| Environnement
et développement dans les régions côtières et les petites îles |
CSI info 7
RÔLE DE L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR DANS LE DÉVELOPPEMENT DURABLE DES ZONES CÔTIÈRES
El Hadji Salif Diop, Université Cheikh Anta Diop University, Sénégal
RÉSUMÉ
Eu égard aux nombreuses contraintes que connaissent les régions côtières africaines (dégradation du milieu côtier, détérioration de la qualité de vie des populations locales, surexploitation des ressources et diminution de la productivité et de la biodiversité, pollution des eaux ...), l’objectif de cette communication est de préciser grâce à un certain nombre d’exemples, le rôle que peut jouer l’enseignement supérieur - à travers l’éducation, la formation, la recherche et la communication - pour rendre durable le développement des régions côtières et des petites îles en Afrique.
En effet , l’éducation et la formation nous semblent primordiales pour amener les individus et les collectivités à saisir la complexité de l’environnement en général, des milieux côtiers en particulier, complexité qui relève de leurs aspects physiques, biologiques, sociaux, économiques et culturels. Entreprendre des politiques de développement durable dans le domaine côtier implique nécessairement l’élaboration d’approches pluri- ou transdisciplinaires du développement des ressources humaines, en tenant compte de la dive rsité des demandes culturelles ainsi que des besoins d’un développement écologique, rationnel et équitable.
C’est dans ce contexte qu’a été implantée à l’Université Cheikh Anta Diop, à l'initiative de la plate-forme de l'UNESCO pour les régions côtières et les petites îles, une chaire de gestion intégrée et de développement durable dans les régions côtières et les petites îles; chaire au sein de laquelle ont été inscrits des éléments relatifs au développement durable, renforcés par des activités de projets pilotes de terrain. L’optique transdisciplinaire a été particulièrement privilé-giée, avec des cours, séminaires et enseignements qui portent non seulement sur les sciences de la nature, mais aussi sur les sciences humaines et sociales, juridiques, économiques, anthropologiques... Les parties consacrées aux travaux pratiques (télédétection, SIG, développement de modèles numériques...) ainsi que les recherches sur le terrain réalisées en rapport étroit avec les projets pilotes ont mis l’accent sur la dimension relative à la mise en valeur durable des régions côtières.
De fait, la philosophie de la chaire consiste à associer dans un même dialogue des spécialistes des questions d'environnement marin et côtier en particulier, mais aussi des gestionnaires, décideurs, ONG... Par cette approche intégrée et novatrice, la chaire entend renforcer au niveau des étudiants la compréhension des relations complexes qui existent entre le développement socio-économique et la gestion durable des régions côtières. Les communautés côtières ainsi que les gestionnaires au niveau local et les autres parties prenantes sont associés aux différents programmes réalisés sur le terrain par le biais de différents projets pilotes. Par cette démarche, qui implique la mise en oeuvre de stratégies intersectorielles, des solutions à la fois durables et équitables peuvent être envisagées en rapport avec les populations locales qui restent en définitive les principaux utilisateurs des résultats des travaux de recherche.
En fait, les leçons tirées à partir des actions sur le terrain ont conduit à une préoccupation constante : celle de partager, entre chercheurs de différentes disciplines, étudiants, gestionnaires... la nécessité de l’élaboration d’un certain nombre de "pratiques éclairées" ou "wise p ractices" en vue d’un développement et d’une gestion durable de l’environnement côtier et de ses ressources naturelles et culturelles.
Quelques exemples servent à illustrer nos propos, avec des thématiques de recherche initiées par les chercheurs-enseignants et les étudiants de la chaire dans le cadre des projets-pilotes développés sur les régions côtières du Sénégal. C’est le cas :
S'agissant à proprement parler du concept de "pratiques éclairées" - on parle parfois aussi de "best practices" - ce qui sous-entend que les "leçons à tirer" à partir de certains aménagements des régions côtières et des petites îles devraient permettre d'aboutir à des pratiques de développement durable, la question de la communication se pose avec une grande acuité. Elle est importante car il apparaît difficile d'intervenir dans un milieu sans un langage approprié avec les populations locales et de faire passer un message (qui peut sembler le plus adapté pour aboutir à des pratiques de gestion durable). Dans ce domaine, l’enjeu consiste à susciter une certaine prise de conscience et à donner aux populations locales les moyens d'une meilleure compréhension des problèmes.
