Environment and development
in coastal regions and in small islands
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Dossiers régions côtières et petites îles 7 - Chapitre VI

Ruelle de Yoff donnant sur 
l’île de Teuguene.
Ruelle de Yoff

Conclusion

À travers le village de Yoff, les Lébou apparaissent comme un peuple jeune, aux multiples facettes, qui s’est enrichi au cours de son histoire au contact de cultures différentes. Cette diversité d’apports a contribué à forger une identité complexe et enracinée dans un territoire. Appréhender leur religion, c’est être confronté à un ensemble de pratiques aux origines diverses : le culte des rab, l’Islam, les nombreuses croyances relevant de la magie. Selon G. Balandier et P. Mercier (1952 : 131), la complexité de la pensée lébou relève d’un mécanisme de conservatisme “qui nous manifeste le groupement lébou s’emparant de tous les dieux ou de toutes les ‘recettes’ qui peuvent l’aider à faire le monde à sa mesure, à rendre celui-ci familier et faste. Ces emprunts doivent se manifester sans bouleverser l’ordre social, sans bouleverser l’ordre du monde ; la fécondité, la puissance, la richesse en dépendent”.

Quand les Lébou arrivent dans la presqu’île du Cap-Vert, ils font un pacte avec les génies des lieux. Dans le cas de Yoff, le puits de Dieufougne du peuple Socé, chassé par les Lébou, conserve un caractère religieux. Comme l’a constaté Goody (1980 : 54) à propos des Mossi (seconde vague d’occupation) et des Tali en Afrique de l’Ouest (première vague d’occupation), les sites sacrés sont souvent placés sous la protection des populations autochtones, premiers occupants du territoire. Les classes régnantes, peuples conquérants sur place depuis moins longtemps, n’ont aucune légitimité à cet égard malgré leurs moyens d’assujettissement. Goody note que quand un peuple conquiert une région, il fait appel au dieu local : “god of the land”. “Ainsi les autochtones, plus faibles en moyens militaires, étaient plus forts en pouvoir surnaturel, lequel servait comme une sorte de contrepoids à leur infériorité politique”.

Cette faculté d’évolution se retrouve face à l’Islam. Après une première conversion qui rencontra une certaine résistance vers les XIIIe et XIVe siècles et qui ne toucha que les notables, la deuxième vague au cours du XVIIIe siècle fut plus “efficace”. Là encore, comme nous l’avons vu plus haut, il n’y a pas disparition des croyances et pratiques passées mais assimilation et naissance d’un syncrétisme : la meilleure preuve en est la conversion des rab à l’Islam au même titre que les Lébou. Cependant, dans ce dernier cas, la question peut être posée de savoir qui de l’Islam ou du culte des rab a assimilé l’autre. Selon Triaud, “le passage par des formes ‘syncrétiques’ n’est qu’un moment dynamique qui, à partir de la conversion nominale à l’Islam, mène à une intégration complète à l’orthodoxie” (Triaud, 1991 : 394). Si l’on se penche sur l’origine de l’homme, la seule référence (déjà citée plus haut) à un mythe, fondateur de l’Humanité, et aussi des génies, vient d’András Zempleni et Rabain (1965 : 349) :

“L’aïeule a mis au monde un enfant de sexe masculin ou féminin. Le placenta (and : le compagnon) s’est transformé en serpent. Celui-ci s’est introduit dans le creux d’un arbre ou s’est caché dans un grenier. Une calamité s’est abattue sur le village et le serpent a offert eau, fécondité, bonheur, chance, ... en contrepartie de la nourriture rituelle. Les hommes ont accepté le pacte et le rab s’est attaché au lieu.”

Le mythe fondateur lébou, comme ceux de nombre de peuples africains, met en jeu un être suprême qui a créé le monde et les hommes en même temps que des animaux (les Dogon, les Sénoufou, les Bissago par exemple).

Au cours d’entretiens avec des prêtres ou des historiens traditionnels, trente-cinq ans après les enquêtes de Zempleni, la création de l’Humanité était imputée à Adam et Eve. La perte de la connaissance du mythe fondateur au profit du mythe musulman marquerait une imprégnation nouvelle de la culture lébou par l’Islam.

