« PAIX ET LAIT ! »
DOMESTICATION DU CONFLIT CHEZ LES PASTEURS SOMALIS


ALI MOUSSA IYE


Les sociétés pastorales sont des sociétés organisées autour de la rationalisation des maigres ressources disponibles dans leur environnement. Cette gestion de la pénurie explique certaines des caractéristiques généralement attribuées aux pasteurs telles que leur exceptionnelle capacité de survie et d’adaptation, l’austérité de leur mode de vie et leur système sophistiqué de solidarité en vue de pallier à l’hostilité du milieu et à la précarité économique. Pratiquant un nomadisme, plus ou moins étendu selon leur aire de transhumance, les pasteurs sont, de ce fait, amenés à faire des rencontres souvent conflictuelles avec les autres groupes concurrents intéressés par les mêmes ressources: l’eau et les pâturages. C’est une des raisons pour lesquelles les sociétés pastorales sont généralement des sociétés guerrières qui survalorisent la fonction de guerrier et préparent aux arts du combat. Mais contrairement à des idées reçues, les sociétés guerrières ne sont pas forcement des sociétés de violence. Et encore moins des sociétés anarchiques. Le cliché des hordes sans foi, ni loi est une triste production de la littérature ethnologique pour justifier l’action du colonisateur obnubilé par l’instauration de l’ordre colonial et incapable de comprendre une société structurée différemment que la sienne. Au contraire, les sociétés guerrières sont parmi les sociétés qui ont le plus développé des méthodes de prévention et de résolution des conflits. Un paradoxe que l’on peut expliquer par la même psychologie de la dissuasion qui a poussé les nations à capacité nucléaire à établir des systèmes de médiation et de négociation en vue d’éviter des guerres totales. C’est donc cette conscience de la gravité des dérives auxquelles la guerre peut conduire, qui a induit les peuples guerriers à élaborer des mécanismes de régulation des conflits et une philosophie de culture de la paix souvent remarquables.

Les pasteurs Somalis, qui font l’objet de cette étude, ont, par exemple, mis au point des règles de la guerre d’une étonnante modernité. Des règles qui identifient certains groupes de population appelés Birmageydo (ceux qu’aucune arme ne doit toucher ) et les protègent en cas de guerre. Cette catégorie comprend notamment les femmes, les enfants, les vieillards mais aussi les Sages, les hommes de sciences et de religion, les hôtes et tous ceux qui sont étrangers au conflit. La dignité et certains droits des blessés et des prisonniers de guerre sont également défendus dans cette convention de Genève d’avant l’heure1. Les Somalis font partie de ces peuples pastoraux dont il nous a semblé intéressant d’étudier les mécanismes de régulation de la violence et de préservation de la paix. Des mécanismes dont la guerre civile qui perdure en Somalie a, certes, montré les limites quand ils sont manipulés et coupés de leur philosophie politique mais également l’efficacité lorsqu’ils sont utilisés à bon escient. En effet, il s’est avéré que la plupart des accords de paix entre factions et/ou communautés somaliennes conclus selon la méthode traditionnelle ont donné des résultats bien plus probants et durables que les traités conclus lors des multiples conférences de réconciliation sponsorisées par la communauté internationale qui n’ont souvent conduit qu’à attiser le conflit2.

Dans cette étude, nous allons spécialement nous intéresser au système élaboré par l’une des familles tribales qui constituent le peuple Somali : à savoir le contrat socio-politique qui régit la confédération des tribus Issas. Appelé Heer (la Loi), ce droit coutumier se compose d’un code pénal, d’une constitution politique et d’un ensemble de règles d’éthique sociale dont la vocation première est de sauvegarder la cohésion sociale et restaurer la paix à travers des mécanismes complexes de régulation des conflits et de l’exercice du pouvoir. C’est, en quelque sorte, la Table des Lois qui fonde la société de droit et ce que l’on a appelé la démocratie pastorale du peuple Somali3. Nous étudierons les principes fondamentaux du Heer qui sont à la base de ce contrat ainsi que ses différentes dispositions en tant que justice de réconciliation et lois constitutionnelles destinées à pacifier la société pastorale et guerrière. Nous rappellerons le contexte historique particulier de sa naissance et les raisons socio-politiques de sa vocation de rempart contre la barbarie durant le moyen-âge de la Corne de l’Afrique. Nous analyserons les différents mécanismes de régulation des conflits qu’il prévoit pour préserver non seulement la cohésion sociale interne du groupe mais aussi la paix avec les communautés voisines. Nous montrerons la pertinence, dans le contexte présent, de la philosophie politique sous-jacente à ce contrat et l’équilibre entre les droits de l’individu et les devoirs envers la communauté. Suite à la faillite des prêt-à-penser et des modèles importés adoptés par les Etats africains depuis les indépendances, nous discuterons de l’importance de ces traditions dans le contexte actuel de la démocratisation et de l’exercice du pouvoir politique en Afrique. Loin d’être obsolètes, ces mécanismes restent opérationnels même en milieu urbain et pourraient inspirer et enrichir le dispositif juridique ainsi que le processus de construction du consensus social et de promotion de la culture de la paix que ces Etats devraient mettre en place.

