LES FONDEMENTS ENDOGÈNES D’UNE CULTURE DE PAIX AU MALI :
Les mécanismes traditionnels de prévention
et de résolution des conflits


DOULAYE KONATE


L’Afrique a été et continue d’être perçue comme le continent de la guerre, celui des conflits fratricides qui opposent sans cesse des «tribus» ou des «ethnies» antagonistes. Les conflits meurtriers qui affectent aujourd’hui encore de nombreuses régions du continent (Région des Lacs, les deux Congo, le Libéria, la Sierra Léone etc...) confortent hélas cette image négative. Il faut rappeler que le caractère hiérarchisé et donc inégalitaire des sociétés africaines, et en particulier soudano-sahéliennes, en font des sociétés conflictuelles. L’image d’Epinal d’une Afrique précoloniale faite de sociétés harmonieuses ignorant les conflits, véhiculée au lendemain des indépendances par une certaine littérature ne résiste pas à l’analyse rigoureuse des faits. C’est précisément parce que la violence (ouverte ou latente) était omniprésente que les sociétés ouest-africaines ont mis en oeuvre des mécanismes et des procédures visant à prévenir et à gérer les conflits le cas échéant. Aussi, l’intégration «précoce» des populations ouest-africaines dans le cadre de grands ensembles politiques (Empires médiévaux du Ghana, du Mali et du Songhai) explique dans une large mesure le caractère relativement peu heurté des relations inter ethniques. Nombre de traditions et de pratiques sociales communes aux peuples de cette région ont contribué efficacement et participent encore aujourd’hui au maintien de la paix.. Les valeurs qui s’attachent à la tolérance et à la non violence sont partout sous-jacentes dans de nombreuses traditions culturelles et s’expriment à travers la sagesse populaire. Ainsi les expressions bamanan de sabali1 (invitation à la modération), bèn (la concorde), niongo gasi sigui (le respect de l’autre) sont couramment utilisées dans les proverbes, chansons et autres contes comme pour éduquer et sensibiliser la société autour de la question du maintien de la paix.

Notre démarche consistera d’abord à faire ressortir les causes et la nature des conflits que connaissaient les sociétés africaines, à analyser quelques pratiques sociales et autres moyens de prévention et de résolution des conflits. La réflexion portera ensuite sur la fonctionnalité de ces mécanismes dans l’Afrique contemporaine et la contribution possible de l’expérience ouest-africaine, à la promotion d’une culture de la paix en Afrique.


I. CAUSES, NATURE ET ACTEURS DES CONFLITS DANS LES SOCIÉTÉS TRADITIONNELLES.

1) Causes et nature des conflits

En Afrique, les conflits ouverts avaient différentes causes et revêtaient différentes formes. Dans l’histoire du Mali on peut distinguer au moins quatre types de conflits armés :

2) Les acteurs

Dans le cas des conflits qui opposaient des Etats organisés, l’initiative de la guerre revenait aux souverains et les acteurs en étaient les ressortissants de ces états recrutés selon diverses modalités. La plupart de ces conflits dans la bande soudano-sahélienne avaient surtout des mobiles territoriaux, économiques ou idéologiques. Les conflits se fondaient rarement sur des clivages «tribaux». L’existence de mécanismes agissant en faveur de la paix et l’observation par les protagonistes de conventions régissant les guerres expliquent sans doute que les nombreux conflits qui rythmaient la vie des sociétés africaines dégénéraient rarement en opérations génocidaires comme c’est la cas aujourd’hui dans de nombreux pays.

II. TRADITIONS CULTURELLES ET PRATIQUES DE PRÉVENTION ET DE RÉSOLUTION DES CONFLITS

Dans la plupart de ces sociétés la recherche de la paix reposait sur quelques principes. On cherchait d’abord à prévenir les conflits par des efforts de régulation sociale ou par des actions diplomatiques. On faisait volontiers la guerre lorsque cela devenait inévitable et la guerre devenait alors le moyen de faire la paix. En général, on convenait de la nécessité de rétablir la paix chaque fois qu’un conflit éclatait. Dans l’approche des mécanismes de prévention et de résolution des conflits, il faut distinguer le niveau de la communauté et des états organisés de celui des relations inter-étatiques.

1) Au sein des communautés et des états organisés

Dans la plupart des sociétés ouest-africaines dites segmentaires, c’est à dire à base de clans liés entre eux par un système de solidarité, les alliances jouent un rôle essentiel dans la cohésion sociale5.

