LES FONDEMENTS ENDOGÈNES DUNE CULTURE DE PAIX AU MALI :
Les mécanismes traditionnels de prévention
et de résolution des conflits
DOULAYE KONATE
LAfrique a été et continue dêtre perçue comme le continent de la guerre, celui des conflits fratricides qui opposent sans cesse des «tribus» ou des «ethnies» antagonistes. Les conflits meurtriers qui affectent aujourdhui encore de nombreuses régions du continent (Région des Lacs, les deux Congo, le Libéria, la Sierra Léone etc...) confortent hélas cette image négative. Il faut rappeler que le caractère hiérarchisé et donc inégalitaire des sociétés africaines, et en particulier soudano-sahéliennes, en font des sociétés conflictuelles. Limage dEpinal dune Afrique précoloniale faite de sociétés harmonieuses ignorant les conflits, véhiculée au lendemain des indépendances par une certaine littérature ne résiste pas à lanalyse rigoureuse des faits. Cest précisément parce que la violence (ouverte ou latente) était omniprésente que les sociétés ouest-africaines ont mis en oeuvre des mécanismes et des procédures visant à prévenir et à gérer les conflits le cas échéant. Aussi, lintégration «précoce» des populations ouest-africaines dans le cadre de grands ensembles politiques (Empires médiévaux du Ghana, du Mali et du Songhai) explique dans une large mesure le caractère relativement peu heurté des relations inter ethniques. Nombre de traditions et de pratiques sociales communes aux peuples de cette région ont contribué efficacement et participent encore aujourdhui au maintien de la paix.. Les valeurs qui sattachent à la tolérance et à la non violence sont partout sous-jacentes dans de nombreuses traditions culturelles et sexpriment à travers la sagesse populaire. Ainsi les expressions bamanan de sabali1 (invitation à la modération), bèn (la concorde), niongo gasi sigui (le respect de lautre) sont couramment utilisées dans les proverbes, chansons et autres contes comme pour éduquer et sensibiliser la société autour de la question du maintien de la paix.
Notre démarche consistera dabord à faire ressortir les causes et la nature des conflits que connaissaient les sociétés africaines, à analyser quelques pratiques sociales et autres moyens de prévention et de résolution des conflits. La réflexion portera ensuite sur la fonctionnalité de ces mécanismes dans lAfrique contemporaine et la contribution possible de lexpérience ouest-africaine, à la promotion dune culture de la paix en Afrique.
I. CAUSES, NATURE ET ACTEURS DES CONFLITS DANS LES SOCIÉTÉS TRADITIONNELLES.
1) Causes et nature des conflits
En Afrique, les conflits ouverts avaient différentes causes et revêtaient différentes formes. Dans lhistoire du Mali on peut distinguer au moins quatre types de conflits armés :
2) Les acteurs
Dans le cas des conflits qui opposaient des Etats organisés, linitiative de la guerre revenait aux souverains et les acteurs en étaient les ressortissants de ces états recrutés selon diverses modalités. La plupart de ces conflits dans la bande soudano-sahélienne avaient surtout des mobiles territoriaux, économiques ou idéologiques. Les conflits se fondaient rarement sur des clivages «tribaux». Lexistence de mécanismes agissant en faveur de la paix et lobservation par les protagonistes de conventions régissant les guerres expliquent sans doute que les nombreux conflits qui rythmaient la vie des sociétés africaines dégénéraient rarement en opérations génocidaires comme cest la cas aujourdhui dans de nombreux pays.
II. TRADITIONS CULTURELLES ET PRATIQUES DE PRÉVENTION ET DE RÉSOLUTION DES CONFLITS
Dans la plupart de ces sociétés la recherche de la paix reposait sur quelques principes. On cherchait dabord à prévenir les conflits par des efforts de régulation sociale ou par des actions diplomatiques. On faisait volontiers la guerre lorsque cela devenait inévitable et la guerre devenait alors le moyen de faire la paix. En général, on convenait de la nécessité de rétablir la paix chaque fois quun conflit éclatait. Dans lapproche des mécanismes de prévention et de résolution des conflits, il faut distinguer le niveau de la communauté et des états organisés de celui des relations inter-étatiques.
1) Au sein des communautés et des états organisés
Dans la plupart des sociétés ouest-africaines dites segmentaires, cest à dire à base de clans liés entre eux par un système de solidarité, les alliances jouent un rôle essentiel dans la cohésion sociale5.