I. Le Heer : un rempart contre l’anarchie et la violence

Le Heer Issa fait partie de ces connaissances africaines qui ont souvent intrigué les observateurs extérieurs sans pour autant donner lieu à des études sérieuses. Les spécialistes de la question, ayant tendance à n’accorder attention et crédit qu’aux codes et législations écrites, ont rejeté le Heer dans la grande catégorie-amalgame des droits coutumiers des peuples sans écriture. Pourtant, le Heer Issa est un contrat socio-politique qui se distingue non seulement par la rigueur de sa structuration et la codification de ses lois, mais aussi par son rôle primordial dans la défense de la justice et de la paix sociale. Malgré son caractère oral, le Heer a fait l’objet d’une rigoureuse élaboration qui le différencie des autres corpus de connaissances des Somali-Issa. Paradoxalement, cette constitution orale qui est à la base de la Confédération des tribus Issa et de leur démocratie pastorale a pu survivre aux divers tourbillons de l’histoire en s’appuyant notamment sur les règles rythmiques très rigides de la poésie Somali. Il se présente comme un ensemble de valeurs, de normes et de lois qui forme un système au sein de la culture pastorale. Il a son histoire, ses codes, sa doctrine, sa littérature et son jargon. Comme tout système, il possède ses institutions, ses spécialistes, sa propre logique et son autonomie par rapport aux autres piliers de la société pastorale4. C’est un contrat qui instaure un équilibre particulier entre les droits de l’individu et les devoirs de la communauté. Le terme Heer est en lui-même assez révélateur de sa fonction. Il décrit la double propriété de protéger la société contre les dangers extérieurs (guerre, calamités) et de rassembler ses membres autour des mêmes valeurs et intérêts. Le Heer est d’abord employé pour désigner la loi au sens premier du terme. Celle que les hommes érigent entre eux pour pouvoir vivre en communauté. Par extension, le Heer se rapporte à la légalité sociale, à ce qui est juste, à la raison clairvoyante par rapport à l’émotion obscure. On dit par exemple War Xeerka uu kaaga jooga (“il est plus près de la loi que toi”); en d’autres termes, il a plus raison que toi. On dit Xeer umaad lahid pour préciser à quelqu’un “qu’il n’a pas le droit de ...”. D’ailleurs, l’expression Xeer diid désigne le hors-la -loi, celui qui refuse la loi et par extension l’individu a-social.

Le Heer donne la primauté à la légalité, au respect de la loi plutôt qu’au lien du sang comme le montre cet important précepte “Témoigne contre ton propre frère, mais ,après, aides-le à payer les peines de dédommagement (Walaalka markhaatiga ku fur, magtana la bixi)”. Le Heer incarne enfin les droits dévolus à l’individu et au groupe. Des droits considérés universels et inaliénables comme l’illustre ce précepte “Combats l’Infidèle mais reconnais-lui ses droits (Gaalka dil, gartiisana sii)”. A travers ces divers aspects et significations, on voit que le Heer est assimilé à un contrat socio-politique, au sens où devaient l’entendre les philosophes du siècle des Lumières tel Rousseau. C’est-à-dire un contrat qui organise la société en la fondant sur un certain type de consensus et par lequel l’individu accepte de renoncer à certains droits et libertés pour le bien de la volonté générale et de sa communauté.

Grâce à des calculs d’ordre généalogique et à travers d’autres recoupages historiques, nous avons pu dater ce contrat. Il a été élaboré au XVIème siècle de l’ère chrétienne. Un siècle charnière pour les peuples de la Corne de l’Afrique. En effet, c’est durant la seconde moitié de ce siècle que cette sous-région connaîtra des profonds bouleversements et des calamités naturelles qui en transformeront la configuration sociale, politique et ethnique et inaugureront une longue période de troubles que l’on peut désigner comme le Moyen-Age de la Corne de l’Afrique5. C’est le siècle où les florissantes cités-Etats musulmanes de la Mer Rouge (Zeila, Berbera, Tajourah etc.) tombent en décadence, sous la pression de l’empire chrétien d’Abyssinie secouru par les puissances occidentales et des invasions des tribus Oromos. Tout l’édifice politique et social élaboré depuis le XIème siècle dans ces cités protégées par leurs remparts sera détruit pour ne plus jamais revenir à son stade antérieur. Le processus de détribalisation et de construction de la citoyenneté, inspiré par le développement commercial qui s’y était engagé sera interrompu. Le climat d’insécurité, né des luttes intestines entre les prétendants au pouvoir et de la décadence des moeurs finit par libérer des instincts de survie, ravivant les atavismes ethniques et tribaux. La tribu, le clan (re)deviennent des refuges sécurisants contre ces déstabilisations qui secouent les sociétés musulmanes des cités.

C’est à cette époque que la Corne de l’Afrique connaît des mouvements migratoires importants qui en changeront considérablement la carte démographique et les rapports entre les différents groupes ethniques et tribaux. Certains de ces groupes ne survivent pas aux bouleversements tandis que de nouveaux se forment sur leurs ruines. On assiste à un phénomène de retribalisation et de renomadisation des populations citadines. En effet, les villes perdent le contrôle de leur défense et leurs remparts n’arrivent plus à contenir les hordes de pillards alléchés par les fabuleuses richesses accumulées par les citadins. Beaucoup de ces derniers préfèrent retourner en brousse rejoindre leurs tribus d’origine ou de nouveaux groupes qui leur offrent la sécurité et la solidarité nécessaires à leur survie6.

Le Heer est donc un produit de cette période de troubles, pour servir de rempart contre la barbarie ambiante et fonder une nouvelle société de droit. D’où la signification étymologique du terme commenté plus haut. C’est autour de ce contrat socio-politique, conçu pour répondre à une situation d’anarchie et de violence (similaire à celle que vit actuellement la Somalie), que se constitue un nouveau groupe : la confédération des tribus Issa. Comme la constitution américaine a réuni différents Etats du Nouveau monde, le Heer rassemble des groupes épars, avec et sans lien de sang, pour en faire une sorte de nation de tribus unies par la loi. Ce sont ces circonstances spéciales qui expliquent la particularité de l’édifice du Heer et notamment de ses mécanismes de règlement de conflits et de sauvegarde de la paix.