- Le mariage interclanique :

La pratique de l’exogamie et de la polygamie assurent des relations d’échanges matrimoniaux entre clans à l’exception des hommes de castes réduits à l’endogamie. Ces alliances inter-claniques par le biais du mariage créent des liens de sang qui réduisent considérablement les risques de conflits ouverts.

- Le «sanankouya» ou «alliance à plaisanterie»:

Le «sanankouya» que certains ethnologues ont maladroitement assimilé à une «parenté à plaisanterie» (appelée aussi cousinage à plaisanterie) est un système de solidarité inter-clanique et inter-ethnique très répandu en Afrique de l’Ouest. Il ne repose pas sur une parenté réelle entre alliés à la différence de la «parenté à plaisanterie» qui concerne des personnes ayant des liens de parenté avérés6. La manifestation la plus remarquable du sanankouya réside dans les échanges de plaisanteries entre alliés. Les propos souvent injurieux qu’échangent à toute occasion les partenaires ne peuvent donner lieu à aucune conséquence. Mais au delà de cet aspect ludique, l’alliance requiert une assistance mutuelle entre alliés (sanankoun) en toutes circonstances, un devoir voire une obligation de médiation lorsque l’un des partenaires est en conflit avec un tiers. De nombreuses études consacrées à ce phénomène typique des sociétés ouest africaines ont donné lieu à des interprétations différentes quant à ses origines et à sa signification. M. Griaule et V. Pâques l’ont interprété comme étant une «alliance cathartique avec fonction purificatrice» reposant au départ sur un serment qui scellait un pacte de fraternisation7. L’alliance engage donc les contractants et leurs descendants. Elle unit des groupes portant des patronymes différents et qui se repartissent entre différentes ethnies vivant dans différents pays de l’Afrique de l’Ouest. On peut citer ainsi les alliances Diarra-Traoré; Keïta-Coulibaly, Touré-Cissé-Diaby, Bathily-Soumaré.

Le sanankouya (appelé Mangu chez les Dogons) peut avoir un caractère inter-ethnique (Mandingue-Peul, Bamanan-Peul, Sonrhai-Dogon, Dogon-Bozo, Minianka-Sénoufo, etc.).. L’alliance peut unir aussi des groupes ethniques à des castes (Peuls-Forgerons) ou des castes entre elles (forgerons-autres castes.) ou encore des contrées entre elles dans la mesure ou celles-ci ont un peuplement relativement homogène8. Quant aux fonctions du sanankouya, Sory Camara (qui a entrepris une étude des différents aspects de l’alliance) retient que celle-ci à travers les échanges verbaux à caractères irrévérencieux entre alliés «permet de canaliser les tensions éprouvées dans les rapports de parenté clanique et avec les alliés matrimoniaux»9. En effet le sanankouya établit une relation pacificatrice qui joue le rôle d’exutoire de tensions qui autrement dégénéreraient en violences. Comme l’écrit fort justement Sory Camara «il s’agit de désamorcer la guerre, de la jouer pour ne pas la faire». Ainsi le sanankouya permet aux africains de l’ouest de différentes contrées de fraterniser au premier contact, de dédramatiser des situations qui ailleurs conduiraient à des conflits ouverts. Au Mali, le sanankouya agit comme une thérapeutique qui participe quotidiennement à la régulation sociale. Les plaisanteries qu’échangent les alliés contribuent à détendre l’atmosphère, à rétablir la confiance, toutes choses indispensables au dialogue.

- La médiation

La médiation comprise comme l’entremise d’un tiers neutre entre deux ou plusieurs parties en vue de les concilier ou de les réconcilier, est une pratique ancienne et essentielle dans les relations sociales au Mali. Dans les conceptions religieuses traditionnelles, l’harmonie de l’Univers nécessite une médiation constante entre les forces du Cosmos et les hommes, entre les ancêtres et les descendants et entre les vivants eux mêmes. La conciliation ou la réconciliation est souvent scellée par des sacrifices d’animaux (victimes expiatoires) effectués par le descendant le plus âgé de la famille fondatrice du village. Les chefs de lignage, les prêtres, les forgerons assument cette fonction dans des situations précises. En Islam la médiation entre les membres de la même communauté doit être un comportement, mieux un devoir pour tout croyant. Les sociétés soudano-sahéliennes qui se nourrissent à ces diverses sources ont aussi la particularité d’avoir spécialisé des catégories sociales dans les missions de médiation et de conseil. Ce sont les «Niamakala» (forgerons, griots, cordonniers, «finah»).

