Environnement et développement
dans les régions côtières et les petites îles
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Haïti : combat contre une mort annoncée

La gangrène gagnait son île. Triste constat que celui de ce jeune Haïtien, Jean Wiener, qui, en 1995, rentre au pays après de longues années d’absence pour suivre des études de biologie marine aux États-Unis. Des plages jonchées d’ordures, de drôles de fleurs bleues en plastique flottant sur l’eau, la mer lentement vidée de ses poissons, les forêts rasées...«Il fallait faire quelque chose de toute urgence; on ne pouvait pas laisser notre île se dégrader ainsi». À 31 ans, il se lance dans un projet de protection de l’environnement marin avec une ligne directrice: «ne jamais imposer aux pêcheurs, leur proposer, chercher des solutions, faire avec eux».

Conscient du fait que la surexploitation de la pêche (l’une des principales sources de protéines pour les Haïtiens), la diminution des ressources marines, le déboisement et la pollution sont directement responsables du sous-développement économique et social et de la pauvreté qui ravage son île, Jean Wiener monte un projet à objectifs multiples. L’UNESCO, et plus précisément sa «plate-forme de coopération pour l’environnement et le développement dans les régions côtières et les petites îles»(CSI), l’appuiera à hauteur de 33.000 dollars (près de la moitié du budget du projet).

Sa Fondation pour la protection de la biodiversité marine (FoProBiM) prend forme grâce à quelques fonds personnels, ceux d’amis et de parents. Mais il est seul... ou presque: «il n’y a, en Haïti, que deux ou trois personnes ayant une formation scientifique et technique en matière d’environnement marin. Nous devons faire face à un grave problème de ressources humaines». De ce fait, notre jeune directeur de fondation porte plusieurs casquettes: celle de secrétaire, chauffeur, facteur, comme celle d’enquêteur et de chercheur scientifique.

Son idée? Répondre d’une manière variée et flexible aux différents besoins des «utilisateurs des ressources marines» qu’il faut avant tout «éduquer». Car s’il existe, selon Jean-André Victor, du PNUD, «des lois d’ordre général régissant divers domaines (navigation, pêche) en Haïti, leur mise en vigueur est le plus souvent négligée».

Que propose Jean Wiener aux pêcheurs? D’abord de s’organiser: il faut «renforcer les associations existantes et en faciliter la création là où elles manquent». Elles peuvent ainsi «avoir accès à des aides ou à du matériel de pêche, plus facilement que des individus», explique-t-il. «Et les pêcheurs se feront respecter davantage». Il est vrai que 90% d’entre eux sont illettrés (la moyenne nationale étant de 75%). Il existe 59 associations de pêcheurs dans les neuf départements haïtiens. Certaines s’occupent de ramasser les détritus entassés sur les plages et constitués à 98% de matières plastiques.

Jean Wiener monte ensuite une infrastructure pour stocker la mémoire du monde marin: un centre de documentation et une librairie, des livres, des études et des cartes marines, pour les étudiants, les passionnés et ceux qui veulent approfondir leurs connaissances du monde côtier. À cela s’ajoute un guide qui réunit toutes les informations pratiques et statistiques concernant l’industrie de la pêche, l’état des 1.500 km de côtes haïtiennes, les mesures de base comme la température de l’eau, la salinité, les bactéries...

Rouges, blancs ou noirs
Pour faciliter la communication entre les populations locales et les gestionnaires des ressources marines, le jeune homme s’attaque avec patience et méthode, depuis six mois, à l’élaboration d’un guide ethnobiologique qui répertorie les appellations des différents poissons en créole, anglais et latin: «pas facile car il arrive qu’une espèce de poissons soit appelée de sept manières différentes», s’amuse Jean Wiener. Ceux-ci sont ensuite classés suivant le lieu où ils sont pêchés et leur âge, en poissons rouges, blancs ou noirs, «couleurs qui n’ont rien à voir avec celle de leur chair», mais qui donnent une idée de «qui peut manger quoi et en quelle période, mais aussi ce qui sera vendu aux hôtels et ce qui sera donné aux pauvres». Cet ouvrage a aussi pour but d’aider les gestionnaires et les pêcheurs à parler le même langage. Dans cet esprit de dialogue et de collecte de données, Jean Wiener a imaginé d’organiser des réunions d’échanges d’expériences entre pêcheurs jamaïcains et haïtiens qui peuvent avoir des questions similaires à résoudre.

L’un des principaux problèmes étant celui de la surexploitation des pêches et de la diminution des ressources, notre jeune scientifique tente de mettre en avant la cogestion, le partage des responsabilités entre les utilisateurs de ces ressources. Son explication est simple: «la pression démographique, la pauvreté et le manque d’information entraînent une surexploitation des ressources parce que les gens pensent qu’en pêchant plus ils gagneront plus. Or la surproduction entraîne la disparition de certaines espèces – généralement celles que l’on vend plus cher, en raison de leur rareté – et les autres poissons se vendent moins cher. Finalement, la pauvreté s’accentue et le milieu côtier se dégrade de manière irréversible».

Pour casser ce cercle vicieux, il faut changer les mentalités: montrer aux pêcheurs qu’ils ne peuvent pas continuer à puiser dans la mer sans la protéger contre la surexploitation, la pollution, les déchets. Il faut donc éduquer. Le centre de documentation, la librairie et les guides sont là pour cela. Mais ce n’est pas suffisant: pour augmenter la production, il faut augmenter les ressources, «ce qui peut se faire en construisant des récifs artificiels qui permettent à certaines espèces de se développer», explique Jean Wiener. C’est ainsi, en s’autogérant, en s’autocontrôlant que les pêcheurs protégeront eux-mêmes leurs ressources. Sans doute faudra-t-il par ailleurs leur «trouver des activités alternatives, dans l’agriculture par exemple, afin de leur permettre de survivre dignement».

L’idée circule doucement mais sûrement parmi les pêcheurs. Certains ont même repris le flambeau et expliquent à d’autres qu’il faut cesser de prendre à la mer tout ce qu’elle donne sous prétexte que «si je ne prends pas, quelqu’un d’autre le fera». Ce type de mentalité a causé la crise de la pêche et alimente aujourd’hui la pauvreté de Haïti.

Par Cristina L’Homme, dans UNESCO Sources, janvier 1999 - N°108, p7-8

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