Bien qu’élaboré au 16ème siècle, le Heer Issa étonne par la modernité de certains de ses concepts. Longtemps avant les constitutions occidentales qui servent aujourd’hui de référence universelle, ses fondateurs avaient réfléchi et répondu à leur manière aux questions fondamentales sur l’exercice du droit et du pouvoir dans la société humaine. Des principes comme ceux de l’égalité, de l’inviolabilité et de l’origine humaine de la loi, de la protection des droits inaliénables de l’homme etc., tous ces concepts qui sont plus que jamais au centre des débats politiques actuels, ont été discutés par les fondateurs de ce système. Avant d’étudier les différentes dispositions du Heer et ses mécanismes de régulation de la violence et de règlement des conflits, il est utile d’apprécier les principes fondamentaux sur lesquels il repose.

II. Des principes fondamentaux d’une étonnante modernité

Ces principes qui fondent la philosophie politique du Heer sont énoncés dans un style poétique et métaphorique qui en facilite la mémorisation. Ils constituent en quelque sorte un préambule rimé et rythmé de la démocratie pastorale Issa. Nous en avons retenu six qui illustrent la profondeur de la réflexion menée par ses fondateurs.

a) Principe de l’égalité

Ciise waa wadaa ciise, ninna nin caaro madheera (Tous les Issas sont égaux et ce sans exception): c’est le premier principe, celui qui institue l’égalité entre les membres de la confédération. La précision dans la seconde partie ninna nin caaro madheera veut littéralement dire “aucun ne peut dépasser l’autre en égalité” et démontre la volonté de ne pas s’arrêter à une égalité de façade et d’aspirer à l’égalité réelle, totale. Cette étrange insistance traduit-elle la volonté des fondateurs de rompre avec un passé anarchique et/ou féodal où l’égalité était justement éclipsée au profit de la force et de la domination? En tout cas, elle illustre ce souci d’égalitarisme qui est devenu une des principales caractéristiques de la société Issa.

b) Principe de la nécessité de la loi

Xeer waa kab lagu socdo ( le Heer est comme la chaussure qui fait marcher la société): le terme kab désigne en Somali à la fois une chaussure, un support et un véhicule. Le Heer est comparé à la chaussure qui permet de se déplacer, d’avancer dans le chemin épineux des rapports sociaux. Chez les pasteurs Issas, les chaussures ne sont pas des objets de luxe. Dans un environnement où poussent beaucoup de variétés d’arbres à grosses et douloureuses épines, les sandalettes en peau de chameau des pasteurs font partie des choses de première nécessité. C’est en ce sens qu’il faut saisir cette comparaison entre le Heer et la chaussure. C’est une métaphore très forte. D’ailleurs si le Heer est la chaussure (kab), ses divers articles de loi sont appelés dhagaley, c’est-à-dire les lacets ou lanières qui servent à les retenir au pied.

c) Principe de l’inviolabilité de la loi

Xeerka ciise waa geyd Jeerin ah (le Heer Issa est infranchissable comme l’arbre Jeerin): le principe ainsi imagé exprime l’inviolabilité de la loi du Heer. En effet, Jeerin est un arbre de la brousse qui se distingue par ces deux caractères : il est très bas de tronc et étalé sur une longue surface. Il est donc très difficile de passer en dessous ou de sauter par dessus. Ce qui illustre fort bien l’expression que nul ne peut passer outre la loi et renvoie à l’idée d’inviolabilité.

d) Principe de l’origine humaine de la loi

Hebehay xogunbu iga abuurey, Aabahayna xeer buu ii dhigay (Dieu m’a créé à partir d’une semence mais c’est mon père qui m’a légué le Heer): ce principe tranche à sa manière le vieux débat sur la coupure entre Nature et Culture. Pour les Issas, Dieu donne la vie aux hommes et ces derniers créent leur propres lois. Cette affirmation peut passer pour un lieu commun de nos jours, mais il faut se rappeler qu’à cette époque, l’idée de l’origine divine de la loi était fort courante et servait de justification à de nombreux systèmes politiques. Contrairement aux religions bibliques qui affirment que la Loi est descendue aux hommes par prophètes interposés, les Issas, pourtant musulmans, reconnaissent, eux, que les lois leur viennent de leurs ancêtres. C’est une conception de la loi qui implique une lecture particulière de l’exercice du pouvoir dans la société. Elle induit, par exemple, qu’aucun roi ou chef, aussi puissant soit-il, ne peut revendiquer incarner un quelconque droit divin. Il n’est et ne peut être que ce que sa condition humaine fera de lui, c’est-à-dire un pouvoir irrémédiablement marqué par le temps et la volonté populaire. Elle enlève également toute sacralité et immuabilité à la loi qui peut faire l’objet de discussion et de modification si ses créateurs en décident ainsi. Ce principe porte loin et nous révèle les préoccupations philosophiques des fondateurs du Heer.

