| Environment
and development in coastal regions and in small islands |
Dossiers régions côtières et petites îles 7
Préambule
LA
RÉSERVE DES RAB
Éleveurs,
agriculteurs et marins-pêcheurs tour à tour, propriétaires fonciers à Dakar,
inventeurs d'une forme de “république” inédite et d'une confrérie
musulmane originale, à l'occasion guerriers, fonctionnaires d'état voire
experts en “psychiatrie traditionnelle” greffée sur leur culte de
possession par les rab . . . , les Lébou ont assurément plus d'un tour “identitaire” dans
leur sac.
Celui
qui est à l'origine de ce remarquable travail vient d'enfourcher le nouveau
cheval du courant écologiste et patrimonial. Des initiatives locales visant
à muséaliser le “village traditionnel” de Yoff, un des hauts-lieux possibles
de la “lébouité”, espéraient rencontrer un allié inattendu : l'UNESCO,
disposé à conférer à certains sites la qualité légitimante de Réserve
de la biosphère. Le sanctuaire écologique en question aurait été ici l'île
de Teuguene qui prolonge le territoire terrestre de Yoff, celui-ci étant situé
entre la mer et un envahissant aéroport international dont l'extension continue
n'est qu'une modalité des effets sociaux dissolvants du melting-pot dakarois
sur la communauté et le territoire yoffois. Ce beau rêve de patrimonialisation
identitaire, à la fois écologique et culturelle, eût conféré aux volontés de
préservation locales une légitimité internationale.
Richard
Dumez passe ce projet malicieux au peigne fin de la réalité écologique et
religieuse. Outre ses minutieuses descriptions de l'environnement terrestre et
maritime de Yoff, de l'histoire ancienne et récente des Lébou, de leurs
activités économiques, de leur organisation sociale et politique..., il fait
une critique exemplairement documentée des deux présupposés de base du projet.
De la prétendue “biodiversité” de l'île de Teuguene qui est, en fait, un
“quasi-désert biologique”. De la “sacralité” de cette île pour les
Yoffois eux-mêmes dont la langue ignore les notions indo-européennes de sacer
et de sanctus. Mais l'essentiel de cette belle expertise ethnologique
n'est pas là. L'île de Teuguene devant sa réputation confuse de “sacralité”
aux sacrifices annuels que les Yoffois y adressent au tuur
(ou rab) tutélaire de leur territoire, Dumez décrit et analyse ce “culte de
possession” ressassé par l'ethnopsychiatrie sous un angle que celle-ci a
largement occulté. Comme l'écrit V. Tremsal-Gueye – que je tiens à associer
à ce préambule – il l'aborde d'un point de vue territorial et spatial : d'où
ses admirables descriptions du tuuru
de Mame Ndiaré et de Mame Woré Moll à la précision jusqu'à présent inégalée.
Le vieux routier du culte des rab que je suis y apprend par exemple à quel point
les sites sacrificiels de ce culte sont des marqueurs des moments forts de
l'histoire guerrière des Lébou et de quelle manière pointilleuse ils
jalonnent non pas un territoire aux tracés frontaliers mais un espace
villageois constitué par un réseau de lieux, dont ceux de l'île “sacrée”.
Bipartition
chtonienne et maritime des tuur
et des lignages associés, marquage spatial et rituel de la découverte de la
mer par les Lébou, inscription de l'anthropomorphie des tuur
dans les sites sacrificiels, inflexion générale du culte vers un polythéisme
à la grecque ..., cette recherche “appliquée” fourmille en données et en
pistes inexplorées. Elle mérite de retenir jusqu'à l'attention des gardiens
modernes de la “lébouité”. D'autant plus que son auteur rejoint ceux-ci
dans leur for intérieur lorsqu'il leur restitue ce sentiment diffus mais fort
de leurs aînés : la réaction de leurs tuur et rab
à la création d'une réserve où ils seraient “sacralisés”, c'est-à-dire
coupés de leur territoire de vie, ne peut être que réservée, pour ne pas
dire hostile. Ils préfèrent les autels du bidonville assiégé des vivants au
sanctuaire du “village traditionnel”.
András
Zempleni
Directeur
de recherche au CNRS