôle moins actif de la part du tiers, la médiation, quand bien même elle n’a pas de pouvoir de décision, apparaît plus active et coercitive en jouant sur la persuasion des protagonistes22. La résolution des conflits et l’instauration de la paix par le biais de la médiation est un fait universel et d’une grande importance dans l’Afrique d’hier et d’aujourd’hui.

Le rôle instrumental de la médiation est attesté, dans le passé, par de nombreuses traditions orales, où interviennent des vieillards, symbole de sagesse, qui souvent parviennent à mettre fin aux différents conflits inter-communautaires. La fonction de médiateur, dans les sociétés africaines traditionnelles nécessite des qualités particulières : âge, sagesse, connaissance des coutumes et de l’histoire des groupes vivant dans un territoire déterminé. Le médiateur doit par dessus tout faire preuve de neutralité et d’objectivité. Il ne doit avoir aucune alliance, surtout matrimoniale, avec les groupes en conflit. Le médiateur doit avoir l’entière confiance des protagonistes qui, par leur motivation à enterrer la hache de guerre, l’encouragent dans sa tâche délicate. En tant que communicateur et formulateur, le médiateur doit être éloquent (maître de la parole), et avoir une connaissance parfaite des proverbes et adages qui sont des facteurs valorisants de son discours23. Dans cet exercice trilatéral délicat, le médiateur avisé opère de façon à la fois circulaire et cumulative. Avec pondération et discrétion, son objectif est d’offrir une alternative au conflit, en trouvant un compromis honorable, préservant les intérêts majeurs et surtout l’honneur de chacune des deux parties. Ce qu’il importe de souligner également, c’est la diversité des stratégies utilisées. La médiation est pratiquée de différentes manières dans des contextes différents. Des facteurs multiples entrent en jeu : l’objet du conflit, son importance, la personnalité du médiateur et la réelle volonté des deux parties à aboutir à un compromis24. Des cas extrêmes se présentent où l’hostilité réciproque et le taux de violence sont tels qu’il se crée une situation non négociable, seul le rapport des forces pouvant déterminer l’issue du conflit. Il en fut ainsi lorsque les Bamum entrèrent en conflit contre les Banso pour récupérer le crâne de leur souverain Nsangou. L’enjeu, pour chacune des parties, était la conservation d’une symbolique du pouvoir. Toute médiation était exclue. Les Bamum l’emportèrent par la force des armes25.

Des exceptions ont certes existé, liées à des contingences précises. Mais de façon générale, les médiateurs ont joué dans les sociétés traditionnelles africaines un rôle capital pour favoriser une déflation de la violence, parvenir à un compromis et mettre un terme aux conflits. Il en fut ainsi dans le pays Bamiléké de l’ouest du Cameroun où le chef de Baleng joua le rôle de médiateur privilégié dans les conflits inter-communautaires. Quelle que soit la complexité de la situation, sa médiation était toujours acceptée et parvenait à rétablir l’harmonie. Baleng jouissait en effet d’une primauté et d’une aura spéciales, car la tradition en fait la «chefferie-mère» d’où sont sortis les fondateurs des différentes autres communautés26. La capacité de médiation de Baleng sur un vaste espace territorial repose sur des bases à la fois historiques, culturelles et idéologiques qui font de son chef un «faiseur de paix» par excellence.

2) La palabre : cadre privilégié de résolution des conflits

Étymologiquement, le mot palabre vient de l’espagnol “palabra” et a le sens de parole, de discussion, de conversation longue et oiseuse. Cette conception dévalorisante émane du contexte colonial où la palabre était une sorte de concertation où siégeaient le commandant européen et le chef noir; celle-ci consistait en un débat coutumier long, complexe et souvent incohérent et contradictoire, du fait du recours nécessaire à un interprète, dont la connaissance de la langue européenne était approximative. En vérité le concept de palabre a une toute autre signification dans les sociétés africaines traditionnelles, où différents termes, plus adéquats sont utilisés pour la désigner. Par exemple, les Bamiléké à ce propos parleront de Tsang, dont le but est d’”apaiser les esprits» (pouhotrim). En tant que cadre d’organisation de débats contradictoires, d’expression d’avis, de conseils, de déploiement de mécanismes divers de dissuasion et d’arbitrage, la palabre, tout au long des siècles, est apparue comme le cadre idoine de résolution des conflits en Afrique noire. La palabre, incontestablement, constitue une donnée fondamentale des sociétés africaines et l’expression la plus évidente de la vitalité d’une culture de paix. Partout en Afrique noire, on retrouve à quelques nuances près, la même conception de la palabre, considérée comme phénomène total, dans lequel s’imbriquent la sacralité, l’autorité et le savoir, ce dernier étant incarné par les vieillards qui ont accumulé, au fil des ans, sagesse et expérience27. Véritable institution, la palabre est régie par des normes établies, et les principaux acteurs doivent justifier d’une grande expertise.

