| Environment
and development in coastal regions and in small islands |
Dossiers régions côtières et petites îles 7
Introduction
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| Vue générale du village de Yoff. |
De
nombreux “lieux naturels” ont fait l’objet d’une attention particulière
de la part des hommes en raison de leur caractère sacré : forêts, montagnes,
lacs, îles, rivières, etc. Un tel intérêt pour ces sites s’inscrit dans la
mouvance de la reconnaissance des savoirs dits locaux ou populaires (en anglais
T.E.K. : Traditional Ecological Knowledge). Des spécialistes de la
conservation et des écologues les considèrent comme une nouvelle voie pour la
mise en oeuvre d’un nouveau type de protection de la nature. Ils permettent de
tendre vers le développement durable des écosystèmes et donc des ressources
pour les populations locales. Ces savoirs sont le résultat d’une histoire qui
a vu les hommes jouer sur la diversité de la nature, “une nature [qui]
n’est pas si naturelle que cela, puisqu’elle est habitée, pensée, travaillée
et transformée par un homme qui vit en société. La nature n’est pas un donné,
elle est une construction sociale (angl. : social construct)” (Roué,
1998 :15).
L’objet
premier de notre étude était de s’intéresser à une île du Sénégal, qui
fait face au village de Yoff, dans le cadre de la thématique des “sites
naturels sacrés”. L’approche de ce site s’est faite par l’intermédiaire
de l’UNESCO. Ce village de pêcheurs, qualifié de “traditionnel”, situé
à quelques kilomètres de Dakar dans la presqu’île du Cap-Vert, est un site
pilote de l’unité sur les régions côtières et les petites îles. L’île
en question, Teuguene, serait selon certaines informations un site sacré de la
religion traditionnelle des Lébou, majoritaires à Yoff. Un projet de réserve
de la biosphère était à l’étude, l’île constituant la zone centrale, la
zone périphérique s’étendant sur les fonds marins et la zone littorale.
Il
s’agissait donc pour nous de tenter de répondre à la question suivante :
comment des pratiques traditionnelles et/ou religieuses ont un lien avec la
qualité de l’environnement naturel de l’île et plus largement du village ?
Cela revenait donc à s’intéresser aux aspects qui, à travers la religion,
lient les hommes et leur environnement, à s’intéresser aux relations entre
les croyances des Yoffois et leur territoire villageois. “Étudier ces
rapports, c’est d’abord mettre en lumière les représentations concernant
la portion d’espace que des sociétés ont faite leur, en montrant ses caractéristiques,
ses frontières, ses lieux forts. C’est aussi décrire les modalités de son
occupation depuis le début (...) jusqu'à l’extension actuelle” (Vincent,
1995 :12).
Qui
sont les Lébou ? On ne peut chercher à définir le lien entre le territoire de
Yoff et ces habitants sans répondre à cette première question. Connaître ce
peuple, c’est comprendre son passé fait de migrations qui l’ont amené
jusqu'à la presqu’île du Cap-Vert. C’est comprendre la construction du
territoire yoffois où s’est développé, comme nous le verrons, une identité
propre. Le village traditionnel de Yoff semble en effet constituer une entité
à part entière. Le groupe majoritaire est celui des Lébou. Il représente
52,3% de la population1. Derrière ce qualificatif de village se cache une
population d’environ 40 000 habitants qui se répartissent entre les quartiers
traditionnels (21 000 habitants) et les nouvelles zones d’extension les
entourant.
Cette
situation démographique est liée à la proximité de la ville de Dakar (une
quinzaine de kilomètres). Elle est, entre autres, responsable d’une dégradation
de la qualité de l’environnement et de tensions sociales. On peut dès lors
se demander comment la dimension de “territoire yoffois” subsiste, voire résiste,
à cette quasi-absorption par l’agglomération dakaroise. Dans ce contexte
d’urbanisation et d’afflux de populations vers la presqu’île,
qu’advient-il d’un site comme l’île de Teuguene qui était considéré
comme sacré dans la
Il
nous faut ici s’intéresser aux croyances et aux représentations de ce peuple
en général, et des Yoffois en particulier. Les Lébou apparaissent après une
première approche à la croisée de deux religions : l’Islam et la
religion préislamique. Cette dernière est l’occasion de rituels qui touchent
tout ou partie du village et qui sont dédiés à des génies protecteurs.