- Le mariage interclanique :
La pratique de lexogamie et de la polygamie assurent des relations déchanges matrimoniaux entre clans à lexception des hommes de castes réduits à lendogamie. Ces alliances inter-claniques par le biais du mariage créent des liens de sang qui réduisent considérablement les risques de conflits ouverts.
- Le «sanankouya» ou «alliance à plaisanterie»:
Le «sanankouya» que certains ethnologues ont maladroitement assimilé à une «parenté à plaisanterie» (appelée aussi cousinage à plaisanterie) est un système de solidarité inter-clanique et inter-ethnique très répandu en Afrique de lOuest. Il ne repose pas sur une parenté réelle entre alliés à la différence de la «parenté à plaisanterie» qui concerne des personnes ayant des liens de parenté avérés6. La manifestation la plus remarquable du sanankouya réside dans les échanges de plaisanteries entre alliés. Les propos souvent injurieux quéchangent à toute occasion les partenaires ne peuvent donner lieu à aucune conséquence. Mais au delà de cet aspect ludique, lalliance requiert une assistance mutuelle entre alliés (sanankoun) en toutes circonstances, un devoir voire une obligation de médiation lorsque lun des partenaires est en conflit avec un tiers. De nombreuses études consacrées à ce phénomène typique des sociétés ouest africaines ont donné lieu à des interprétations différentes quant à ses origines et à sa signification. M. Griaule et V. Pâques lont interprété comme étant une «alliance cathartique avec fonction purificatrice» reposant au départ sur un serment qui scellait un pacte de fraternisation7. Lalliance engage donc les contractants et leurs descendants. Elle unit des groupes portant des patronymes différents et qui se repartissent entre différentes ethnies vivant dans différents pays de lAfrique de lOuest. On peut citer ainsi les alliances Diarra-Traoré; Keïta-Coulibaly, Touré-Cissé-Diaby, Bathily-Soumaré.
Le sanankouya (appelé Mangu chez les Dogons) peut avoir un caractère inter-ethnique (Mandingue-Peul, Bamanan-Peul, Sonrhai-Dogon, Dogon-Bozo, Minianka-Sénoufo, etc.).. Lalliance peut unir aussi des groupes ethniques à des castes (Peuls-Forgerons) ou des castes entre elles (forgerons-autres castes.) ou encore des contrées entre elles dans la mesure ou celles-ci ont un peuplement relativement homogène8. Quant aux fonctions du sanankouya, Sory Camara (qui a entrepris une étude des différents aspects de lalliance) retient que celle-ci à travers les échanges verbaux à caractères irrévérencieux entre alliés «permet de canaliser les tensions éprouvées dans les rapports de parenté clanique et avec les alliés matrimoniaux»9. En effet le sanankouya établit une relation pacificatrice qui joue le rôle dexutoire de tensions qui autrement dégénéreraient en violences. Comme lécrit fort justement Sory Camara «il sagit de désamorcer la guerre, de la jouer pour ne pas la faire». Ainsi le sanankouya permet aux africains de louest de différentes contrées de fraterniser au premier contact, de dédramatiser des situations qui ailleurs conduiraient à des conflits ouverts. Au Mali, le sanankouya agit comme une thérapeutique qui participe quotidiennement à la régulation sociale. Les plaisanteries quéchangent les alliés contribuent à détendre latmosphère, à rétablir la confiance, toutes choses indispensables au dialogue.
- La médiation
La médiation comprise comme lentremise dun tiers neutre entre deux ou plusieurs parties en vue de les concilier ou de les réconcilier, est une pratique ancienne et essentielle dans les relations sociales au Mali. Dans les conceptions religieuses traditionnelles, lharmonie de lUnivers nécessite une médiation constante entre les forces du Cosmos et les hommes, entre les ancêtres et les descendants et entre les vivants eux mêmes. La conciliation ou la réconciliation est souvent scellée par des sacrifices danimaux (victimes expiatoires) effectués par le descendant le plus âgé de la famille fondatrice du village. Les chefs de lignage, les prêtres, les forgerons assument cette fonction dans des situations précises. En Islam la médiation entre les membres de la même communauté doit être un comportement, mieux un devoir pour tout croyant. Les sociétés soudano-sahéliennes qui se nourrissent à ces diverses sources ont aussi la particularité davoir spécialisé des catégories sociales dans les missions de médiation et de conseil. Ce sont les «Niamakala» (forgerons, griots, cordonniers, «finah»).