Chez les Beti du sud du Cameroun par exemple, pas moins de six conditions et modalités constituent un préalable à toute palabre : où, quand, qui, quoi, pourquoi, comment? Le nkul (tambour fait d’un tronc d’arbre évidé) annonce à tous les villages environnants, la tenue de la palabre (ekwane ayôn)28. Des émissaires sont envoyés dans les contrées plus éloignées. La palabre se tient toujours en un lieu chargé de symbole : sous un arbre, près d’une grotte, sur un promontoire ou dans une case édifiée spécialement à cet effet; tous ces endroits sont marqués du sceau de la sacralité. La date de la palabre n’est pas laissée au hasard; elle doit correspondre à un moment propice déterminé par les géomanciens. En principe, la palabre est ouverte à tous, ce qui fait d’elle un cadre d’expression sociale et politique de grande liberté. Parfois cependant, pour des raisons de confidentialité, les jeunes enfants et les femmes réputées bavardes (Ekobô kobô) en sont exclus. En outre, on observe une hiérarchie et un protocole dans l’intervention des principaux acteurs. Le chef cède souvent le pas à des personnalités reconnues pour leur expertise dans le domaine des traditions historiques, du droit, de l’ésotérisme. Dans la palabre, les vieillards, symboles de sagesse, jouent un rôle privilégié. Leur éthique et divers tabous liés à leur âge leur interdisent des positions partisanes, et les invitent plutôt à la pondération et au compromis. Il est courant qu’une palabre soit présidée par un vieillard et non par le chef, ce qui a conduit à qualifier les sociétés négro-africaines de gérontocratiques. En fait, ces sociétés sont caractérisées par une interaction harmonieuse entre générations, organisées en classes d’âges selon des règles établies où prévalent la bonne entente et la cordialité. Pour trancher les litiges, le chef a des notables spécialisés dans la gestion et la résolution des conflits, et constituent le Eboé Bot (commandement des hommes). Ils avaient la toute puissance d’agir au nom des ancêtres; leur autorité était fondée sur le mpet nnam, sac en peau de buffle contenant toute la puissance mystique du village symbolisée par des cornes (mindat) et diverses écorces (bibap). C’est ce sac qui inspire le chef et ses notables pour trancher les palabres et faire respecter la sentence. Le premier conseiller est appelé nkuli mejo, chez les Bulu; il tient à la main une canne. Le second conseiller (nkatte fôe) annonce l’arrivée du chef et ordonne le silence. Le chef (ngoe bot) fait son entrée solennelle, lance des termes pleins de symboles (enôlane ayon) repris par toute l’assistance29.

Au cours de la palabre, les «faiseurs de paix» présentent les parties en conflit et les amènent à s’expliquer. Auparavant, des «hommes intelligents», des sorciers, des magiciens avaient procédé à des investigations et délivrent leur témoignage. Dans l’assemblée se trouve assis un patriarche influent reconnu pour son intégrité; Il porte chez les Bulu le nom de kasso. D’une grande discrétion, il ne prend pas part aux débats et son regard absent, est plutôt fixé dans les nuages. Son avis sera cependant prépondérant au moment de la délibération. Le silence est ordonné et la parole commence à être distribuée selon un protocole établi. La parole dépensée au cours de la palabre n’est pas ordinaire; elle est riche et puissante, fondée sur la somme d’expériences vécues et conceptualisées par la société : proverbes, paraboles, contes, généalogies, mythes, d’où se dégagent des leçons, des mises en garde et des recommandations prônant la pondération, le compromis et la concorde. C’est pourquoi le chef meneur des débats (mot dzal) doit être éloquent (ndzoe) et d’une grande érudition dans le domaine de l’histoire et du droit coutumier. Sa parole est souvent ésotérique et sous forme de paraboles (minkala ou nkenda); elle revêt des allures à la fois symbolique et rythmique.