Comment ces pratiques participent-elles de la construction du territoire yoffois
? Comment s’articulent-elles dans le nouveau contexte villageois
d’urbanisation, d’afflux de personnes extérieures au village, de mutation
rapide ? En suivant cette même réflexion, nous pouvons nous demander dans
quelle mesure l’île de Teuguene est un site sacré lébou.
Pour
tenter de répondre à ces questions, nous avons mené des entretiens avec des pêcheurs,
des tenants de l’autorité, des officiants dans la religion préislamique, des
historiens locaux. Il faut préciser que les Lébou appellent “historien”
une personne qui appartient à une famille où l’on se transmet de génération
en génération des connaissances sur l’histoire des Lébou, du village, des
différentes lignées et sur les mythes. Cette transmission ne se fait pas
obligatoirement de père en fils. Par exemple, l’un des historiens que nous
avons rencontré tient ce savoir de son oncle qui le tenait de son père. Ces
entretiens, qui se déroulaient la plupart du temps en wolof, la langue
dominante du Sénégal, ont été réalisés en collaboration avec Moustapha Kâ,
étudiant en DEA à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Il est à noter
que les traductions ne sont pas des traductions textuelles. Au cours de ces
rencontres, nous avons pu recueillir des données portant sur le village de Yoff,
le peuple lébou, la religion préislamique et aussi des données sur
l’environnement, les relations homme-nature, la pêche, etc. Ces données ont
pu être complétées grâce à du matériel filmé qui concernait la cérémonie
traditionnelle annuelle dédiée à Mame Ndiaré, la divinité protectrice du
village et par mes propres observations sur le terrain2.
Nous
suivrons les Lébou à travers leur histoire qui les a amenés dans la presqu’île
du Cap-Vert où ils se sont installés et organisés en un peuple. Nous
traiterons plus spécifiquement de l’histoire de Yoff et de son
organisation
socio-politique traditionnelle. Ce territoire yoffois s’ouvre au nord sur les
eaux riches de l’océan Atlantique qui baignent la côte occidentale africaine.
Ces ressources maritimes ont permis le développement d’une pêche artisanale
qui prend la relève d’une agriculture en totale perte de vitesse. Cette dégradation
de la dimension agricole du village s’inscrit dans une phase de mutation liée
au contexte périurbain de Yoff. Cela nous amènera à nous interroger sur
l’avenir du territoire villageois.
Nous aborderons ensuite la question des croyances et des représentations des Lébou en général, et des Yoffois en particulier. Après nous être intéressés à la religion préislamique ou culte des rab (ou génies), et à sa relation avec l’Islam, nous aborderons ce culte sous l’angle du village. Yoff est en effet le siège, entre autres, de deux cérémonies dédiées à des génies protecteurs. Celles-ci sont révélatrices de la construction et de la pérennité d’une identité yoffoise forte. Dans la lignée de ces rituels, nous aborderons le cas de l’île de Teuguene, site étape de ces cérémonies, pour définir la dimension symbolique qu’elle peut revêtir. Cette approche sur la religion et les pratiques traditionnelles à Yoff nous offrira la possibilité de voir une population confrontée à une évolution réelle de ses valeurs. Nous pourrons dès lors, en conclusion, porter notre attention sur la valeur de ce territoire aux yeux des Yoffois.
| 1 | Avec respectivement 28 % et 9,3 %,les ethnies Wolof et Sérère constituent les deux autres principaux groupes, derrière viennent les Toucouleur, les Peul, les Maures et les Mandingue (UNESCO, Bureau régional d’éducation pour l’Afrique, 1997 :6). |
| 2 |
Le vocabulaire proprement lébou et/ou wolof (le lébou étant une langue très
proche du wolof) sera écrit dans une police différente du reste du texte. De
plus, les mots wolof ne sont pas écrits selon les règles d’orthographe définies
par le CLAD depuis 1971. L’orthographe utilisée est celle rencontrée dans
les ouvrages consultés lors des recherches bibliographiques (publications antérieures
à 1971). |