Les fondements endogènes d'une culture de la paix en Afrique:
Mécanismes traditionnels de prévention et de résolution des conflits

Préface du Directeur général de l'UNESCO

Lorsque les pères fondateurs de l’UNESCO proclamaient, dans son Acte constitutif, que «les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix», ils exprimaient une conviction qui n’a jamais autant trouvé sa justification qu’au cours de cette dernière décennie. En effet, le nombre de conflits armés et de foyers de tension n’a cessé d’augmenter. De 1990 à 1997, on dénombrait pas moins de cinquante conflits armés majeurs, dont bon nombre avait un caractère interne. La recrudescence de ces conflits nous montre, dans une certaine mesure, les limites de l’action de la communauté internationale. Pour autant, les efforts déployés pour éviter que les différends entre nations ne se transforment en conflit mondial n’ont pas été vains. Aujourd’hui, il existe au niveau international et régional des mécanismes de concertation qui permettent de réduire l’intensité des conflits et de parvenir à des accords satisfaisants pour toutes les parties. Mais si une troisième déflagration mondiale a pu être évitée, on n’a pas réussi à prévoir, à prévenir les conflits de type interne. De plus en plus, d’ailleurs, la communauté internationale est amenée à intervenir après les conflits, au détriment de la prévention. Ainsi, selon les estimations de l’Organisation des Nations Unies, le coût des opérations de maintien de la paix s’est élevé à environ 1 milliard de dollars en 1997-98, alors qu’il n’était que de 400 millions au début de la décennie. Pour éviter que des sommes aussi considérables ne soient affectées à des activités de gestion et de réparation des crises qui n’en éradiquent point les causes profondes, il faut repérer au préalable les facteurs susceptibles d’engendrer des conflits pour proposer les remèdes adéquats. En d’autres termes, la prévention reste le meilleur moyen d’optimiser les ressources nationales et internationales pour le développement et la paix.

L’Afrique est la région du monde où l’on compte le plus grand nombre de conflits armés majeurs et où les niveaux de développement atteignent des minima critiques. Conséquence d’une conception erronée du développement, les mutations politiques et économiques en cours entraînent une instabilité grandissante des institutions et un accroissement des inégalités qui, conjugués aux effets d’une mondialisation tendant à exclure les plus pauvres, sont la source de tensions et de conflits. L’actualité montre, malheureusement plus que jamais, que le développement, pas plus que l’instauration de la démocratie et la construction de la paix, ne peut se concevoir indépendamment de la culture et des traditions locales.

Depuis quelques années, l’UNESCO a entrepris un vaste effort d’accompagnement de la démocratie en Afrique par la mise en oeuvre de programmes de développement qui favorisent la participation des populations et concourent à la prévention des conflits et à la sécurité des citoyens. Pour faire suite aux nombreuses sollicitations de ses Etats membres africains, l’UNESCO s’est aussi engagée à promouvoir une réflexion africaine sur les problèmes du continent. En 1995, ont eu lieu à Paris, sous ses auspices, les «Assises de l’Afrique». Ces Assises, auxquelles participaient des Africains représentant toutes les tendances de la société, ont permis de relever notamment que l’Afrique possède, grâce à l’immensité de ses richesses naturelles, les moyens de se hisser au niveau des autres régions du monde, et qu’il appartient aux Africains eux-mêmes de trouver les ressources nécessaires à la solution des crises permanentes qui traversent leur continent en puisant dans leur histoire et leur patrimoine culturel commun.

Quelques années auparavant, en 1989, avait eu lieu à Yamoussoukro (Côte d’Ivoire), le «Congrès international sur la paix dans les esprits des hommes». Compte tenu des événements consécutifs à la chute du mur de Berlin et à l’apparition de conflits nouveaux dans le monde, il mettait en évidence l’exigence d’une culture de la paix fondée sur «les valeurs universelles du respect de la vie, de liberté, de justice, de solidarité, de tolérance, des droits de l’homme et d’égalité entre femmes et hommes». Cette expérience, devenue impérieuse pour la communauté internationale, comme l’attestent la proclamation d’une Année internationale de la culture de la paix (an 2000) et d’une Décennie internationale de promotion d’une culture de la non-violence et de la paix au profit des enfants du monde (2001 - 2010), constitue aujourd’hui un axe prioritaire de l’UNESCO.

Les contributions présentées ici qui proviennent de chercheurs africains ayant la connaissance de leur histoire et de celle de leurs sociétés, visent à contribuer à la compréhension et à la revitalisation des traditions africaines en montrant ce qu’elles recèlent de positif. Il est clair que l’Afrique, avec la richesse de ses traditions et de sa culture, a un rôle fondamental à jouer dans le projet mondial d’instauration d’une culture de la paix.

Federico Mayor
Directeur général de l'UNESCO

Retour à la Table de Matières