La palabre est une affaire de longue durée et le circuit toujours compliqué des débats invite à la patience. Outre la parole, il y a toute une symbolique de gestes ritualisés, des silences lourds de signification, tout cela étant l’expression d’une éducation et d’une culture fort élaborées. La palabre n’a pas pour finalité d’établir les torts respectifs des parties en conflit et de prononcer des sentences qui conduisent à l’exclusion et au rejet. La palabre apparaît plutôt comme une logothérapie qui a pour but de briser le cercle infernal de la violence et de la contre-violence afin de rétablir l’harmonie et la paix. Ainsi, chez les Dogon du Mali, il est établi que l’intérêt commun exige la paix, et que les nuages porteurs de pluies fuient les lieux où règne le désordre. Aussi, la sagesse Dogon veut qu’en cas de conflit, les deux parties partagent les responsabilités, la considération suprême étant le maintien de la tranquillité interne, au terme d’un pardon mutuel30.

Ainsi donc, la problématique de la dissuasion, de la prévention et de la résolution des conflits se traduit dans les sociétés traditionnelles africaines par l’adage suivant, formulé par les Banen du centre du Cameroun : «éviter la guerre à tout prix, faire la guerre quand on n’a pas pu l’éviter, mais toujours rétablir la paix après la guerre»31. Cela traduit, de façon intrinsèque, la culture de paix qui a été un facteur dominant dans le processus historique de l’Afrique traditionnelle, en dépit de la dithyrambe sur les hauts faits de guerre des bâtisseurs d’empires, et d’une certaine ethnographie qui a délibérément mis en emphase les conflits inter-tribaux. Qu’elle soit conclue au terme d’une négociation, d’une médiation ou d’une palabre, la paix est toujours célébrée et scellée par un repas de communion. Des chèvres de couleur noire de préférence sont immolées et partagées selon une logique tenant compte des préséances et des alliances. Des boissons (vin de palme ou de raphia) sont distribuées à profusion, créant ainsi une ambiance de gaieté. Dans certaines régions, les noix de kola sont partagées, symbolisant l’entente retrouvée. A l’occasion, de nombreux éléments, symboles de paix, font leur apparition.

En pays Bamiléké c’est le nkeng ou yap nfeguem (dracoena deilstelialiane), “arbre de paix”, dont les feuilles sont agitées par l’assistance. Ici, la magni (mère de jumeaux) sensée incarner des pouvoirs spéciaux joue un rôle privilégié; elle parcourt le lieu de la palabre, tenant une branche de nkeng à la main. Le nkeng, dont les feuilles sont minces, de couleur foncée et d’une longueur de 20 cm environ, est censé réparer les fautes commises et est un gage sûr de bonne moralité, de vérité et de paix32. En pays Bassa, l’écosystème est plutôt favorable au palmier et ce sont ses rameaux (masêê) qui symbolisent la paix et la joie. Pour célébrer la paix retrouvée, des groupes de danse et de musique se produisent, magnifiant les vertus de la paix. C’est ainsi qu’un refrain célèbre dans le royaume bamum, pourtant réputé pour son activité guerrière, formule que «la femme préfère un lâche vivant à un héros mort». Chants et danses apparaissent ainsi, dans diverses sociétés traditionnelles africaines, comme des supports importants d’un vouloir vivre en paix, dans la joie.

Divers autres aspects essentiels dans la prévention et la résolution des conflits existent et mériteraient un développement. En cela, notre étude est loin d’être exhaustive, sur un thème si riche et passionnant33. Ce texte aura cependant permis, à tout le moins, de cerner des contours de procédures à la fois originales et opératoires de prévention et de résolution des conflits.


EN GUISE DE CONCLUSION : D’HIER À AUJOURD’HUI


Après avoir examiné différents mécanismes de préservation et de restauration de la paix, après avoir identifié dans des sociétés traditionnelles africaines de profondes aspirations à la paix, il se pose un problème important d’ordre épistémologique dans la quête de la paix. Peut-il y avoir une articulation entre le passé et le présent? En d’autres termes, dans quelle mesure les procédures traditionnelles peuvent-elles être opératoires dans le contexte actuel, marqué par l’incursion d’éléments de modernité? Fondamentalement, la réponse à cette question est oui. Les opérations de «maintien de la paix» menées par les grandes puissances en Afrique et leur échec, notamment en Somalie, prouvent à l’évidence que la recherche de la paix doit être basée avant tout sur des processus endogènes34. Cette impulsion interne bénéficie d’un terrain propice, car traditionnellement, les sociétés africaines cultivent l’esprit de paix, de concorde et d’hospitalité qui plongent leurs racines dans leur culture ancestrale.