e) Principe fondant la société de droit Issa

Ciise Xaraga iyo Xeerba uu isku dilaa. Ciise boqol ama buulo maahe, biili malaha (les Issas peuvent se battre à tort ou à raison mais, puisque la loi est là pour régler les conflits, aucun acte de vengeance n’est permis): les fondateurs du Heer reconnaissent que le conflit existe dans toute société humaine, aussi égalitaire et harmonieuse soit-elle, et que cette inhérence justifie même l’existence de la loi. S’il y a eu mort d’homme, le prix du sang (boqol) est payé. S’il y a coups et blessures, c’est un dédommagement (buulo) qui est exigé. Mais en aucun cas, un dommage, un délit réparé ne doit engendrer de la rancune ou un sentiment de revanche. C’est la reconnaissance de la société de droit qui est ici exprimée de manière empirique.

f) Principe du communalisme Issa

Ciise sadexbaa u dhax ah : dhulka, martida iyo ugaaska (les Issas ont en partage la terre, les pâturages, les hôtes, l’hospitalité et l’Ogaas, leur chef spirituel): le Heer interdit l’appropriation individuelle de ce qui est déjà donné par la Nature, c’est-à-dire les pâturages et l’eau. Il préconise la règle du “premier venu, premier servi”. L’hospitalité est une obligation sociale à laquelle personne ne doit échapper et qui doit se faire sans distinction, selon la règle du premier campement accosté. Et enfin les Issas ont en commun un roi, l’Ogaas, dont la fonction est essentiellement de sauvegarder la paix, de veiller à la sauvegarde de l’esprit du Heer et de bénir les décisions prises par les différentes assemblées de Sages. Ce principe fonde le communalisme des Issas en définissant les principaux domaines de partage communautaire: les moyens de subsistance et de reproduction (les pâturages et l’eau), les devoirs sociaux (hospitalité) et le pouvoir politique (l’Ogaas).

III. Le Heer ou l’édifice institutionnel du consensus

Le Heer touche à tous les aspects de la vie sociale. Il organise la société pastorale en accordant la primauté à la sauvegarde du consensus social et de la cohésion du groupe par rapport aux droits et intérêts de l’individu. En tant que contrat socio-politique, il régule les différents types de rapports sociaux.. Il a d’abord une fonction de droit pénal qui protège la vie de la personne physique, ses biens matériels, sa dignité et son honneur et définit les sanctions pénales et sociales correspondantes. En tant que constitution politique, le Heer fixe les attributions de ses différents organes ainsi que les relations entre les différents clans qui forment la confédération. Il sert enfin de code de conduite sociale qui détermine le cadre éthique et moral dans lequel doivent évoluer les membres de la confédération.

1) Le Heer : une justice de réconciliation et de compensation

Le Heer instaure une société de droit qui reconnaît l’inhérence du conflit dans les rapports sociaux et la nécessité de le réglementer. Il promeut une justice de réconciliation qui se propose moins de distribuer des sanctions que de convaincre, de réconcilier, de restaurer la paix7 . C’est une justice communautaire qui s’adresse au groupe plutôt qu’à l’individu car ses verdicts s’adressent au clan et sous-clan responsable du coupable ou du plaignant plutôt qu’aux individus eux-mêmes. C’est enfin une justice de compensation qui rejette la loi du talion et ne connaît ni la sentence suprême (la peine de mort), ni la peine d’emprisonnement. Elle a pour support un Droit pénal dont la première préoccupation est de compenser, dédommager les victimes sans pour autant ruiner les coupables. Discuter et racheter plutôt que surveiller et punir8. Ces caractéristiques du Heer en général et de son Droit pénal en particulier ne sont pas des déductions théoriques de notre analyse. Elles sont consciemment et clairement affirmées dans les discours et les délibérations prononcées par ses Sages. Pris dans son rôle de Droit pénal, le Heer se divise en trois grandes parties techniques selon la nature des délits et crimes:


Ce droit pénal qui fonctionne sur la loi du précédent, un peu comme les Common laws anglais, préconise une panoplie de procédures d’instruction, de plaidoirie, de vérification et des recours d’appel dont la technicité et le formalisme n’ont rien à envier à ceux des Codes modernes. Il prévoit toute une série de sanctions sociales et des peines de dédommagement. En cas de conflit provoquant mort d’homme, le Heer du sang applique la loi du Prix du sang calculé, comme les autres peines de dédommagement, en têtes de bétail. L’unité de valeur principale est le chameau qui peut se convertir, selon un tableau de change préétabli, en bovidés ou en ovins. Les tableaux ci-après nous donnent une idée de la technicité et précision du Heer dans ce domaine.

2) Une constitution d’un autre type

La constitution politique préconisée par le Heer prévoit trois types d’instances qui se partagent, de manière assez originale, les trois types de pouvoir généralement spécifiés dans les constitutions modernes.

Il y a d’abord le Guddi qui est l’organe suprême. C’est une Assemblée de Sages aux pouvoirs très larges. Il joue à lui seul le triple rôle de Parlement (pouvoir législatif), d’autorité légale (pouvoir exécutif) et de cour de justice (pouvoir judiciaire). Ses compétences s’étendent aussi bien aux questions politiques, économiques et militaires concernant la communauté qu’aux litiges et conflits entre individus ou groupes d’individus. Le Guddi est composé de 44 membres dont 24 représentants des 12 tribus de la confédération Issa à raison de 2 par tribu et 20 membres choisis par les 24 représentants des tribus en fonction de leur Sagesse, intégrité morale et connaissance du Heer.