- Les compétitions sportives et artistiques

Les compétitions sportives telles que la lutte traditionnelle pratiquée dans de nombreuses sociétés ouest-africaines, les fantasia (courses de chameaux ou de chevaux) dans les sociétés nomades, les concours musicaux ou de danse sont autant d’occasions ou de manifestations contribuant au rapprochement des communautés. Elles peuvent aussi sceller des réconciliations.

2) Au niveau des relations intercommunautaires et inter-étatiques

Les relations intercommunautaires et inter-étatiques se sont très tôt organisées en Afrique de l’Ouest dans le cadre de formations étatiques dont la plus ancienne fut le Ghana (IVème - XIème siècle) auquel succéderont le Mali (XIIIème - Xvème siècle) et l’Empire Songhoi (XVème - XVIème siècle). Dans tous ces états «centralisés», les souverains mirent en oeuvre des stratégies visant à assurer la paix fondée sur la stabilité politique et sociale. Parmi celles-ci ont peut citer :

- Les alliances matrimoniales étendues

Les empereurs du Ghana (Kaya Maghan) prenaient des épouses dans les différentes provinces de leur vaste état. Les liens de sang qui résultaient de ces alliances constituaient un ciment entre la famille impériale et les suzerains locaux. Les enfants issus de ces mariages devenaient des relais efficaces du pouvoir central et constituaient d’excellents médiateurs en cas de conflits. On retrouve cette pratique des alliances étendues et le rôle de médiateur du neveu dans les Empires du Mali, du Songhoi et dans de nombreux royaumes des XVIIIème et XIXème siècles; Cette pratique était assortie de la politique dite des otages.

- La politique des otages

Elle consistait pour les souverains à exiger de leurs vassaux que leurs enfants, notamment les aînés, souvent apparentés à la famille impériale soient élevés à la cour. Cette pratique visait à s’assurer la fidélité des princes à travers la formation intellectuelle et idéologique qu’ils recevaient. Elle a été reprise par l’administration coloniale avec l’institution de l’Ecole des fils de chefs de Gorée au Sénégal.

- La diplomatie

La diplomatie définie comme «la science des rapports mutuels, des intérêts respectifs des souverains et des états, l’art des négociations» (Nicolson H. cité par D. Abwa10) est d’un usage très ancien et répandu en Afrique de l’ouest. La diplomatie dans l’Afrique précoloniale mériterait d’être mieux étudiée. Dans le contexte ouest-africain, on peut d’abord retenir de nombreux faits diplomatiques qui ont contribué à la qualité des relations de voisinage entre les Etats soudanais médiévaux et leurs voisins nord-africains notamment. Au Xème siècle, l’Empereur du Ghana, bien qu’étant adepte de la religion traditionnelle (religion d’Etat à Ghana) traitait avec beaucoup d’égards ses hôtes musulmans dont certains lui servaient de conseillers. Les Kaya Maghan avaient conscience du rôle important des commerçants arabo-berbères pour la prospérité de leur empire fondée essentiellement sur le commerce transsaharien. Après la victoire de Kirina (1235) qui marqua le point de départ de l’Empire du Mali, les hommes de Soundiata déployèrent une vaste action diplomatique (à l’échelle du Mandé et des autres entités issues de l’éclatement du Ghana) dont le point culminant fut l’Assemblée de Kouroukanfouga au cours de laquelle furent établies les bases du nouvel Empire11. Il est vrai que cette négociation était doublée d’une action dissuasive et même souvent coercitive à l’endroit de certains roitelets récalcitrants. Les relations entre les successeurs de Soundiata et les souverains d’Afrique du Nord offrent de nombreux exemples d’actes diplomatiques en faveur de la paix. Ibn Khaldoun fait état des échanges d’ambassadeurs entre les empereurs Maliens Mansa Moussa (ou Kankou Moussa, l’empereur pèlerin), son frère Mansa Souleymane et les sultans mérénides du Maroc12 Ces ambassades étaient constituées d’agents itinérants convoyant dans les deux sens des cadeaux divers. L’excellence des relations entre le Maroc et le Mali était telle que les grands événements qui se produisaient dans l’un de ces pays étaient ressentis dans l’autre. Ces relations de bon voisinage se sont poursuivies sous le règne des Askia au Xvème siècle. Seul l’engagement des Saadiens dans une politique expansionniste en direction du Soudan marquera la fin de ces relations paisibles. Les troupes marocaines se lançeront alors à la conquête du Soudan (1590). Pour la période contemporaine marquée par le contact avec les Européens, les initiatives diplomatiques africaines à l’endroit des conquérants sont légion. S. Camara en fait état, sur la foi des documents d’archives de la mission que l’Almamy Samory Touré (figure emblématique de la résistance africaine à la pénétration coloniale), envoie à Paris en 1886 à la suite de combats violents avec les troupes françaises13.