- Les compétitions sportives et artistiques
Les compétitions sportives telles que la lutte traditionnelle pratiquée dans de nombreuses sociétés ouest-africaines, les fantasia (courses de chameaux ou de chevaux) dans les sociétés nomades, les concours musicaux ou de danse sont autant doccasions ou de manifestations contribuant au rapprochement des communautés. Elles peuvent aussi sceller des réconciliations.
2) Au niveau des relations intercommunautaires et inter-étatiques
Les relations intercommunautaires et inter-étatiques se sont très tôt organisées en Afrique de lOuest dans le cadre de formations étatiques dont la plus ancienne fut le Ghana (IVème - XIème siècle) auquel succéderont le Mali (XIIIème - Xvème siècle) et lEmpire Songhoi (XVème - XVIème siècle). Dans tous ces états «centralisés», les souverains mirent en oeuvre des stratégies visant à assurer la paix fondée sur la stabilité politique et sociale. Parmi celles-ci ont peut citer :
- Les alliances matrimoniales étendues
Les empereurs du Ghana (Kaya Maghan) prenaient des épouses dans les différentes provinces de leur vaste état. Les liens de sang qui résultaient de ces alliances constituaient un ciment entre la famille impériale et les suzerains locaux. Les enfants issus de ces mariages devenaient des relais efficaces du pouvoir central et constituaient dexcellents médiateurs en cas de conflits. On retrouve cette pratique des alliances étendues et le rôle de médiateur du neveu dans les Empires du Mali, du Songhoi et dans de nombreux royaumes des XVIIIème et XIXème siècles; Cette pratique était assortie de la politique dite des otages.
- La politique des otages
Elle consistait pour les souverains à exiger de leurs vassaux que leurs enfants, notamment les aînés, souvent apparentés à la famille impériale soient élevés à la cour. Cette pratique visait à sassurer la fidélité des princes à travers la formation intellectuelle et idéologique quils recevaient. Elle a été reprise par ladministration coloniale avec linstitution de lEcole des fils de chefs de Gorée au Sénégal.
- La diplomatie
La diplomatie définie comme «la science des rapports mutuels, des intérêts respectifs des souverains et des états, lart des négociations» (Nicolson H. cité par D. Abwa10) est dun usage très ancien et répandu en Afrique de louest. La diplomatie dans lAfrique précoloniale mériterait dêtre mieux étudiée. Dans le contexte ouest-africain, on peut dabord retenir de nombreux faits diplomatiques qui ont contribué à la qualité des relations de voisinage entre les Etats soudanais médiévaux et leurs voisins nord-africains notamment. Au Xème siècle, lEmpereur du Ghana, bien quétant adepte de la religion traditionnelle (religion dEtat à Ghana) traitait avec beaucoup dégards ses hôtes musulmans dont certains lui servaient de conseillers. Les Kaya Maghan avaient conscience du rôle important des commerçants arabo-berbères pour la prospérité de leur empire fondée essentiellement sur le commerce transsaharien. Après la victoire de Kirina (1235) qui marqua le point de départ de lEmpire du Mali, les hommes de Soundiata déployèrent une vaste action diplomatique (à léchelle du Mandé et des autres entités issues de léclatement du Ghana) dont le point culminant fut lAssemblée de Kouroukanfouga au cours de laquelle furent établies les bases du nouvel Empire11. Il est vrai que cette négociation était doublée dune action dissuasive et même souvent coercitive à lendroit de certains roitelets récalcitrants. Les relations entre les successeurs de Soundiata et les souverains dAfrique du Nord offrent de nombreux exemples dactes diplomatiques en faveur de la paix. Ibn Khaldoun fait état des échanges dambassadeurs entre les empereurs Maliens Mansa Moussa (ou Kankou Moussa, lempereur pèlerin), son frère Mansa Souleymane et les sultans mérénides du Maroc12 Ces ambassades étaient constituées dagents itinérants convoyant dans les deux sens des cadeaux divers. Lexcellence des relations entre le Maroc et le Mali était telle que les grands événements qui se produisaient dans lun de ces pays étaient ressentis dans lautre. Ces relations de bon voisinage se sont poursuivies sous le règne des Askia au Xvème siècle. Seul lengagement des Saadiens dans une politique expansionniste en direction du Soudan marquera la fin de ces relations paisibles. Les troupes marocaines se lançeront alors à la conquête du Soudan (1590). Pour la période contemporaine marquée par le contact avec les Européens, les initiatives diplomatiques africaines à lendroit des conquérants sont légion. S. Camara en fait état, sur la foi des documents darchives de la mission que lAlmamy Samory Touré (figure emblématique de la résistance africaine à la pénétration coloniale), envoie à Paris en 1886 à la suite de combats violents avec les troupes françaises13.
