Environment and development
in coastal regions and in small islands
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Dossiers régions côtières et petites îles 7

Avant-propos

La question théorique qui se pose dans ce travail, comme dans le programme “Sites sacrés” dont il fait partie et le colloque international “Sites sacrés “naturels” - Diversité culturelle et diversité biologique” qui s’est déroulé en 1998, est d’abord celle du lien entre le caractère “sacré” d’un lieu et la préservation de son milieu naturel. Que pouvons-nous conclure du fait que certains lieux “naturels” - qu’ils soient révérés comme lieu de culte et de rituels, ou que, des règles en régissant l’usage et en préservant l’accès, leur abord soit réservé à certains membres d’une société ou limité à des périodes très précises - ont de ce fait été préservés ? Ces lieux, grottes, montagnes, forêts, îles - nous les qualifions de “naturels” entre guillemets, car ils sont également culturels, puisqu’ils ont été modelés, parfois même pour une part créés par des pratiques humaines. Souvent mieux conservés que la nature “ordinaire” qui les entoure, ils font l’objet aujourd’hui d’un intérêt grandissant de la part des gestionnaires et des spécialistes de biologie de la conservation. L’érosion de la biodiversité amène à envisager des politiques de conservation qui ne se contentent plus d’exclure les sociétés locales des sites que l’on désire protéger, comme aux temps à peine révolus où l’on croyait la nature si naturelle qu’elle ne pouvait être que menacée par les pratiques humaines, quelles qu’elles soient. Les conventions internationales encouragent au contraire la participation des populations locales et des scientifiques dans l’élaboration de politiques de co-gestion pour renforcer toute conservation in situ. Nous assistons là à une véritable révolution copernicienne de la pratique de la conservation de la nature. Voilà que les sociétés “traditionnelles”, perçues par les protecteurs de la nature il n’y a pas si longtemps comme des menaces pour les espèces et les espaces, irrémédiablement vouées à leur dégradation, changent radicalement de rôle. De nouveaux dangers se profilent peut-être alors. En conférant à leur territoire un statut de réserve, ne prend-on pas le risque de déposséder les peuples locaux tout en leur enjoignant de se folkloriser pour satisfaire nos rêves rousseauistes les plus fous ?

Le contexte étant posé, quelle est la question traitée ici par Richard Dumez ? La petite île de Teuguene, a u large du village de Yoff, lui-même dans la banlieue de Dakar, a la réputation d’être “sacrée”. La région a été proposée comme réserve de la biosphère du programme sur l’Homme et la biosphère (MAB) de l’UNESCO, et le dossier à l’appui de cette proposition, qui n’a pu être retenue, invoquait le caractère sacré du lieu pour demander des mesures de protection. Une certaine sacralité, qu’il s’agit de définir, aurait-elle induit localement des pratiques favorisant jusqu’à nos jours une conservation de la biodiversité ? Quelles sont les pratiques et les représentations des Yoffois qui lient nature et religion ? Comment se sont-elles transformées au cours du temps ?

La réponse n’est pas simple, et comme beaucoup de recherches de terrain, exige détours et repentirs. Certaines questions auraient demandé une surveillance à long terme qui ne pouvait être réalisée en quelques mois. Mais il existe bien à Yoff des cultes toujours vivants, qui sont décrits ici avec minutie. A certaines périodes de l’année des pélerinages - les tuuru, rassemblent une grande partie des habitants. Ils sont à la fois signes d’une identité spécifique, influencée mais non absorbée par l’Islam, et d’un dynamisme social dont témoignent conflits, redéfinitions et transformations en cours. Ils encadrent et réactualisent les relations entre les hommes, les dieux et la nature. Les récits et mythes évoqués durant ces cultes soudent le groupe en mettant en scène sa mémoire dont l’historien local, mais aussi les femmes qui sont maîtresses de cérémonies, sont les gardiens. A un moment où le village des Lébous se sent envahi par de nouveaux arrivants, où l’aéroport et ses nuisances menacent d’intégrer le territoire dans un statut de banlieue de Dakar, cette volonté de commémoration vaut également affirmation d’identité. Le fait que des étrangers, des touristes même soient associés à ces fêtes, qu’une association locale puisse viser à développer un éco-tourisme ou tourisme culturel autour du caractère “traditionnel” du village de Yoff, témoigne de la vitalité de cette société en transformation. Village relié par la toile au monde entier sur plusieurs sites web, sa proximité du centre de Dakar lui permet sans doute de tenter plusieurs stratégies de survie, intégrées à la fois à la tradition locale et aux nouveaux mots d’ordre de développement durable et de mise en réseau internationale.

Cérémonies et rituels ont lieu sur toute l’étendue du territoire du village traditionnel, en particulier sur la plage en face de l’île et sur l’île de Teuguene. Le cheminement du groupe social lors des cérémonies est ici interprété comme un marquage du territoire, par les hommes, les ancêtres fondateurs et les êtres spirituels qui ajoutent une légitimité religieuse à cette délimitation spatiale de la société yoffoise. L’île prend alors valeur emblématique, évoquant le territoire de l’ensemble du village, même si sa petite taille ne lui permet pas de prétendre à un intérêt floristique ou faunistique. Mais les fonds marins qui l’entourent et qui longent cette côte sont d’une grande richesse, menacés par le développement d’une pêche industrielle et internationale.

On est donc loin de la vision archétypique d’un milieu naturel protégé et véritablement géré par des interdits ou des limites spatiales et temporelles d’ordre religieux. Ce que nous montre cet essai, c’est une société en transformation qui perpétue et redéfinit l’interprétation des relations homme/nature dans le cadre de ses cultes aux esprits des lieux. Yoff, ou du moins une partie des Yoffois tente en même temps d’associer à cette réinterprétation de leurs traditions des innovations, faisant appel à l’international pour préserver leur paysage naturel et culturel, puisque tant l’économie, que la pêche ou les avions qui survolent le village ne peuvent être compris que dans un contexte de globalisation des enjeux.

La recherche qui est présentée ici a bénéficié du soutien de la plate-forme Environnement et développement dans les régions côtières et les petites îles (CSI) de l’UNESCO et de celui du programme Environnement du Centre national de la recherche scientifique (CNRS). C’est en effet dans le cadre du programme de recherche “Sites ‘naturels’ sacrés et enjeux autour des savoirs locaux” de l’équipe APSONAT – Appropriation et socialisation de la nature (CNRS/Muséum National d’Histoire Naturelle) soutenu par le programme Environnement que ce projet a été initié. L’aide précieuse du Professeur Salif Diop, tenant de la chaire UNESCO “Gestion intégrée des systèmes côtiers” à l’Université Anta Diop de Dakar a permis, en jumelant deux jeunes doctorants, l’un au Sénégal, l’autre en France, dont nous présentons ici une version améliorée de son Diplôme d’études approfondies (DEA), de leur permettre de mener à bien ensemble une recherche interdisciplinaire sur un thème commun.

Marie Roué
Directeur de Recherche, CNRS
adresse électronique : roue@mnhn.fr  

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