- La coopération économique :

L’établissement et le développement de relations économiques entre différentes communautés ou Etats constitue aussi un moyen important de sauvegarde de la paix. L’activité diplomatique soutenue entre les souverains maliens et ceux du Maroc avaient entre autres, des mobiles économiques qui concourraient au maintien de la paix. Soundiata avait si bien compris le rôle des échanges économiques dans l’intégration des peuples de l’empire qu’il venait de fonder, qu’il réserva une place de choix au commerce dans son fameux mot d’ordre «la terre, le commerce et la guerre», trilogie qui résumait bien son programme politique. Dans le contexte soudano-sahélien caractérisé par l’ouverture des espaces et la facilité de circulation des hommes et des biens, les marchés, les foires jouent un rôle essentiel dans le rapprochement des communautés. Le marché n’est pas seulement un espace d’échanges économiques, mais il est aussi un espace de convivialité où se nouent des relations interpersonnelles et intercommunautaires.

- La guerre comme moyen de rétablir la paix

Dans les sociétés ouest-africaines, certaines guerres visaient à rétablir la paix. La guerre marque toujours l’échec de la diplomatie, mais elle peut constituer aussi le moyen de renouer avec la négociation. D’une façon générale on fait la guerre pour prouver sa force à autrui. Ainsi à Ségou, capitale du royaume du même nom, les griots du roi proclamaient «Ni kèlè ma ké sèba tê don» («il faut la guerre pour que le plus fort soit reconnu»). Les malinkés distinguent aussi les guerres prédatrices «fandenkele», des guerres que l’on pourrait justifier et l’épopée mandingue exprime cette «ambivalence» de la guerre à travers la formule suivante : «Kèlè le ka Mandé ti, Kélé le ka Mandé lo» («C’est par la guerre que le Mandé fut détruit, c’est aussi par la guerre que le Mandé fut bâti»)14. Dans la mesure ou la guerre était envisagée comme un moyen de rétablir la paix, elle devrait obéir à des conventions et des règles strictes. On essayait par tous les moyens de limiter les pertes en vies humaines au cours des confrontations armées ce qui explique sans doute le nombre élevé des «captifs» provenant de ces guerres et dont on retrouve les traces dans les structures sociales ouest-africaines.

3) Artisans de Paix et agents diplomatiques

Les mécanismes de prévention et de règlement des conflits dans les sociétés ouest-africaines fonctionnent en grande partie grâce à des hommes et des femmes qualifiés appartenant aux groupes “castés” de la grande famille des «niamakala». D’autres acteurs tels les Ulémas, les mentors (dans les cours impériales du Songhoi et de la capitale de la Dina) les notables locaux (chefs de village, imam etc.) participaient également au maintien de la paix par leurs intercessions diverses.

- Les Niamakala : Numu (forgeron) Jeli (griots) Garanké (cordonniers) Finah.

Parmi ces groupes “castés”, les griots jouent un rôle particulier. Ils étaient et sont toujours omniprésents dans nombre de sociétés ouest africaines en tant que conseillers auprès des souverains agents diplomatiques entre princes, médiateurs - pacificateurs à l’intérieur de la société globale. Leur statut particulier en faisaient des «arbitres non engagés», des agents désignés de la médiation sociale. Le forgero, de par ses fonctions qui sont généralement de l’ordre du sacré (sacrificateur) parce que se rapportant aux cosmogonies et aux mythes fondateurs, est un acteur essentiel de la régulation sociale. Le Finah chez les bamanan, les Mabo Peul exercent également leurs talents dans la médiation et le conseil. Des réseaux relationnels plus ou moins denses s’établissaient entre certains de ces acteurs au delà des frontières étatiques ou communautaires facilitant le jeu diplomatique.