- La coopération économique :
Létablissement et le développement de relations économiques entre différentes communautés ou Etats constitue aussi un moyen important de sauvegarde de la paix. Lactivité diplomatique soutenue entre les souverains maliens et ceux du Maroc avaient entre autres, des mobiles économiques qui concourraient au maintien de la paix. Soundiata avait si bien compris le rôle des échanges économiques dans lintégration des peuples de lempire quil venait de fonder, quil réserva une place de choix au commerce dans son fameux mot dordre «la terre, le commerce et la guerre», trilogie qui résumait bien son programme politique. Dans le contexte soudano-sahélien caractérisé par louverture des espaces et la facilité de circulation des hommes et des biens, les marchés, les foires jouent un rôle essentiel dans le rapprochement des communautés. Le marché nest pas seulement un espace déchanges économiques, mais il est aussi un espace de convivialité où se nouent des relations interpersonnelles et intercommunautaires.
- La guerre comme moyen de rétablir la paix
Dans les sociétés ouest-africaines, certaines guerres visaient à rétablir la paix. La guerre marque toujours léchec de la diplomatie, mais elle peut constituer aussi le moyen de renouer avec la négociation. Dune façon générale on fait la guerre pour prouver sa force à autrui. Ainsi à Ségou, capitale du royaume du même nom, les griots du roi proclamaient «Ni kèlè ma ké sèba tê don» («il faut la guerre pour que le plus fort soit reconnu»). Les malinkés distinguent aussi les guerres prédatrices «fandenkele», des guerres que lon pourrait justifier et lépopée mandingue exprime cette «ambivalence» de la guerre à travers la formule suivante : «Kèlè le ka Mandé ti, Kélé le ka Mandé lo» («Cest par la guerre que le Mandé fut détruit, cest aussi par la guerre que le Mandé fut bâti»)14. Dans la mesure ou la guerre était envisagée comme un moyen de rétablir la paix, elle devrait obéir à des conventions et des règles strictes. On essayait par tous les moyens de limiter les pertes en vies humaines au cours des confrontations armées ce qui explique sans doute le nombre élevé des «captifs» provenant de ces guerres et dont on retrouve les traces dans les structures sociales ouest-africaines.
3) Artisans de Paix et agents diplomatiques
Les mécanismes de prévention et de règlement des conflits dans les sociétés ouest-africaines fonctionnent en grande partie grâce à des hommes et des femmes qualifiés appartenant aux groupes castés de la grande famille des «niamakala». Dautres acteurs tels les Ulémas, les mentors (dans les cours impériales du Songhoi et de la capitale de la Dina) les notables locaux (chefs de village, imam etc.) participaient également au maintien de la paix par leurs intercessions diverses.
- Les Niamakala : Numu (forgeron) Jeli (griots) Garanké (cordonniers) Finah.
Parmi ces groupes castés, les griots jouent un rôle particulier. Ils étaient et sont toujours omniprésents dans nombre de sociétés ouest africaines en tant que conseillers auprès des souverains agents diplomatiques entre princes, médiateurs - pacificateurs à lintérieur de la société globale. Leur statut particulier en faisaient des «arbitres non engagés», des agents désignés de la médiation sociale. Le forgero, de par ses fonctions qui sont généralement de lordre du sacré (sacrificateur) parce que se rapportant aux cosmogonies et aux mythes fondateurs, est un acteur essentiel de la régulation sociale. Le Finah chez les bamanan, les Mabo Peul exercent également leurs talents dans la médiation et le conseil. Des réseaux relationnels plus ou moins denses sétablissaient entre certains de ces acteurs au delà des frontières étatiques ou communautaires facilitant le jeu diplomatique.