Il faut peut-être voir dans cette mosaïque de croyances la capacité d’un peuple à s’adapter à son environnement, à assimiler les éléments nouveaux. Les “emprunts” dont nous parlent Balandier et Mercier ont assuré la constitution et maintenu la cohésion d’une identité lébou en assimilant les apports extérieurs (Socé, musulmans) plutôt que de s’y opposer et de briser la cohésion et l’ordre social par un rejet abrupt. Comme le note Dupuy, “Claude Lévi-Strauss l’a bien montré : rien ne survit sans raison dans une culture, tout est vécu ou n’est pas, en vertu de l’interdépendance des éléments constitutifs d’une structure sociale. Si une coutume ou une croyance persiste, c’est qu’elle continue d’avoir, ici et maintenant, une fonction pertinente dans l’organisation sociale ou le système de représentations” (Dupuy, 1995 : 295). Cette faculté d’assimilation serait le résultat d’une histoire faite de migrations qui a vu les Lébou quitter une terre pour une autre. Elle pourrait s’expliquer aussi par une farouche volonté de garder leur liberté et donc d’acquérir tous les outils qu’ils jugent nécessaires à leur indépendance.

Quoiqu’il en soit, cette mosaïque de croyances repose grandement sur l’histoire du peuple lébou. Ainsi, Thiam constate que “les Lébou ne constituent pas un groupe ethnique homogène ayant émigré d’un seul coup vers la presqu’île, venant d’un seul endroit. Il s’agit d’une migration par petits groupes, échelonnée sur plusieurs décades, de familles appartenant à toutes les ethnies du Sénégal, et venant d’un peu partout” (Thiam, 1970 : 9). Les Lébou seraient une réunion de personnes issues de vagues différentes et successives de migrations plutôt qu’un peuple, chaque composante apportant une partie de sa culture à l’édification du groupe. Tout en fait dépend de ce que l’on entend par peuple. Si l’on veut utiliser le terme ethnie, il apparaît véritablement que les Lébou ne sont pas une ethnie à part entière. Le terme peuple convient mieux s’il est pris dans le sens d’un groupe réuni autour d’une identité culturelle et politique. Dans le cas des Lébou, cette identité recouvre même des valeurs encore plus marquées à l’échelle de Yoff.

Les batailles contre le Damel ont unifié les Lébou, la bataille contre Diambour a affirmé l’existence d’une entité lébou yoffoise. Il n’est peut-être pas anodin que l’on parle toujours du village de Yoff alors que la population dépasse largement les 20 000 habitants. On peut reprendre ici l’approche que fait Magnat (1995 : 255) : “quand le Français parle de ‘village’, il pense à un ensemble de maisons groupées autour d’une église et d’une mairie. Cependant, l’idée de village évoque aussi des terres communales, les veillées et les fêtes, les moissons et les vendanges, autant de lieux et d’activités collectifs. La communauté villageoise n’est pas qu’une communauté territoriale rassemblant des groupes familiaux ou des personnes isolées ; c’est d’abord une société globale, une société qui jouit d’une grande autonomie. Le ‘village’ français a longtemps été une communauté unie par des pratiques religieuses et regroupée autour d’un sanctuaire, où est célébré le culte d’un saint protecteur des hommes, et d’un cimetière, lieu des morts qui ont mérité une sépulture”. On retrouve bien dans cette description du village les détails qui marquent l’identité yoffoise. L’organisation socio-politique garantit l’autonomie. Les tuuru et le culte des rab unissent les villageois autour d’un réseau de sites sacrés et d’autels domestiques, le “saint protecteur” n’étant autre que Mame Ndiaré. Yoff, et plus encore ses quartiers traditionnels, s’organise en un territoire, “espace à l’intérieur duquel les membres du groupe éprouvent un sentiment de sécurité” (Bourgeot, 1991 : 705).

Comme nous l’avons vu, les problèmes de la pêche, l’agriculture exsangue, la pollution, l’afflux de population non-lébou sont source de crainte pour les Yoffois qui ont le sentiment que leur territoire, en même temps que leur autonomie, s’effrite. Leur horizon se resserre autour des quartiers traditionnels, autour de leurs sites sacrés. Les excès que dénoncent certains villageois lors du dernier tuuru de Mame Ndiaré ne peuvent-ils pas être révélateurs de ce repli sur le coeur des traditions du village ? Faut-il voir dans le déroulement actuel du tuuru l’émergence d’un folklore se nourrissant de l’intérêt de touristes de plus en plus nombreux et avides de “spectacles traditionnels”, ou une résurgence sincère des croyances en réponse aux craintes des Yoffois ? Divers éléments, ou tout au moins quelques observations, peuvent aider à formuler un début de réponse. L’Association pour la promotion economique culturelle et sociale de Yoff (APECSY) cherche à développer l’économie villageoise en essayant de capter sa part de la manne touristique en pleine expansion dans la presqu’île du Cap-Vert (Club Med, etc.). De nombreux projets sont à l’étude, qui misent pour la plupart sur le caractère “traditionnel” du village de Yoff avec toute l’ambiguïté que peut susciter l’utilisation de cet adjectif. Cela va de l’écomusée à l’ethnoguide (qui présenterait la culture lébou, la médecine traditionnelle, etc.), en passant par le projet de plantation sur l’île d’espèces végétales utilisées dans la pharmacopée traditionnelle... Dans le même sens, l’association milite activement pour la mise en place d’une protection de l’île.

