Environnement et développement
dans les régions côtières et les petites îles
Versions: English / Français

DES MURS SUR LA PLAGE

Saint-Barthélemy, réputée pour sa quinzaine de plages merveilleuses, a vu ces dernières années plusieurs d'entre elles se modifier, s'amenuiser ou disparaître sur plusieurs dizaines de mètres, et des propriétés en bord de mer se retrouver les pieds dans l'eau sans plus un grain de sable où s'allonger. A Saint-Jean, les deux plages ont vu de larges portions de leurs côtes se limiter à des vagues furieuses attaquant un mur de fortune construit par le riverain affolé.
Devra-t-on bientôt changer le nombre de plages dans les prochaines éditions des guides touristiques?
L'expérience des îles voisines est instructive. Le Dr Gillian Chambers, coordinatrice de COSALC (Coast and Beach Stability in the Caribbean Islands), un programme de l'UNESCO sponsorisé par le
Sea Grant College Program de l'Université de Porto Rico, nous livre l'état de ses recherches.

Il y a une quarantaine d'années, les potentialités touristiques n'avaient pas encore modifié les habitudes d'occupation du littoral aux Antilles. Pendant les années 60, on considérait les plages frangées de végétation de nos îles comme trop dangereuses pour y établir des structures permanentes. Les îliens, cherchant leur subsistance et un endroit pour s'établir et commercer, considéraient que la terre en bord de mer était trop pauvre pour être cultivée, envahie par les moustiques des étangs proches et très exposée à la vaste mer imprévisible. Le bon sens dictait de respecter un environnement aussi sujet aux changements, et de construire - avec le souci du futur - très loin dans les terres!

Le tourisme a changé notre vision des choses, c'est le moins qu'on puisse dire. Et tout comme nous avons considéré les nouveaux arrivés comme des générateurs d'emplois, nous avons regardé la géographie alentour à travers la lunette du tourisme. Et durant les 40 dernières années, une majorité d'antillais s'est tournée - et déplacée - vers le rivage pour y exercer une activité commerciale et sociale.

Les murs sur la plage ne bénéficient qu'à leurs constructeurs.

Quand nos côtes n'étaient pas développées, l'érosion des plages existait déjà mais on ne la remarquait pas beaucoup. De nos jours, cependant, les aménagements sur les côtes sont menacés par le même phénomène d'érosion, et aussi par ce qui semble être une augmentation du niveau de la mer dans toute la région; sans compter les houles induites par les tempêtes qui peuvent facilement détruire des bâtiments de plusieurs milliers de dollars en quelques heures. En conséquence, de plus en plus nombreux sont les propriétaires en front de mer qui construisent des structures tels que des murs pour protéger leurs hôtels de luxe et leurs maisons privées.

Mais ces hôtels, maisons et autres bâtiments sont construits sur des terrains qui peuvent facilement être balayés par la mer. Et si les murs peuvent protéger de petites portions de plage, ils conduisent souvent à une érosion de la plage en empêchant le procédé naturel de la migration du sable vers l'intérieur des terres. Les murs de béton contribuent aussi à caparaçonner nos côtes jadis si vertes. Cette souillure visuelle diminue considérablement la valeur touristique de nos côtes.

Solutions provisoires

La plupart des plages des Petites Antilles s'amenuisent. Une étude menée depuis 1988 montre que deux tiers des plages sont dans ce cas, et un tiers seulement sont stables ou s'élargissent. Sur les photos aériennes des 30 dernières années, l'évidence est là: c'est l'érosion qui l'emporte.

Dans les îles du Pacifique, c'est la même chose. Par exemple dans l'île de Maui, 62% des plages de sable s'amaigrissent. On a construit des murs et des revêtements pour protéger les propriétés, mais de l'autre côté de ces murs, les plages sont devenues très étroites. Pour y remédier, les services publics se sont mis d'accord pour interdire la construction de murs ou de revêtements, et pour se donner le temps d'étudier le sujet. Pour le moment, les propriétaires de bord de mer n'ont qu'un droit, celui de déposer des sacs de sable en géotextile pour protéger leur terrain de l'action des vagues. Mais ce n'est qu'une mesure provisoire.

