Les fondements endogènes d'une culture de la paix en Afrique:
Mécanismes traditionnels de prévention et de résolution des conflits
Introduction d'Edouard Matoko
En lespace de moins dune décennie, des conflits aux conséquences inimaginables se sont produits sur le continent africain: Somalie, Libéria, Rwanda, Congo, Sierra Léone, Angola et bien dautres qui, de par leur durée et leur intensité, ont laissé au monde limage dun continent «en perdition». Tous ces conflits, au demeurant prévisibles, ont éclaté en dépit des signaux dalerte qui pouvaient en empêcher linéluctabilité. La question est alors de savoir si nous disposons effectivement des moyens conceptuels et pratiques qui permettent de les prévenir et de les éviter sans recourir nécessairement à la force ou à des mesures durgence qui ne garantissent pas des solutions durables.
Du fait de la fragilité économique des Etats africains, de limplosion des systèmes de gouvernement, de la multiplicité des acteurs internes et extérieurs, des alliances fluctuantes des parties concernées, les conflits que nous connaissons aujourdhui en Afrique présentent une telle diversité dans leurs manifestations quil est difficile den délimiter les causes et les facteurs déclenchants. Force est de constater cependant que la plupart des conflits actuels se caractérisent par laccélération dune violence aveugle qui ne fait aucune distinction entre les troupes belligérantes et les populations civiles et qui produisent des blessures sociales et psychologiques souvent irréversibles. Ils impliquent dailleurs lusage disproportionné darmes de destruction collective ou personnelle par des armées régulières et des troupes rebelles qui, dans bien des cas, disposent des mêmes équipements et moyens logistiques. Dans ce cas, il est bien difficile danticiper sur lissue du conflit sauf lorsquune des parties, disposant de ressources financières plus importantes, sattache les services de forces extérieures ce qui lui donne la conviction que lunique voie de sortie possible est celle de la victoire par les armes. Or, il est bien probable que lon aboutisse effectivement à un état de paix mais lhistoire a démontré que cette paix est plutôt source de conflits ultérieurs que de stabilité. Le niveau de conflictualité atteint les sommets de la violence dans un laps de temps relativement court et conduit à des formes plus proches dune guerre conventionnelle avant même quune quelconque action de prévention ou de médiation nait été entamée. Laction préventive nen devient que plus aléatoire et soumise à lemprise de facteurs accélérants qui, au moment du déclenchement de la crise, ne paraissaient pas décisifs.
Lorsque lon parle de prévention, comme cest désormais souvent le cas aujourdhui, il est nécessaire de prendre en considération tous les types de conflits auxquels aucune société néchappe et qui peuvent surgir dinégalités sociales, de différences dintérêts, de besoins et de valeurs. Il sagit, quelque soit le niveau de conflictualité, déviter que celui-ci ne débouche sur un rapport de force extrême et que le conflit ne senlise dans la violence. Cest là tout le rôle de la prévention qui est une action continue laquelle, à défaut déviter le conflit, le maintient dans les limites dun règlement pacifique. Pour en faire un outil dintervention efficace, laction préventive se doit aussi demprunter les instruments danalyse de différentes disciplines humaines: la sociologie, lanthropologie, lhistoire, la philosophie, la polémologie, etc. Toutes ces disciplines peuvent contribuer à mieux appréhender lessence des phénomènes qui sont à la source des conflits et fournir des éléments permettant de dégager les solutions les plus adéquates.
Lhistoire africaine est riche denseignements utiles à la compréhension des pratiques qui ont donné lieu à léclosion de sociétés vivant en paix et en harmonie. La stabilité des sociétés traditionnelles africaines était garantie par des institutions, des pratiques et des rites qui garantissaient une certaine stabilité sociale et assuraient le règlement pacifique des conflits: la famille restreinte, noyau central pour léducation à la tolérance quotidiennement dispensée à travers les contes et proverbes; la famille élargie, assurant les liens didentité et de reconnaissance par le maintien dun système de solidarité étendue; le clan ou la tribu structuré suivant des relations hiérarchisées garantissant la stabilité sociale et la cohésion de tous les membres. Il est bien évident que ces mécanismes névitaient pas léruption de conflits, parfois de nature violente dégénérant en guerres et rappelant les conflits actuels. Lhistoire des sociétés africaines est aussi constellée de guerres et de conflits fratricides dont les faits sont dailleurs relatés à travers les épopées. Et cest justement à cause de cette violence que ces sociétés avaient élaboré des codes et des procédures de prévention des conflits internes. La complexité et la diversité de ces procédures demanderait des études approfondies qui dépasse le cadre de ce travail. De nombreux chercheurs africains sy attellent déjà. Il est important de noter cependant que dans cette quête de revalorisation des traditions africaines comme solution possible aux conflits africains, il ne sagit pas dopposer tradition et modernité ni de démontrer, à travers un quelconque antagonisme historique, la primauté de lun sur lautre. Tradition et modernité évoluent dans un mouvement perpétuel de construction/reconstruction sociale dans lequel les traditions, épurées de leurs rigidités structurelles, servent de socle naturel à lédification des sociétés modernes.
Comme nous le verrons à travers les contributions qui nous sont proposées, les sociétés africaines traditionnelles avaient développé à partir de leur vécu culturel quotidien, un ensemble de pratiques et de règles dont lefficacité permettait, dans une certaine mesure, de circonscrire les conflits internes et de les résoudre autrement que par la violence. Ainsi, des empires/royaumes ouest-africains, lon retiendra la propension au dialogue et à la conciliation par la pratique des alliances matrimoniales, lutilisation de patronymes qui identifient lappartenance à un groupe donné et forment la base de la compréhension mutuelle et de linteraction sociale. On découvre la pratique du sanankouya (alliance à plaisanterie) dont la fonction, à travers lutilisation dérisoire et irrévérencieuse des patronymes, permettait détablir une relation pacifique dans les rapports de parenté clanique et avec les alliés matrimoniaux (DOULAYE KONATE); lanalyse des sociétés pastorales Somalis de la Corne de lAfrique nous introduit à la notion de démocratie pastorale fondée sur un droit coutumier (Heer) dont la vocation première est de sauvegarder la cohésion sociale et restaurer la paix à travers des mécanismes complexes de régulation des conflits et de lexercice du pouvoir (ALI MOUSSA IYE); au centre de lAfrique, la palabre, véritable juridiction de la parole, constitue incontestablement une caractéristique des sociétés africaines et lexpression dune véritable culture de paix. Partout, en Afrique noire, on retrouve à quelques nuances près, la palabre comme phénomène total, dans lequel simbriquent la sacralité, lautorité ancestrale, la sagesse et le savoir des anciens (THIERNO BAH). Plus loin, dans lAfrique des grands lacs, meurtrie par des conflits internes, on évoque de plus en plus comme solution incontournable, linstitution des «Bashingantahe», notables dont lintégrité morale en faisait des recours permanents dans le règlement des conflits de toutes sortes, à tous les niveaux. « Transcendant les structures familiales et claniques, les Bashingantahe exerçaient leurs fonctions sur toute létendue du territoire, à tous les niveaux de ladministration politique, sociale et judiciaire, depuis la colline jusquà la cour du roi ». (PHILIPPE NTAHOMBAYE).
Le renforcement des capacités locales de prévention des conflits par la revalorisation de ces pratiques et leur adaptation aux exigences des sociétés africaines modernes peut fournir aux décideurs politiques et aux médiateurs des modalités originales dintervention dans la résolution des conflits qui meurtrissent le continent africain.
Edouard Matoko
Spécialiste principal de programme
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