- Notables et autres personnes dinfluence
Lhistorien Français Jean Bazin a consacré une étude à une catégorie particulière de médiateurs au caractère étonnamment moderne. Ce sont les «Rois femmes» de la région de Ségou, «Mansa Moussow» lointains descendants des princes locaux déchus à la suite de la formation des royaumes bamanan de Ségou. Considérés par les populations comme maîtres du «sol» en tant que descendants des fondateurs, craints et respectés pour cela, ils arbitraient les conflits fonciers en amenant les parties en conflit à la négociation15. Les chefs coutumiers, les imams, les prêtres (de cultes traditionnels ou chrétiens) ont aussi un rôle important dans la médiation sociale et larbitrage des conflits.
III. De lutilisation des mécanismes traditionnels dans la prévention et le règlement des conflits actuels
Dans lanalyse des problèmes actuels de lAfrique, il nous parait utile de se départir de «référent précolonial», cette construction intellectuelle que lon bâtit autour du passé précolonial de lAfrique et que lon cherche à opposer systématiquement à la «modernité». Il nexiste pas dantinomie, ni de rupture entre tradition et modernité dans la vie quotidienne des sociétés maliennes. Il est cependant évident que les conflits actuels ne revêtent pas les mêmes formes et nont pas les mêmes causes que ceux que connaissaient les sociétés dites «pré-coloniales».
1) Le contexte nouveau des conflits actuels
Les conflits actuels se produisent dans le cadre des «Etats-nations» africains qui ont beaucoup de mal à émerger ou à se consolider. Sil est vrai que lEtat et la nation ne sont pas des phénomènes étrangers à lAfrique, il est aussi juste de relever que l»état-nation» dans sa forme présente est le résultat dun «greffage» opéré par la colonisation et dont la réussite varie selon les contextes16. Sous le couvert de lethnicité, de nombreux conflits en Afrique traduisent cette crise de «lEtat-nation» qui ne parvient pas à la définition claire dune citoyenneté pour tous et dont labsence notoire de démocratie constitue un frein au développement. Linadéquation des systèmes politiques aux évolutions, laggravation des problèmes économiques (qui exacerbe la question de la répartition équitable des ressources nationales), la gestion autoritaire des questions identitaires (non reconnaissance de la diversité culturelle, exclusion des minorités) constituent quelques unes des causes des conflits qui ravagent le continent. Leurs effets sont dautant plus désastreux que les protagonistes recourent à des moyens sophistiqués et à des techniques dextermination à grande échelle (le concept de «purification ethnique» se rattache à cet contexte nouveau). Les conflits sociaux occasionnés par les revendications corporatistes ou catégorielles typiques des sociétés modernes sont aussi en expansion.
Dans le cas précis du Mali lexpérience récente a prouvé que le recours aux mécanismes traditionnels pouvait être dune certaine efficacité dans la prévention et le règlement de certains conflits17. Il en a été ainsi pour le dénouement des crises scolaires successives qui ont marqué la vie du pays depuis la chute du régime de Moussa Traoré. Plus spectaculaire et exemplaire a été le rôle de ce que lon appelle la «société civile»18 dans le règlement de la douloureuse et difficile question du Nord du Mali, la révolte touarègue qui mettait en péril lunité même du pays. Ceci étant, notre approche des différentes expériences maliennes en la matière nous incite à penser que le recours aux mécanismes traditionnels de médiation, pour être efficace, doit se faire avec discernement, et selon la nature du conflit. Cette observation sinscrit dans la droite ligne du passionnant débat en cours sur le rôle de la société civile, aux contours souvent imprécis, dans les mutations politiques en cours dans nos pays19..
2) La nécessité de circonscrire le champ dutilisation des mécanismes
La médiation sociale, quelle soit assurée à travers le sanankouya (alliance à plaisanterie) ou par les acteurs qualifiés tels les griots et autres ne peut se substituer au dialogue direct et à la négociation entre acteurs de la scène politique. Les limites de la médiation menée par les notables, les religieux et autres associations sont apparues très vite dans la recherche de solutions à la crise politique née de la contestation par lopposition des résultats des consultations électorales davril 1997. Cest que le contentieux est éminemment politique et requiert une négociation entre les acteurs politiques. Le rôle dun médiateur est de contribuer à ramener un climat de confiance entre les parties en conflit et dessayer au tant que possible de rapprocher les positions en obtenant des uns et des autres des concessions mutuelles. Cest en cela que la médiation se distingue dune simple intercession qui ressort dun rapport hiérarchique entre les parties avec la possibilité pour lune dentre elle de tirer avantage de sa position. Il y a donc un malentendu qui fait que là où les uns voient une médiation, les autres ne perçoivent que ruse et divertissement. Sy ajoute la difficile question de la neutralité absolue qui doit caractériser les médiateurs. Tout cela explique que la médiation utilisant des pratiques traditionnelles nest pas une panacée.