Il est évident que l’Afrique affaiblie par des siècles de traite esclavagiste, de colonialisme et de mal-gouvernance post-coloniale, ne peut se replier sur elle-même. Elle est irréversiblement engagée dans la globalisation. Néanmoins, comme le souligne Kwame Nkrumah, pour sa sécurité et pour son développement dans la paix, on doit reconnaître la contradiction dialectique entre «l’intérieur» et «l’extérieur»35. En effet, l’intervention des puissances extérieures pour le maintien de leur présence économique et culturelle ou pour des motifs de géostratégie constituent une menace pour la sécurité et la paix en Afrique.

L’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) née en 1969 constitue le cadre d’expression et de déploiement des «facteurs internes» en matière de prévention et de résolution des conflits. Un organisme ad hoc a été créé à cet effet. Quelques succès ont été certes enregistrés, mais globalement, il est honnête de dire que l’OUA n’a pas été à la hauteur. Enfermée dans des stéréotypes, l’OUA a besoin de se remettre en cause, d’innover, pour relever les multiples défis auxquels est confrontée l’Afrique dans les domaines de la sécurité et de la paix36. Il s’agit, concrètement de rendre opératoire le concept de Pax Africana développé il y a quelques années déjà par l’historien Ali Mazrui. Il s’agit, à travers les institutions réformées de l’OUA, de favoriser une «responsabilité afrocentrique» qui serait à même d’éviter à la Pax Africana d’être instrumentalisée par les puissances extérieures37.

Pour en revenir à la palabre, il est certain qu’elle reste encore vivace dans de nombreuses zones rurales, et qu’elle continue d’assurer avec efficacité la gestion des conflits inter-communautaires. Il est symptomatique de constater que des conflits majeurs comme celui de la Somalie, sont en train d’être traités dans un contexte tribal selon les procédures ancestrales de négociation et de restauration de la paix. Les vertus de la palabre ont également inspiré la volonté de formulation d’un type nouveau de gouvernance, qui a accompagné le processus de démocratisation dans de nombreux pays (Bénin, Congo, Gabon, Tchad, etc.). En cela, on peut voir dans les conférences nationales souveraines, comme une réinvention de la palabre africaine dans un contexte de modernité38. Nous y observons la même logothérapie, la présence d’une nouvelle sacralité (évêques et archevêques qui en ont assuré la présidence) et parfois le recours à des rites traditionnels (rite du lavement des mains au lendemain de la Conférence nationale au Congo). Pour de nombreux analystes, les conférences nationales furent un échec. Mon point de vue est relativement nuancé. En dépit d’un contexte différent, de l’interférence des facteurs exogènes, les conférences nationales ont été à un moment historique donné, un cadre privilégié de réflexion et de débats pour fonder un nouveau contrat social et politique, apte à préserver la paix et à favoriser le développement. L’impact sur la société globale et la formation d’une conscience civique est appréciable.

La médiation, hier comme aujourd’hui, reste un mode privilégié de résolution des conflits en Afrique. Au cours des trois dernières décennies, on assiste à une pratique extensive de la médiation pour mettre fin à diverses formes d’antagonismes violentes, intra et inter-étatiques. Dans ce domaine, la variété des formes de médiation, les méthodologies adoptées, la typologie des médiateurs permettent aux spécialistes des sciences politiques et sociales de développer des théories et de formuler des hypothèses, qui sont autant d’outils conceptuels nécessaires à la connaissance des phénomènes de violence et à la promotion de la paix39.

En définitive, on peut dire que ce qui manque à l’Afrique d’aujourd’hui pour résoudre les multiples conflits et promouvoir la paix, c’est une volonté politique commune et les moyens de cette politique. Un impératif catégorique est donc l’intégration et l’unification. Nous devons à ce niveau, tirer les leçons du passé : les grands Empires du Mali, du Songhai et du Bornou, qui se sont développés entre les IXème et XVIème siècles, ont été des cadres propices au développement économique et à l’organisation d’une paix relative40. La balkanisation de l’Afrique, qui a généré une multitude de mini-souverainetés, a favorisé les tensions, les conflits et le mal-développement41. Le cas de l’Europe Unie, rassemblant dans un même espace politique, des nations qui, en l’espace d’un demi-siècle, ont connu deux confrontations armées majeures, devrait être médité et servir d’exemple aux Africains.