Plus près de chez nous, on peut estimer que chacune de nos îles aura dans les trente ans à venir à subir l'impact d'un cyclone de forte magnitude. L'érosion des plages et du front de mer vont donc certainement affecter les propriétés de bord de mer dans ces trente prochaines années. Plutôt que d'attendre que les gouvernements imposent des mesures restrictives comme à Maui, nous devrions agir dès maintenant.

Changer les politiques côtières

Depuis 1997, un projet intitulé "Planning for Coastline Change" aide les petites îles des Caraïbes à prévoir l'avenir en définissant des reculs obligatoires entre les nouveaux équipements et la zone d'activité de la plage.

Planning for Coastline Change s'est mis en place dans l'urgence. En 1995, le cyclone Luis a semé la désolation d'Antigua à Anguilla et jusqu'à Saint-Lucie et Porto Rico. Après avoir constaté les dégâts, Anguilla a voulu mettre en place des réglementations qui éviteraient de tels ravages cycloniques aux infrastructure côtières.

C'est ainsi qu'en additionnant trois paramètres (observation des modifications intervenues de 1960 à 1990 / observation des changements qu'ont occasionnés Luis et Hugo / estimation de l'élévation du niveau de la mer en 2030), et en l'adaptant à chaque cas particulier (par exemple si la barrière de corail est saine ou détruite par la pollution), on peut définir le recul nécessaire à recommander pour toutes les plages de toute la Caraïbe.

Tous ses reculs sont mesurés à partir de la ligne de végétation arbustive permanente, et non depuis la ligne des plus hautes eaux comme c'était l'usage jusqu'à ce qu'on réalise qu'elle changeait tout le temps!

Les murs de l'Atlantique

La prudence doit prévaloir dans l'attribution de futurs permis de construire pour nous aider à conserver nos plages. Mais que pouvons-nous faire à propos des structures existantes?

1. Agir avant que la situation ne devienne critique. A partir du moment où l'eau attaque les fondations des propriétés, on ne peut pas faire grand chose d'autre que de placer des grosses roches dans la mer pour casser les vagues.

2. Beaucoup de plages dans les Petites Antilles sont ce qu'on appelle des franges de baie, sur moins de 3 kilomètres de long, limitées à chaque bout par des falaises ou des avancées de terre. Tous les utilisateurs d'une plage, y compris les pêcheurs et les autres catégories, devraient se rencontrer pour discuter des problèmes avérés ou à venir et des mesures à prendre collectivement. Il faut savoir que les actions individuelles affecteront tout le reste de la plage.

3. Chercher des solutions! Demander l'avis d'un service de l'État qui pourrait vous donner des conseils, ou demander à un expert en environnement, et en dynamique côtière.

Des solutions variées pour un mal avéré

Les solutions seront différentes selon la plage - et l'île - concernées. Cependant, la plupart des îles seraient bien avisées de stopper les prélèvements de sable sur les plages. D'autres solutions à moindre coût consistent à planter des arbres aux racines profondes comme les mancenilliers, les résiniers et les amandiers, et à réhabiliter les dunes de sable.

D'autre part, si le sable se déplace d'un bout à l'autre de la plage et s'y accumule, une option possible est de le répartir mécaniquement sur toute la plage. Une solution encore plus chère consiste à importer du sable ou à construire des digues et des épis.

A ce stade-là, il n'y a donc pas de solution qui convienne à toutes les plages.

Allons-nous tout faire pour garder nos plages aussi longtemps que possible pour que les résidents et nos visiteurs puissent en profiter, ou allons-nous laisser le bien public être sacrifié à l'intérêt de quelques uns? C'est aux îliens de choisir.

de Nicole Aussedat, d'après les travaux de Dr. Gillian Chambers, pages 10-11 dans St-Barth Magazine 165, 8 mars 1999.

Introduction Activités Publications recherche
Pratiques éclairées Régions Thèmes