- Notables et autres personnes d’influence

L’historien Français Jean Bazin a consacré une étude à une catégorie particulière de médiateurs au caractère étonnamment moderne. Ce sont les «Rois femmes» de la région de Ségou, «Mansa Moussow» lointains descendants des princes locaux déchus à la suite de la formation des royaumes bamanan de Ségou. Considérés par les populations comme maîtres du «sol» en tant que descendants des fondateurs, craints et respectés pour cela, ils arbitraient les conflits fonciers en amenant les parties en conflit à la négociation15. Les chefs coutumiers, les imams, les prêtres (de cultes traditionnels ou chrétiens) ont aussi un rôle important dans la médiation sociale et l’arbitrage des conflits.

III. De l’utilisation des mécanismes traditionnels dans la prévention et le règlement des conflits actuels

Dans l’analyse des problèmes actuels de l’Afrique, il nous parait utile de se départir de «référent précolonial», cette construction intellectuelle que l’on bâtit autour du passé précolonial de l’Afrique et que l’on cherche à opposer systématiquement à la «modernité». Il n’existe pas d’antinomie, ni de rupture entre tradition et modernité dans la vie quotidienne des sociétés maliennes. Il est cependant évident que les conflits actuels ne revêtent pas les mêmes formes et n’ont pas les mêmes causes que ceux que connaissaient les sociétés dites «pré-coloniales».

1) Le contexte nouveau des conflits actuels

Les conflits actuels se produisent dans le cadre des «Etats-nations» africains qui ont beaucoup de mal à émerger ou à se consolider. S’il est vrai que l’Etat et la nation ne sont pas des phénomènes étrangers à l’Afrique, il est aussi juste de relever que l’»état-nation» dans sa forme présente est le résultat d’un «greffage» opéré par la colonisation et dont la réussite varie selon les contextes16. Sous le couvert de l’ethnicité, de nombreux conflits en Afrique traduisent cette crise de «l’Etat-nation» qui ne parvient pas à la définition claire d’une citoyenneté pour tous et dont l’absence notoire de démocratie constitue un frein au développement. L’inadéquation des systèmes politiques aux évolutions, l’aggravation des problèmes économiques (qui exacerbe la question de la répartition équitable des ressources nationales), la gestion autoritaire des questions identitaires (non reconnaissance de la diversité culturelle, exclusion des minorités) constituent quelques unes des causes des conflits qui ravagent le continent. Leurs effets sont d’autant plus désastreux que les protagonistes recourent à des moyens sophistiqués et à des techniques d’extermination à grande échelle (le concept de «purification ethnique» se rattache à cet contexte nouveau). Les conflits sociaux occasionnés par les revendications corporatistes ou catégorielles typiques des sociétés modernes sont aussi en expansion.

Dans le cas précis du Mali l’expérience récente a prouvé que le recours aux mécanismes traditionnels pouvait être d’une certaine efficacité dans la prévention et le règlement de certains conflits17. Il en a été ainsi pour le dénouement des crises scolaires successives qui ont marqué la vie du pays depuis la chute du régime de Moussa Traoré. Plus spectaculaire et exemplaire a été le rôle de ce que l’on appelle la «société civile»18 dans le règlement de la douloureuse et difficile question du Nord du Mali, la révolte touarègue qui mettait en péril l’unité même du pays. Ceci étant, notre approche des différentes expériences maliennes en la matière nous incite à penser que le recours aux mécanismes traditionnels de médiation, pour être efficace, doit se faire avec discernement, et selon la nature du conflit. Cette observation s’inscrit dans la droite ligne du passionnant débat en cours sur le rôle de la société civile, aux contours souvent imprécis, dans les mutations politiques en cours dans nos pays19..