Le meilleur et le plus sûr investissement pour la paix en Afrique, aujourd’hui et demain, se situe dans le domaine de l’éducation. En cela, l’UNESCO est dans le système des Nations Unies, l’institution idoine pour promouvoir une culture de paix dans le continent noir. Il importe pour cela d’instaurer, dans le système d’éducation des jeunes en particulier, l’idéal de paix. Il importe de leur faire prendre conscience de la portée des valeurs de tolérance, de pluralisme, et de leur enseigner les vertus des valeurs éthiques fondées sur l’héritage traditionnel, tout en leur assurant une ouverture sur le monde, pour leur permettre d’intégrer les valeurs universelles.

Dans cette perspective, l’histoire apparaît comme une matière à la fois importante et d’une grande sensibilité. On a dit de cette discipline qu’elle aime les conquérants et accorde une place prépondérante aux conflits. Cela a été vrai à un moment donné. Mais aujourd’hui «l’histoire-bataille» est de plus en plus disqualifiée, au profit de l’histoire économique et sociale, de l’histoire des relations internationales et plus récemment de l’histoire des mentalités. L’histoire qui est l’un «des produits les plus nobles de la chimie de l’intellect» est à même de jouer un rôle considérable dans la promotion d’une culture de paix et dans l’établissement de rapports harmonieux entre les peuples. Le prochain Congrès international des Sciences Historiques qui aura lieu en l’an 2000 à Oslo (siège du Prix Nobel de la Paix) avec pour thème «Histoire et Paix», est à cet égard tout un symbole. Incontestablement, la science historique aura, avec de nouvelles problématiques et de nouvelles orientations, une place de choix pour pacifier les coeurs et l’esprit des hommes du IIIème millénaire.