La seconde instance du Heer est le Gandé. C’est une assemblée également constituée de 44 Sages dont le rôle premier est de protéger l’esprit et le texte du Heer contre les dérives conjecturales et les mauvaises interprétations. Il ne s’occupe pas des affaires courantes de la société et accomplit les différentes fonctions de :

La troisième institution du Heer est la royauté incarnée par un chef portant le titre d’Ogaas. C’est le père spirituel de la communauté, le symbole de la Loi, le garant de l’unité de la confédération. Malgré la sacralisation dont il fait l’objet, l’Ogaas n’exerce aucun pouvoir temporel, ne dispose d’aucune force de coercition pour imposer sa volonté. Un précepte du Heer définit sans équivoque l’essence du pouvoir royal chez les Issas : l’Ogaas préside (les Assemblées) mais ne tranche pas (ogaas uu gudoonchaye ma goyo). Ainsi le roi Issa règne mais ne gouverne pas. Comme dans les monarchies constitutionnelles modernes, il appose seulement son sceau en bénissant les décisions prises par les Assemblées. En fait, il a plus d’obligations envers ses sujets que de privilèges sur eux. Les attributions qui lui sont reconnues par le Heer peuvent se résumer ainsi :

IV. Résoudre et ressouder: processus de régulation du Heer

Comme on l’a précisé plus haut, le Heer en lui-même est un ensemble complexe de mécanismes de prévention, de gestion et de règlement de conflits. Bien que ces mécanismes concernent en premier lieu les membres de la communauté Issa, adhérents du contrat socio-politique, certains sont également réservés au règlement des conflits avec d’autres communautés et populations voisines. Nous avons montré que le Heer a établi la loi du Sang pour prévenir et résoudre les problèmes de droit commun et une constitution politique pour réguler et résoudre les conflits entre les différentes tribus ou clans de la confédération ainsi que les problèmes découlant de l’exercice du pouvoir. Dans les deux cas, le processus qui est suivi est le même et se déroule en quatre temps : (a) le refroidissement des passions, (b) la purge des rancoeurs, (c) le redressement des torts et (d) le scellage de la réconciliation. Dans les deux cas, la palabre, cette juridiction de la parole joue un rôle primordial. Car, comme le décrit si justement J.G. Bidima, “la palabre institue un espace public de discussion qui suppose le détour par une procédure. Elle n’organise pas le face-à-face spéculaire entre parties mais institue une médiation symbolique à plusieurs entrées”.

a) Le refroidissement des passions

En cas de litige entre personnes ou groupes de personnes et de conflit entre tribus ou communautés, le processus commence toujours par l’envoi des médiateurs qui jouissent de la confiance des parties en conflit et dont la neutralité est reconnue. Leur première fonction est d’arrêter les actes d’hostilité et prévenir contre l’aggravation du litige ou du conflit. Ils doivent d’abord refroidir les passions dans les deux camps. Pour cela, ils emploient les ressources de la culture et de la religion pour calmer les uns et les autres. Ils font appel aux valeurs de culture de la paix, aux obligations de solidarité et de cohésion, aux préceptes du Coran. Parfois, la mémoire des ancêtres, la menace de leur malédiction ou la colère divine sont invoquées pour convaincre. Le but de l’intervention des médiateurs n’est pas d’identifier les coupables ou de trancher l’affaire, mais de rappeler la nécessité de l’arrangement par la loi et le respect de la légalité. Tout refus de cette médiation met la partie récalcitrante automatiquement hors-la-loi, c’est-à-dire hors du contrat, avec les conséquences que cela implique. Dans cette étape du processus, l’habilité psychologique des médiateurs et surtout leur maîtrise de la parole sont capitales pour calmer les esprits et convaincre les parties.

En cas de conflit entre les Issas et une autre communauté, on applique le mécanisme préconisé par une tradition spécialement conçue à cet effet : le Heer de la trêve appelé le Dhiblé. Il s’agit des accords de paix que les Issas établissent avec leurs voisins (autres groupes Somalis ou autres ethnies). Le Heer de la trêve est un mécanisme pour réguler les conflits armés entre différentes communautés concurrentes. Il détermine les procédures de négociation et de compensation ainsi que les sanctions à prendre en cas de violation de la trêve acceptée par les deux parties. Le Dhiblé est donc un garde-fou contre le cercle vicieux de la vendetta qui pousse souvent les guerriers à violer les règles de la guerre en vigueur. C’est pourquoi, dès qu’un conflit menace les relations entre les Issas et une autre communauté voisine, les Sages de chaque partie décident d’intervenir pour obliger les guerriers à abandonner l’initiative et le terrain aux négociateurs. Un appel à la trêve est solennellement lancé à l’intérieur de chaque camp, le processus de concertation et de prise de décision est activé. Le plus difficile est de convaincre les guerriers à déposer les armes et respecter la trêve. Le Dhiblé préconise l’envoi d’une délégation de vieilles femmes pour signaler la volonté de paix. Celles-ci doivent emmener avec elles, la pierre de la paix, une pierre en forme de statuette, qu’elles doivent remettre aux Sages de la partie adverse. Si cette dernière est d’accord avec le message de paix, elle doit enduire la pierre de la paix de beurre et renvoyer les vieilles femmes avec des cadeaux et leurs souhaits quant au lieu, la date et les termes des pourparlers. Chez les Issas, on choisit les négociateurs parmi les clans de la confédération qui partagent des frontières avec l’autre camp et qui connaissent par conséquent leur culture, traditions et/ou leur langue.