Quelques exemples concrets de "pratiques éclairées en matière de gestion durable des régions côtières" peuvent être cités. C’est le cas dans le domaine de la restauration d'un certain nombre d'écosystèmes dégradés de certains estuaires et deltas au Sénégal où les populations locales utilisent la mangrove comme bois de chauffe, de construction, comme zones de prédilection pour la riziculture... Si l’on ajoute aux multiples usages dont fait l’objet la mangrove les e ffets pervers des phénomènes de désertification qui sévissent dans ce pays depuis plus d'une vingtaine d'années et qui ont eu des impacts significatifs sur le milieu, il est aisé de se rendre compte, sur toute la côte sud sénégalaise, de la dégradation assez avancée des écosystèmes de mangroves du fait de la conjugaison des facteurs naturels (salinisation des eaux et des sols, acidification du substrat...) et anthropiques.
Dès lors se pose la question de savoir comment aboutir à une restauration de ces écosystèmes particuliers et vulnérables en relation étroite avec les populations locales ? C’est ainsi que l’on a pu initier dans le cadre de la chaire et de divers programmes de recherche, des expériences qui se déroulent aujourd’hui ex-situ (en laboratoire) et in-situ (sur le terrain). L’objet de ces recherches étant de voir, en fonction des développements obtenus sur un certain nombre de parcelles d’étude de la mangrove (y inclus les techniques de reboisement), les possibilités de transférer les résultats obtenus auprès des populations locales intéressées.
Car il est devenu évident que si l'on veut parvenir à des processus de gestion durable de ces écosystèmes, il nous faut obligatoirement y associer les populations et communautés locales, ne serait-ce que pour assurer un suivi sur le long terme de la réhabilitation de ces éco-systèmes (du moins, pour ce qui concerne le cas des mangroves).
En outre, la nécessité de restaurer ces milieux doit être perçue dès le départ par les populations locales, d’où des stratégies de communication adéquates à adopter. Ainsi, dès le début de nos programmes de recherche, nous avons eu de longues séances de discussions avec les populations concernées et un certain nombre d’associations locales qui ont compris la nécessité de réhabiliter leurs milieux. En fait, les populations locales savent à quoi servent les écosystèmes de mangroves ; mais elles perçoivent mieux dorénavant tout le parti qu'elles peuvent en tirer et donc la nécessité de les réhabiliter, de les restaurer. Il s'agit là d'expériences qui se poursuivent aujourd’hui sur le terrain, avec des étudiants et des chercheurs universitaires ; et à la lumière des résultats obtenus, ces exemples pratiques sont utilisés pour illustrer ce concept de "pratiques éclairées".
Mais il nous faut en même temps tenir compte de la nécessité d'intégrer un certain nombre de connaissances locales aux connaissances scientifiques, d’où les enquêtes d’ordre anthropologique qui devront être menées parallèlement à ces recherches. Je n’en veux pour exemple que l’aspect sauvegarde du patrimoine culturel des amas coquilliers (ou tumulus) des îles du Saloum d'une grande importance historique et environnementale, qui rejoint par ailleurs nos préoccupations de gestion durable de nos environnements côtiers. Bien d'autres cas existent que l'on pourrait citer, notamment dans le cadre des aménagements traditionnels en milieux de mangroves avec les populations locales Diolas, Nalous, Bagas... le long de toute la côte ouest africaine, jusqu'au sud de la Sierra Léone et bien au-delà.
Ces quelques exemples montrent, si besoin est, qu’une stratégie intégrée recherche-formation-communication, entre autres, est donc importante pour comprendre et mieux gérer les ressources naturelles des régions côtières, tout en tenant compte de tous les acteurs sociaux (scientifiques et chercheurs, décideurs et gestionnaires, populations et communautés locales, ONG...).