2) La nécessité de circonscrire le champ d’utilisation des mécanismes

La médiation sociale, qu’elle soit assurée à travers le sanankouya (alliance à plaisanterie) ou par les acteurs qualifiés tels les griots et autres ne peut se substituer au dialogue direct et à la négociation entre acteurs de la scène politique. Les limites de la médiation menée par les notables, les religieux et autres associations sont apparues très vite dans la recherche de solutions à la crise politique née de la contestation par l’opposition des résultats des consultations électorales d’avril 1997. C’est que le contentieux est éminemment politique et requiert une négociation entre les acteurs politiques. Le rôle d’un médiateur est de contribuer à ramener un climat de confiance entre les parties en conflit et d’essayer au tant que possible de rapprocher les positions en obtenant des uns et des autres des concessions mutuelles. C’est en cela que la médiation se distingue d’une simple intercession qui ressort d’un rapport hiérarchique entre les parties avec la possibilité pour l’une d’entre elle de tirer avantage de sa position. Il y a donc un malentendu qui fait que là où les uns voient une médiation, les autres ne perçoivent que ruse et divertissement. S’y ajoute la difficile question de la neutralité absolue qui doit caractériser les médiateurs. Tout cela explique que la médiation utilisant des pratiques traditionnelles n’est pas une panacée.

3) Adapter les mécanismes traditionnels au nouveau contexte politique

Certaines réflexions sur le sujet ont posé de façon très pertinente la question du rapport à établir entre les pratiques traditionnelles de régulation sociale et les exigences de l’état de droit20. La formalisation (par la législation ou la codification) de certaines de ces pratiques ne risquerait-elle pas d’en compromettre l’efficacité? Le débat reste ouvert. Sur le plan politique et institutionnel, la reconnaissance par les autorités politiques du rôle de la médiation dans la régulation sociale a conduit à l’adoption en 1997 d’un décret portant création d’un poste de médiateur de la République.

4) Promouvoir des formes de dialogue et de concertation inspirées des traditions africaines.

Les mécanismes et les techniques qu’utilisent la communication dans les Sociétés africaines ont été très peu étudiés jusqu’ici. D’une façon générale on sait que celle-ci privilégiait la recherche constante du consensus et cela à travers des procédures appropriées de prises de décisions. La démarche visait à limiter les risques de polarisation des opinions contraires source de confrontations. On pourrait objecter à cela que le consensus n’est pas synonyme de démocratie. Soit, mais faudrait-il pour autant occulter les formes de concertation que pratiquent toujours une grande partie de nos populations au profit des «caricatures» de procédures dites démocratiques dont l’imposition met en péril dans certains cas la paix et la cohésion sociale du groupe?

L’exemplarité du processus qui a conduit au rétablissement de la paix dans les régions nord du Mali ressort aussi et surtout de l’efficience du choix des formes de dialogue et de concertation par les médiateurs et les pouvoirs publics. Outre les grandes conférences qui ont jalonné le processus (Ségou, Mopti) qui regroupaient les différentes parties, les médiateurs et la société civile, de larges débats ont été initiés à la base21 (à l’intérieur des communautés et entre leurs représentants) favorisant une prise de conscience collective face au drame que constituait ce conflit. Ces concertations se faisaient naturellement suivant des procédures et un protocole de gestion de la parole conformes aux normes sociales et culturelles des populations concernées.
Les cultures africaines recèlent dans leur profondeur des ressources pouvant contribuer à la promotion d’une culture de paix et d’un nouvel humanisme fondés sur la reconnaissance et le respect de l’autre. Ces valeurs de tolérance trouvent au Mali leur expression dans des attitudes largement partagées tels le devoir d’accueil et le respect dû à l’étranger. Chez les minyanka du sud du Mali, par exemple, une quinzaine dédiée chaque année à l’»Etranger» est consacrée à la célébration de la Paix. Cette fête de la paix dite du «Nampoun» (étranger en minyanka) ouvre une période de trêve au cours de laquelle toute querelle est proscrite. La célébration du «Nampoun» est aussi celle d’une divinité tutélaire (l’une des plus importantes chez les minyanka) qui se serait offerte aux minyanka sous les traits d’un étranger handicapé physique, comme pour éprouver leur hospitalité.
Certains considèrent que les fréquentes références aux cultures africaines (identifiées à du «culturalisme») visent à singulariser l’Afrique et risquent d’occulter l’essentiel qui selon eux est l’édification d’un état moderne dont la vocation est précisément d’assurer la régulation sociale. Il se trouve que l’universalité de l’Etat n’est pas une évidence, et celui-ci éprouve en outre un peu partout dans le monde d’énormes difficultés à assurer son rôle de régulateur et à garantir à tous des droits. Cela pourrait expliquer sans doute l’extraordinaire explosion de la vie associative et la multiplication des réflexes communautaires y compris dans le vieux monde. Nous pensons qu’une meilleure connaissance des mécanismes et des modes de fonctionnement des sociétés africaines éclairerait davantage notre appréciation des mutations en cours contribuant ainsi à l’effort collectif de recherche et de maintien de la paix.