b) La purge des rancoeurs

C’est l’étape de la palabre, des interminables joutes et plaidoyers verbaux qui peuvent durer des jours et des semaines, voire même des mois comme ce fut le cas en Somalie lors de certaines conférences de réconciliation traditionnelles. Loin d’être des palabres inutiles, comme le pensent certains négociateurs modernes pressés et obnubilés par les résultats à court terme, cette tradition est très importante. C’est d’elle que dépendra, en fin de compte, la vigueur des accords conclus et l’engagement des parties. En effet, dans le processus de résolution des conflits, la manière dont les négociations sont menées s’avèrent aussi importante que les résultats eux-mêmes. Ces séances de palabres servent à vider son sac, remonter aux origines du problème, exprimer les griefs ou les sentiments ressentis, les souffrances endurées, visiter l’histoire des conflits et des accords de paix signés. L’art de la rhétorique et du geste, les talents poétiques et même humoristiques sont utilisés pour émouvoir les coeurs, frapper les esprits et finalement défendre son cas. La palabre se propose moins de distribuer des sanctions que de convaincre, de réconcilier, de restaurer la paix dans la communauté perturbée par le conflit. Elle milite contre une vision très pénale de la société. A l’inverse de surveiller et punir, la palabre se caractériserait plutôt par discuter et racheter10.

Ces prises de parole opèrent comme des séances de thérapie de groupes, comme une psychanalyse à travers laquelle chaque camp exprime ses douleurs, ses frustrations et par là expurge les rancoeurs accumulées. Le terme utilisé dans le Heer pour désigner cette démarche est assez révélateur de sa fonction : Calool-xaadhasho qui signifie littéralement déblayage ou purge du ventre. Quand l’on sait que chez les Issas le ventre est le point névralgique des sentiments et des émotions, mais aussi le foyer de la volonté et du souffle de vie, l’on comprend la signification thérapeutique qu’ils accordent à ces séances. Ce sont des parties rassasiées de paroles et délivrées du poids des rancoeurs qui doivent déterminer les responsabilités et discuter du redressement des torts.

c) Le redressement des torts

Cette étape est beaucoup plus technique et consiste, tout d’abord, à déterminer les responsabilités des uns et des autres. Chaque partie identifie un ou des pères (Aabo), sorte d’avocat qui va défendre son cas. L’assemblée se choisit une sorte de greffier (Qore) dont le rôle est d’enregistrer tout ce qui se dit, de questionner les parties en conflits et enfin de dresser le procès-verbal. L’assemblée peut également faire appel à la procédure de témoignage et de serment (Marag iyo Imaan) prévu par le Heer qui réglemente l’intervention des témoins.

Le Heer, fonctionnant sur la loi du précédent, il a été établi toute une jurisprudence qui va servir de point de repère et de référence. Dans le cas d’une affaire interne à la confédération, on demande aux parties en conflit si elles veulent régler leur problème à l’amiable (Xagaan) ou selon la procédure du Heer. Le second choix implique l’application stricte des dispositions du Heer et notamment sa jurisprudence tandis que le règlement à l’amiable fait appel à la Sagesse et à l’équité des membres de l’assemblée sans obliger à se référer à des articles de lois précis. Dans les litiges et conflits sérieux, c’est souvent la loi du Heer qui est appliquée. Dans ce cas, l’assemblée doit d’abord déterminer si l’affaire a eu un précédent (Curad) et donc exige une simple application de la jurisprudence prévue ou si c’est une affaire nouvelle/inédite (Ugub) qui obligera à innover. Il est utile de rappeler ici que le Heer est une institution ouverte à l’innovation et au changement comme l’atteste ce précepte: Wax la arkin, waxaan la maqlinba lagu magaa (A affaire jamais vue, verdict jamais entendue).Une fois les responsabilités établies, on procède généralement aux compensations des victimes et on établit les obligations qui incombent aux uns et aux autres. Dans ce processus, la prise de décisions se fait selon la règle de l’unanimité et l’exécution des décisions incombe à chacune des parties et engage leur honneur et le respect de la parole donnée. Si une partie n’est pas satisfaite d’un verdict, elle a la possibilité de faire appel et de demander la convocation d’un autre Arbre ou d’un autre jugement. Le Heer, en théorie, offre la possibilité de convoquer jusqu’à 12 Arbres, c’est-à-dire de demander jusqu’à 12 appels.

d) Le scellage de la réconciliation

Dans l’esprit du Heer, il ne suffit pas de régler un conflit et de redresser les torts subis. Encore faut-il prévenir contre les futurs conflits. Il est donc important de veiller à la guérison de la plaie et à la sauvegarde de la solidarité et de la cohésion sociale. La cérémonie pour sceller le réconciliation est donc une étape tout aussi importante dans le processus. Il faut faire en sorte que chaque partie ait le sentiment d’avoir gagné quelque chose dans les négociations ou d’avoir, au moins, sauvegarder l’intérêt général de la communauté. Cette démarche qui rappelle un peu la méthode moderne de résolution des conflits appelée “the win-win approach” appelle à une sorte de mise en scène. Toute un cérémonial est organisé autour de cette réconciliation pour rappeler la portée sociale et l’intérêt communautaire des décisions prises. On procède au sacrifice de certains types d’animaux au cours duquel on invoque Dieu, les esprits des ancêtres communs et des saints afin de bénir le verdict. On échange certains morceaux de viande, on partage du lait dans un même récipient et on récite des versets de Coran ou des paroles rituelles prévues à cet effet. Parfois on peut échanger des poèmes de félicitations pour marquer le moment et laisser des souvenirs à la postérité. Un des moyens les plus courants pour sceller une réconciliation, c’est d’échanger des femmes. Chaque camp donne à marier un certain nombre de femmes en âge de mariage à de jeunes hommes de l’autre camp afin que la réconciliation soit renforcée par des liens familiaux. Un proverbe Somali nous donne la genèse de cette tradition “C’est avec des foetus que l’on compense les caillots de sang versé”.