Le projet soumis par les Yoffois, assistés du bureau local de l’UNESCO, de faire de l’île de Yoff une “réserve de la biosphère” s’inscrivait dans l’optique du programme de l’UNESCO sur l’Homme et la biosphère (MAB) qui formule ainsi ses objectifs :

“Ces réserves sont établies pour promouvoir une relation équilibrée entre les êtres humains et la bio-sphère et en donner l’exemple. Elles s’efforcent de constituer des sites modèles d’étude et de démonstration des approches de la conservation et du développement durable au niveau régional”, en combinant trois fonctions :

Pour répondre à ces trois objectifs, les réserves sont découpées en trois zones appropriées :

Le projet soumis à l’UNESCO prévoyait donc de faire de l’île de Teuguene l’aire centrale, la zone tampon englobant les fonds marins du littoral autour de l’île et la zone de transition s’étendant sur la côte (incluant le village de Yoff). L’échec de ce projet tient entre autres à des questions d’échelle : l’aire centrale ne couvrait en effet pas plus de deux ares (200 m2) alors que dans les réserves de biosphère préexistantes il est question de centaines, voire de milliers d’hectares51. De plus la fonction de la zone centrale qui est de “contribuer à la conservation des paysages, des écosystèmes, des espèces et de la variation génétique” aurait pu se révéler contradictoire avec la nature “sacrée” de l’île de Teuguene et l’usage rituel qui en est fait (site chargé d’interdits et siège d’autels domestiques du culte des rab et de sacrifices).

La création d’une réserve aurait certes constitué un élément de protection de l’environnement naturel et un fabuleux argument touristique mais elle n’aurait peut-être pas répondu à un souci de préservation de la culture lébou. Entre tous ces projets, de l’écomusée à la réserve de la biosphère, on peut se demander sur quoi repose la volonté de protection de l’APECSY. Il semble en effet que l’association n’ait pas toujours oeuvré dans ce sens et pensait réaliser des aménagements sur l’île.

“Il y a eu un conflit avec les jeunes de l’APECSY. On est hostile à tout projet qui pourrait impliquer une vengeance du rab [de l’île] et des malheurs. Les descendants de ce rab pourront peut-être accepter cela dans l’avenir” (un villageois).

La question n’est pas de juger ces projets mais de s’interroger sur leur finalité : est-ce pour protéger le patrimoine culturel et naturel ? Pour faire de Yoff un pôle d’attraction touristique ? Ou les deux à la fois ? De la même façon, on peut se demander si l’accent mis sur les tuuru, leur rôle dans la construction de l’identité culturelle et politique yoffoise contemporaine, la mise en valeur de ces événements par l’APECSY sont motivés par des raisons économiques ou culturelles.

Un autre projet, porté par le Colonel Issa Sylla, Yoffois et ancien directeur des Parcs nationaux du Sénégal, apparaît plus à même de concilier culture et souci de préservation de l’environnement. Il propose la création d’une “aire protégée communautaire” qui s’appuierait sur deux éléments propres au village de Yoff pour conserver le milieu naturel sur et autour de l’île : le caractère sacré de l’île et son appartenance au patrimoine communautaire (l’île appartient au village tout entier). Ce projet, tout en offrant une vision plus locale de la protection en comparaison de la mise en place d’une réserve de la biosphère qui répond à des normes internationales, réintroduit la dimension culturelle de l’île.

Au titre de la préservation du patrimoine, bien que le site de Teuguene ne soit qu’un élément du paysage cultuel, son insularité lui donne une image de nature préservée et elle apparaît comme l’élément le plus ostentatoire de la religion et de la culture – d’où la volonté, tant de l’APECSY que des autorités traditionnelles de Yoff, de la protéger. Ainsi l’île de Teuguene, malgré sa petite taille et son patrimoine naturel réduit, symbolise la pérennité du territoire yoffois : elle reste la citadelle symbolique gardienne de l’identité culturelle et sociale de ce territoire assiégé.


50 Ces données ont été recueillies sur le site Internet de l’UNESCO  
51 Pour comparaison, on pourra se référer à deux exemples de réserves de la biosphère insulaires et maritimes : la réserve de Saint Kilda, au Royaume-Uni, qui s’étend sur 842 ha (la réserve se résume à une aire centrale) ; la réserve des îles Nanji, en Chine, qui couvre 20 629 ha pour une aire centrale de 663 ha (données recueillies sur http://www.unesco.org/).  

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