NOTES BIBLIOGRAPHIQUES

  1. 1 BAH, Thierno Mouctar, “Guerre, Pouvoir et Société dans l’Afrique précoloniale”, Thèse pour le Doctorat d’Etat es Lettres, Université Paris-Sorbonne, 1985.
  2. NSANGOU, Seidou, “Guerre, Pouvoir et Société dans le royaume Bamum”, Mémoire de DIPES II, Université de Yaoundé I, 1993 (sous la direction de BAH, Thierno Mouctar.
  3. YEPANA, Hortense, “Résolution des conflits et promotion de la paix chez les Mabéa du Sud Cameroun”, Monographie historique, Séminaire de Doctorat, Université de Yaoundé I, 1995, inédit.
  4. BUREAU, René, Ethno-sociologie religieuse des Douala et apparentés, “Recherches et Etudes camerounaises”, no. 7, 1962-1964.
  5. HAZOUME, Paul, “Le pacte de sang au Dahomey”, paris, 1937.
  6. MVOUTSI, Nicolas, “L’histoire des Vouté du Cameroun Central”, Yoko, 1985 (doc. Multigraphié).
  7. DONGMO, Jean Louis, “Le dynamisme bamiléké”, Yaoundé, CEPER, 1980.
  8. WATOUNWA, Telesphore, “La chefferie Bandjoun et ses voisins”, 18è & 19è siècles, Mémoire de DIPES II, Université de Yaoundé I, 1980 (sous la direction de Bah, T. M.)
  9. PERROT, C. H., “Les Agni-Ndenye et le pouvoir aux 18è et 19è siècles”, Publications de la Sorbonne, 1982.
  10. ECHLIMANN, Jean-Paul, “L’Economie de paix dans les sociétés akan (Afrique de l’Ouest)” Studia, Peace and Religion, ITA, 1989, vol. 38.
  11. MURDOCK, G. P., “Africa, its People and their Culture History”, New York, 1957.
  12. EPANE MBELLA, “Résolution des conflits et promotion de la paix chez les Bamiléké de l’ouest Cameroun, Monographie historique”, séminaire de Doctorat, Université de Yaoundé I, 1995.
  13. NDOUMBE, Moulongo H., “Origines et migrations des Douala”, Abbia, no. 20, 1968.
  14. LABURTHE-TOLRA, Ph., “Les Seigneurs de la forêt”, Publications de la Sorbonne, 1981.
  15. PALMER, H. R., “Bornou, Sahara and Sudan”, London 1936.
  16. «Léon l’Africain”, JEAN, “Description de l’Afrique”, Paris, A. Maisonneuve, 1956.
  17. BAH, T. M., “Guerre, Pouvoir et Société”, op. cit.
  18. KANT, Emmanuel, “Projet de paix perpétuelle, Esquisse philosophique”, Paris, J. Vrin, 1948.
  19. ALBERT, R. P., “Au Cameroun Français, Bandjoun”, Montréal, Les éditions de l’arbre, 1948.
  20. SMITH, Robert, “Peace and Palaver : International Relations in Pré-colonial West Africa”, Journal of African History, XIV, 4, 1973, pp. 590-621.
  21. NGANGOU, Seidou, “Guerre, Pouvoir et Société dans le royaume bamoum”, op. cit.
  22. WALL Jr., James A., Lynn, Ann, “Médiation”, Journal of Conflict Resolution, Vol. 37, No. 1, March 1993, 160-194.
  23. Youssouf Tata CISSE, “Wâ Kamissoko - La grande geste du Mali”, Paris, Karthala, 1988. Dans les sociétés manding de l’Afrique occidentale, ce sont souvent les griots (dyeli) qui jouent le rôle de médiateurs et de négociateurs en tant que conseillers et porte-parole des souverains.
  24. TOUZARD, H., “La médiation et la résolution des conflits, Etude psycho-sociologique”, Paris, PUF, 1995.
  25. TARDITS, Claude, “Le royaume bamum”, Paris, A. Colin, 1980.
  26. GHOMSI, Emmanuel, “Les Bamiléké de Cameroun”, Essai d’Etudes historiques, des origines à 1920", Thèse de doctorat du 3è cycle, Université Paris I Sorbonne, 1972.
  27. SYLLA, Lanciné, “Démocratie de l’arbre à palabre et bois sacré (Essai sur le pouvoir parallèle des sociétés initiatiques africaines)”, Annales de l’Université d’Abidjan, Série D, t.13, 1980.
  28. MENGUE, Jean Louis, “Résolution des conflits et promotion de la paix chez les Beti du sud Cameroun”, Monographie historique, séminaire de doctorat, Université de Yaoundé I, 1995.
  29. METINDI, Solange, “Résolution des conflits et promotion de la paix chez les Béti du sud Cameroun”, Monographie historique, Séminaire de Doctorat, Université de Yaoundé I, 1995, inédit.
  30. DIETERLEN, G, et Fortes, M, “African systems of Tought”, London, Oxford University Press, 1965.
  31. EMOG, Paul, “Guerre et société dans l’Afrique précoloniale : le cas des Banen et Bafia au Cameroun”, Mémoire de Maîtrise, Université de Yaoundé, 1983 (sous la direction de BAH, T.).
  32. DELAROZIERE, “Les instructions politiques et sociales des populations dites Bamiléké” Douala, IFAN, 1950.
  33. On pourrait par exemple aborder le problème fondamental de la femme et de la paix. Cet aspect a été évoqué succinctement dans mon article «Les faiseurs de paix» in Sources UNESCO, n. 62, Octobre 1994.
  34. COPSON, W., “Africa’s Wars and Prospects for Peace”, Sharpe, M. E., Incorporated, 1994.
  35. NKRUMAH, Kwame, “Le Consciencisme”, Paris, Présence Africaine, 1976.
  36. KANGE EWANE, Fabien, “Les grandes endémies de l’OUA, Etude critique de la Charte” Yaoundé, 1993, doc. multigraphié.
  37. MAZRUI, Ali, “Towards a Pax Africana : A Study of Ideology and Ambition”, Chicago, University of Chicage Press, 1967.
  38. EBOUSSI, Boulaga, F., “Les Conférences nationales en Afrique, une affaire à suivre”, Paris, L’Harmattan, 1993.
  39. A titre d’illustration, nous retiendrons trois médiateurs qui, au cours des dernières années, se sont investis positivement dans des procédures de médiation: Julius Nyerere (pour le Burundi), Amadou Toumani Touré (en République Centrafricaine) et Nelson Mandela (pour la République Démocratique du Congo)
  40. CISSOKO, Sekene, Mody, “Tombouctou et l’Empire Songhay”, Dakar-Abidjan, Les Nouvelles Editions Africaines, 1975.
  41. SAMIR, Amin, “Paix, Sécurité Nationale et Régionale et Développement : quelques réflexions à partir de l’expérience africaine”, Afrique et Développement, Vol. XII, no. 4, 1987.
  42. Je suis aussi redevable, pour certains aspects inédits livrés ici, des monographies élaborées par mes étudiants dans le cadre de mon séminaire de Doctorat à l’Université de Yaoundé (Année académique 1995-1996).

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