V. La philosophie politique du Heer

Au delà de l’étonnante technicité du Heer et de son intérêt anthropologique, l’étude de ce contrat socio-politique nous introduit à un autre type de droit, de démocratie, bref, à une philosophie politique africaine qui pourrait inspirer la recherche actuelle sur les modèles endogènes. En effet, dépassant les pesanteurs géo-politiques et socio-culturelles de leur époque, les fondateurs du Heer inaugurent une théorie et une pratique de l’exercice du pouvoir dans la société humaine qui interrogent et relativisent certains paradigmes de la science politique moderne. Les astuces qu’ils ont mis au point pour civiliser le pouvoir démontrent la profondeur de leur réflexion sur le politique et de leur connaissance de cet être social en perpétuelle quête de pouvoir qu’est l’homme. Ainsi, en confinant la tyrannie du pouvoir patriarcal, souvent prélude à l’autocratie politique, au niveau du Heer, c’est-à-dire au niveau des rapports agnatiques de parenté, et en instaurant la démocratie, c’est-à-dire l’égalité des droits et des devoirs, au niveau de la confédération des tribus, les théoriciens du Heer ont en quelque sorte piégé le pouvoir. Celui-ci est partagé entre les chefs de clan (pour les affaires strictement familiales), les Sages des assemblées (pour les affaires courantes de la communauté) et l’Ogaas (pour les rituels de sauvegarde de l’unité et de la paix). Nous avons là un système politique où le pouvoir est sectionné, contre-balancé et par conséquent entravé dans sa tentation au totalitarisme. Conscients du fait que le pouvoir corrompt inéluctablement, les philosophes du Heer ont, avec habileté politique, pensé une royauté qui symbolise le pouvoir en la personne de l’Ogaas tout en lui retirant toute possibilité de se l’approprier et d’en abuser. Celui qui détient la charge suprême chez les Issa est aussi celui qui décide le moins dans les affaires de la communauté. Alourdi de devoirs et démuni de toute force de coercition, le roi Issa est ainsi neutralisé. Le pouvoir royal est donc d’autant mieux spécifié et flatté avec toute la symbolique nécessaire qu’il est contenu dans sa sphère magico-spirituelle.

Pour pallier aux inévitables troubles que suscite en général la course à la succession (usurpations, coups de force), le Heer a prévu un mode de désignation du roi pour le moins original. En effet, la charge royale n’est ni héréditaire (pour écarter toute compétition entre descendants), ni obtenue par élection (pour écarter toute concurrence entre les différentes tribus qui mettrait en péril l’unité de la confédération). L’Ogaas est choisi, relativement jeune, au sein d’un même clan, par une Assemblée spéciale de Sages à la suite d’une longue et laborieuse sélection où les sciences telles l’astrologie, la divination, la cabalistique et l’interprétation des songes sont sollicitées en vue d’identifier l’élu correspondant aux critères objectifs et métaphysiques bien définis. Pour rendre la fonction du roi encore moins attractive, le Heer prévoit, par exemple, le rituel du rapt du futur roi. Cela consiste à lancer à l’aube un assaut-surprise sur le campement du jeune élu et à l’enlever contre le désir de sa famille qui refuserait de perdre un jeune homme vaillant sans la moindre compensation. Face aux risques d’anarchie qui pourraient découler de cette neutralisation du pouvoir royal, le Heer introduit un processus de prise de décision qui fait des législateurs des assemblées les exécuteurs de leurs propres décisions. La composition paritaire des assemblées où tous les clans de la confédération sont représentés et la transparence des méthodes de gouvernance traditionnelle facilitent ce procédé. La loi de la majorité en vigueur dans les démocraties modernes est remplacée dans le Heer par celle de l’unanimité dans le processus de prise de décision. Les Issas préfèrent repousser une prise de décision jusqu’au 12ème Arbre, c’est-à-dire épuiser les 12 possibilités de recours prévues par la loi, afin d’atteindre le plus grand consensus possible. Mais une fois que la décision est prise, chaque membre des assemblées se fait un honneur de veiller à sa bonne exécution. Dans la résolution des conflits, ce processus de prise de décision permet de responsabiliser les parties en conflits pour mieux honorer les accords.

Dans sa préoccupation d’assurer l’homogénéité de la confédération et l’intégration des différentes tribus, le Heer introduit un procédé également original. La charge royale est confiée à une des tribus dites affiliées de la confédération pour éviter des compétitions inutiles entre groupes majoritaires et faciliter l’intégration des minorités. Outre cette conception d’un pouvoir par nature corrupteur qui nécessite d’être contrebalancé et contrôlé, la philosophie du Heer se caractérise encore par la primauté accordée au libre choix et à la libre adhésion au consensus socio-politique. La notion de contrainte par la force est étrangère au Heer qui n’a même pas prévu un organe de coercition pour l’exécution des lois. Pour les théoriciens du Heer, l’adhésion à un quelconque contrat socio-politique doit résulter d’un acte volontaire, réfléchi et libre. Une loi est d’autant mieux respectée que ceux auxquels elle s’applique, ont compris sa nécessité pour eux-mêmes. Toute la légitimité et le respect dont jouit le Heer découlent de cette appropriation de ses lois par chaque membre de la communauté Issa qui est ainsi appelé, un jour ou l’autre, à devenir lui-même et en même temps le juge et le gendarme de la loi. Cette légitimité est inculquée dès la prime jeunesse à travers un processus d’apprentissage bien structuré et notamment par le canal d’une éducation civique aux droits et devoirs du Heer. L’esprit de droit et la conscience de loi que l’on retrouve chez les Issas sont acquis dès le tendre âge; ils sont transmis à travers les formations initiatiques et les productions culturelles telles que les légendes, contes, proverbes et devinettes. A partir de l’adolescence, l’individu Issa peut déjà assister aux délibérations des assemblées durant lesquelles il s’habitue au discours juridique et politique. Adulte, il pourra lui-même être amené à tenir ce discours et défendre ses droits en faisant référence au Heer. Ce processus de vulgarisation et de dissémination des enseignements explique la survivance du Heer et son opérationnalité même en milieu urbain.

