Environment and development
in coastal regions and in small islands
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Dossiers régions côtières et petites îles 7 - Chapitre I

Histoire et organisation politique des Lébou dans la presquîle du Cap-Vert et à Yoff

1 – LES LÉBOU : UN PEUPLE DE MIGRANTS, UN PEUPLE INDÉPENDANT

La presqu'île du Cap-Vert constitue l'avancée de terre la plus occidentale du continent africain. Aujourd'hui au coeur de la République du Sénégal, elle accueille Dakar, la capitale, et son agglomération de plus de deux millions d'habitants.

Le peuplement lébou de la presqu'île du Cap-Vert est le résultat de vagues de migrations aux XVe et XVIe siècles. Avant leur installation dans l'ouest de l'actuel Sénégal, un long périple aurait mené les Lébou de l'Afrique orientale en Afrique occidentale à travers le nord du continent. Deux sources d'information sont offertes pour tenter de retracer leur itinéraire. La transmission orale permet d'obtenir de nombreux renseignements pour les périodes les plus récentes. Les travaux de chercheurs tels que C. A. Diop, T. Gostynski, G. Balandier et P. Mercier, F. Brigaud permettent quant à eux de remonter plus loin dans le temps.

Diop (1973) et Gostynski (1976) sont à l'origine de recherches qui touchent aux origines les plus lointaines des Lébou. Ils se sont penchés sur les traditions orales et sur des documents écrits pour les migrations les plus récentes. Pour les faits anciens, leurs principaux maté riels d'études furent des sources écrites égyptiennes anciennes, des documents iconographiques et des données anthropométriques. Enfin, leurs analyses ont porté sur la langue des Lébou, sa terminologie géographique, toponymes et ethnonymes.

Les résultats proposés par Diop et Gostynski restent des hypothèses. Seules les étapes faisant suite au passage par la région du fleuve Sénégal sont avérées bien que non datées avec précision3. Les données recueillies au cours de mes entretiens et celles contenues dans la littérature m'ont permis de proposer un itinéraire pour ce périple. Les cartes présentées (figures 1, 2 et 3) n'ont qu'une valeur indicative destinée à se faire une idée sur les origines des Lébou.

Figure 1. Le périple des Lébou à travers l'Afrique du Nord.
Le periple des Lebou
1 Invasions asiatiques (soit les Assyriens en 676 ou en 667 av. J.-C. soit les
Perses en 524 av. J.-C.) (Gostynski, 1976  : 224-226)
2 Fuite des Lebou devant les invasions asiatiques par la "route des oasis"
(Gostynski, 1976  : 224-226)
3 Alliance des Lébou avec les Mashaouash peuplade venue de l'Ouest dans 
la deuxième moitié du second millénaire av. J.-C. (Gostynski, 1976  : 
224-226
)
4 3500-4500 av. J.-C., installation des Lébou dans le Tibesti. Pour 
Lothe, une "hypothèse de travail" serait que les peintures du Tassili 
représent des Libyens (nom donné par les Égyptiens aux habitants de 
l'est du Nil) (Gostynski, 1976  : 224-226)
5 Raids de cette alliance contre l'Égypte sous les règnes de Ramasès II 
(1301-1235 av. J.-C.). Mineptah (1235-1224 av. J.-C.), Ramsès III 
(1198-1168 av. J.-C.) (Gostynski, 1976  : 224-226)
6 Convention avec Ramsès III : les Lébou fournissent les guerriers à 
l'armée de Pharaon
. La majorité des Lébou s'installe dans le Delta 
occidental, le reste se disperse en Égypte. Ces derniers auraient 
constitué la dynastie libyenne, XXIIe dynastie (950-730 av. J.-C.)
 