3) Adapter les mécanismes traditionnels au nouveau contexte politique
Certaines réflexions sur le sujet ont posé de façon très pertinente la question du rapport à établir entre les pratiques traditionnelles de régulation sociale et les exigences de létat de droit20. La formalisation (par la législation ou la codification) de certaines de ces pratiques ne risquerait-elle pas den compromettre lefficacité? Le débat reste ouvert. Sur le plan politique et institutionnel, la reconnaissance par les autorités politiques du rôle de la médiation dans la régulation sociale a conduit à ladoption en 1997 dun décret portant création dun poste de médiateur de la République.
4) Promouvoir des formes de dialogue et de concertation inspirées des traditions africaines.
Les mécanismes et les techniques quutilisent la communication dans les Sociétés africaines ont été très peu étudiés jusquici. Dune façon générale on sait que celle-ci privilégiait la recherche constante du consensus et cela à travers des procédures appropriées de prises de décisions. La démarche visait à limiter les risques de polarisation des opinions contraires source de confrontations. On pourrait objecter à cela que le consensus nest pas synonyme de démocratie. Soit, mais faudrait-il pour autant occulter les formes de concertation que pratiquent toujours une grande partie de nos populations au profit des «caricatures» de procédures dites démocratiques dont limposition met en péril dans certains cas la paix et la cohésion sociale du groupe?
Lexemplarité du processus qui a conduit au rétablissement de la paix dans les régions nord du Mali ressort aussi et surtout de lefficience du choix des formes de dialogue et de concertation par les médiateurs et les pouvoirs publics. Outre les grandes conférences qui ont jalonné le processus (Ségou, Mopti) qui regroupaient les différentes parties, les médiateurs et la société civile, de larges débats ont été initiés à la base21 (à lintérieur des communautés et entre leurs représentants) favorisant une prise de conscience collective face au drame que constituait ce conflit. Ces concertations se faisaient naturellement suivant des procédures et un protocole de gestion de la parole conformes aux normes sociales et culturelles des populations concernées.
Les cultures africaines recèlent dans leur profondeur des ressources pouvant contribuer à la promotion dune culture de paix et dun nouvel humanisme fondés sur la reconnaissance et le respect de lautre. Ces valeurs de tolérance trouvent au Mali leur expression dans des attitudes largement partagées tels le devoir daccueil et le respect dû à létranger. Chez les minyanka du sud du Mali, par exemple, une quinzaine dédiée chaque année à l»Etranger» est consacrée à la célébration de la Paix. Cette fête de la paix dite du «Nampoun» (étranger en minyanka) ouvre une période de trêve au cours de laquelle toute querelle est proscrite. La célébration du «Nampoun» est aussi celle dune divinité tutélaire (lune des plus importantes chez les minyanka) qui se serait offerte aux minyanka sous les traits dun étranger handicapé physique, comme pour éprouver leur hospitalité.
Certains considèrent que les fréquentes références aux cultures africaines (identifiées à du «culturalisme») visent à singulariser lAfrique et risquent docculter lessentiel qui selon eux est lédification dun état moderne dont la vocation est précisément dassurer la régulation sociale. Il se trouve que luniversalité de lEtat nest pas une évidence, et celui-ci éprouve en outre un peu partout dans le monde dénormes difficultés à assurer son rôle de régulateur et à garantir à tous des droits. Cela pourrait expliquer sans doute lextraordinaire explosion de la vie associative et la multiplication des réflexes communautaires y compris dans le vieux monde. Nous pensons quune meilleure connaissance des mécanismes et des modes de fonctionnement des sociétés africaines éclairerait davantage notre appréciation des mutations en cours contribuant ainsi à leffort collectif de recherche et de maintien de la paix.
AUTRES RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
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