NOTES BIBLIOGRAPHIQUES

  1. 1 Chez les Bamanan la modération est une vertu cardinale et constitue l’arme des forts.
  2. Drissa DIAKHITE, “Le Mansaya et la société mandingue. Essai d’interprétation des luttes politiques qui ont donné naissance à l’Empire du Mali au XIIIème siècle”. Thèse de doctorat 3ème cycle dact., C.R.A., Paris I, Décembre 1980.
  3. D.T. NIANE, “Recherches sur l’Empire du Mali au Moyen âge” P.A. Paris 1975. Cette lutte victorieuse de Soundiata marque la naissance de l’Empire du Mali (XIIIème siècle).
  4. A. KONARE BA,”L’épopée de Ségou, Da Monzon : Un pouvoir guerrier”, Ed. Pierre Marcel-Favre, Lausanne 1987.
  5. Sory CAMARA, “Gens de la parole. Essai sur la condition et le rôle des griots dans la société malinké”, A.C.C.T, Ed. Khartala Paris. SAEC Conakry, 1992
  6. C’est par exemple la possibilité qui est donnée à un petit fils de plaisanter avec son grand père ou à un frère de s’adresser «vertement» à sa belle soeur (l’épouse du frère aîné) ou l’inverse. Voir à ce sujet Sory Camara, “les gens de la parole”, op. cit.
  7. Marcel GRIAULE, “L’alliance cathartique”, Africa, 1948, XVIII/4; Viviane PÂQUES, “Les Bambaras”, Ed. P.U.F., Paris 1954
  8. Une enquête de A.R. N’Diaye sur les correspondances ethno-patronymiques sur quelque six pays de l’ouest africain révèle un réseau dense d’alliances qui témoigne selon l’auteur d’une intégration de fait sur une large échelle. A. Raphaël N’DIAYE, “Correspondances ethnopatronymiques et parenté plaisante: une problématique d’intégration à large échelle” in «Environnement africain» n° 31 32. vol VIII 3-4 Dakar 1992 p. 97-127.
  9. Sory CAMARA, op. cit.
  10. D. ABWA, “La diplomatie dans l’Afrique précoloniale, le cas du Pays Banen”, Université de Yaoundé I, F.L.A.S.H. Département d’histoire, 1990
  11. D.T. NIANE, op. cit.
  12. Doulaye KONATE, “Fès et l’Afrique: les Relations économiques et culturelles entre le Mali et le Maroc du XIVème au XVIème siècle”. Publication de l’Institut des Etudes Africaines (I.E.A.) de Rabbat 1997 série n° 3
  13. Selon Sory Camara, la dite mission conduite par le griot confident de l’Almamy Oumar Diali comprenait le fils de Samory, Dia Oulé Karamoko et un «finah», Nassikha Mody.
  14. Drissa DIAKHITE, op. cit.
  15. Jean BAZIN, “Les Rois-Femmes de la région de Ségou”. Cahiers d’études africaines. XXVII. 3-4, 111-112, 1988.
  16. Catherine COQUERY-VIDROVITCH, “De la nation en Afrique Noire”, Extrait du Débat, n° 84, mars-avril 1995. Paris, Ed. Gallimard.
  17. De nombreux conflits sociaux nés de «l’anarchie revendicative» qui a suivi la chute du régime de Moussa Traoré ont été apaisés, voire résolus grâce à la médiation des notables, de religieux, des associations.
  18. Cette «société dite civile» regroupe en fait les acteurs traditionnels précédemment évoqués (griots, notables, Ulémas, chefs traditionnels, associations diverses). Son action a été appuyée par l’Etat et confortée par des médiateurs et “facilitateurs” étrangers.
  19. Adam Bâ KONARE, «Solidarité africaine et Intégration, la voie de la société civile. Contribution au Colloque International «l’oeuvre de Cheikh Anta Diop et la Renaissance de l’Afrique au seuil du 3ème millénaire «, 22 fév. - 2 mars 1996». Dakar
  20. A. Bâ KONARE, op. cit.
  21. Le rôle des équipes mobiles comprenant entre autres des notables et d’autres personnes d’influence a été remarquable dans ce domaine.

AUTRES RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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