Conclusion

Tous ces enseignements du Heer que nous venons de résumer montrent, si besoin est, que certaines sociétés traditionnelles africaines recèlent en leur sein des préceptes politico-philosophiques pouvant être exploités dans la recherche actuelle de systèmes endogènes de résolution des conflits et de gouvernance démocratique11. Ces enseignements pourraient inspirer tous ceux qui, après l’échec des prêt-à-penser importés en Afrique, essaient de renouer avec les philosophies du libre-arbitre et de consensus de leurs cultures. Malgré ce constat, les greffes d’organes politiques étrangers semble, hélas, se poursuivre, au mépris du bon sens. A des sociétés structurées autour de l’identité et de la responsabilité collectives, on continue de plaquer des lois, des institutions, des codes électoraux et de méthodes de résolution des conflits faits par et pour des sociétés basées sur l’individu. La tradition de consensus, comme celle que nous venons d’étudier, est abandonnée au profit d’une conception plus limitative de l’adhésion au contrat social. On institue des parlements dont le mode de représentation et la composition ignorent les vraies causes de clivages socio-politiques, les vraies contradictions des solidarités traditionnelles, pour ne retenir que la confrontation des partis politiques à but alimentaire souvent sans assise populaire ou sans projet de société. On applique des règles des bureaucraties étatiques pour essayer de résoudre des conflits inter-communautaires qui appellent d’autres connaissances et d’autres expériences.

Le retour aux mécanismes et valeurs de consensus, de solidarité et de culture de la paix des peuples dont l’on commence à parler de plus en plus est un signe de cette prise de conscience, tant il est vrai que l’universel, c’est le local, moins les murs. Cette nouvelle démarche exige d’interroger sans complaisance non seulement les discours dominants sur la paix et la démocratie, mais également les instruments et les accessoires qui leur sont rattachés. Elle implique une critique systématique de tous les nouveaux slogans et gadgets politiques, économiques et institutionnels que l’on essaie d’imposer à l’Afrique par toutes les conditionnalités possibles. Cette dynamique demande d’engager une véritable rénovation de l’éducation et de la recherche en vue de concevoir non seulement des nouveaux paradigmes mais aussi de nouveaux instruments et outils didactiques capables d’intégrer et opérationnaliser les ressources traditionnelles, comme celles décrites dans cet ouvrage. Elle appelle à une véritable éducation pour la paix et la démocratie qui plonge ses racines dans le riche terreau de nos cultures.

En d’autres termes, cette nouvelle approche exige de poser désormais l’équation de la démocratie et de la gouvernance autrement. Le problème n’est plus désormais de chercher comment acclimater, africaniser les recettes importées ou imposées, mais de trouver comment moderniser, réactualiser les valeurs positives des traditions démocratiques africaines. C’est un défi important qui ne peut se contenter des lieux communs sur le passé glorieux de l’Afrique et des discours paresseux sur la spécificité de l’homme africain.


Bibliographie

  1. Mohamed A. RIRACHE, “Speared from the Spear : Traditional Somali behaviour in warfare”, International Committee of the Red Cross, Somali Delegation, Nairobi, February 1997
  2. A. FARAH et I.M LEWIS, “Peacemaking endeavours of contemporary lineage leaders: a survey of grassroots peace conferences in North-west Somalia” Report, Action Aid, London, 1993
  3. I.M. LEWIS, “A pastoral Democracy”, Oxford university Press, London, 1961; R. Burton, “First steps in East-Africa”, Memorial Edition, London, 1894
  4. A. MOUSSA IYE, “Le verdict de l’Arbre : autopsie d’une démocratie pastorale”, International Printing Press, Djibouti, 1990.
  5. J. CUOQ, “L’islam en Ethiopie, des origines aux XVIème siècle”, Nouvelles Editions Latines, Paris, 1981; CHIBAB El-DIN Ahmed, “Histoire de la Conquête de l’Abyssinie”, édité et traduit par René Basset, Publications de l’Ecole des Lettres d’Alger, Paris, 1897-1901
  6. Mohamed A. RIRACHE, “Impact of 16th century upheavals on tribal desintegration and regrouping in the Horn of Africa”, Djibouti, 1986.
  7. G. HERAULT, “Modes informels de résolution des conflits dans les quartiers pauvres d’Ibadan”, in Pauvreté urbaine et accès à la justice en Afrique, L’Harmattan, Paris, 1995
  8. J.G BIDIMA, “Une juridiction de la parole”, Ed. Michalon, Paris, 1997
  9. A. MOUSSA IYE, “Tradition de succession de la royauté Issa : Procédures et protocoles relatifs à la recherche, au choix, à l’intronisation et à l’installation des Ogass Issa” , Addis ababa, 1997
  10. J.G BIDIMA, op. cit.
  11. R. Burton, “First steps in East-Africa’, Memorial Edition, London, 1894

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