(Gostynski, 1976  : 224-226)
7 Du IIe au IIe millénaire av. J.-C. le réchauffement de la planète 
conduit à la disparition des forêts qui existaient dans le Sahara 
8 Premier millénaire av. J.-C., les habitants du Fezzan sont des Noirs, on 
émet l'hypothèse d'un passage des Lébou venus du nord-est de la 
Libye par le Fezzan (Gostynski, 1976  : 224-226)
9 Avancés de l'Islam (Brigaud, 1970 :127-128). Attaque depuis le 
Maroc, de l'Empire des Almoravides (1056-1147) puis des 
Almohades (1147-1269)
(Duby, 1995 : 252, 264-265)
10 Installation dans le Hodh mauritanien (Brigaud, 1970 :127-128). 
Probable participation à l'édification du royaume de Wagadou qui à 
partir du VIIIes. va devenir l'Empire du Ghana (Sylla, 1992 : 8)
11 Royaume du Tékrour des Toucouleur qui se convertissent à l'Islam au 
XIes. (Brigaud, 1970 :127-128)
  
Figure 2. L'itinéraire des Lébou du XIe au XVIIe siècle.
L'itineraire des Lebou 11 au 17 siecle
1 Attaques da la dynastie Sa'adienne qui règne sur l'Empire 
Chérifien. L'empire s'étendra pendant une courte période du Maroc
actuel jusqu'au fleuve Sénégal (Duby, 1995 :265).
2 Attaques Peul et de l'Empire Songhaï (Duby, 1995 :265 ; Brigaud,
1970
 : 128). 
3 Installation des Lébou dans l'Empire du Djolof. Conflit avec le 
Bourba Djolof (le souverain du Djolof) au cours du XVIe s. 
Mi-XVIe s., dislocation du Djolof, indépendance du Cayor qui
revendique la souveraineté sur la presqu'île du Cap-Vert (Brigaud,
1970
 : 128 ; Entretiens avec Galla Gueye).
4 Installation des Lébou dans le Tekrour (Lac Guiers et Fouta) 
(Entretiens avec Galla Gueye).
5 Départ des Lébou en plusieurs vagues de migrations.
Figure 3. Installation des Lébou dans la presqu'île du Cap-Vert aux
               XVe et XVIe siècles (avec les différents villages créés).
Installation des Lebou au Cap-Vert 15 et 16 siecles
1 Départs du Djolof vers 1430, 1480 et 1549 (Entretiens avec Galla 
Gueye).
2 Passage des Lébou dans la région du Diander, 1569 (Angrand, 
1951
 : 17-20).
3 Les Lébou vivent aux côté des Sérère None dans la région du 
lac Tanma (Angrand, 1951 : 17-20).
Pour les autres étapes :
- Entretiens avec Galla Gueye, Baye Seck
- Brigaud, 1970 : 128
- Angrand, 1951 : 17-20
- Thiam, 1970 : 6-8
a et: au départ de Thiroume, les Lébou se séparent en deux 
classes : les Soumbédioune (a) qui fondent Yoff, Ngor et Ouakam et
les Bègnes (b) qui fondent Bègne puis Dakar (les Soumbédioune 
participent aussi au peuplement de Dakar) (Angrand, 1951 : 17-20).

Commencé il y a plus de 7 000 ans, ce périple à travers le nord de l'Afrique se fit en plusieurs étapes. Ainsi, à maintes reprises, soit les Lébou furent chassés, soit ils durent partir pour ne pas être dominés. On les dit réfractaires à toute colonisation culturelle (Balandier et Mercier, 1952 : 211-212), contre toute domination politique. Ils constituent un peuple ayant une forte valeur identitaire. Cela transparaît dans les différentes origines qui sont proposées pour le mot lébou. On note en particulier celle basée sur le mot lebu signifiant “défi, guerrier et qui est lié au fait qu'on n'accepte pas de domination”, ou celle fondée sur le mot lubu, “le guerrier belliqueux”. D'autres possibilités sont proposées, telle celle du mot lebukay-bay, “le lieu où on peut trouver quelqu'un à qui envoyer de l'argent ou de la nourriture en temps de pénurie”, mais cette proposition par son sens ne semble par avoir de lien avec le peuple lébou. Ce dernier ne rejette pas, par contre, le mot lebe pour étymologie et ce bien qu'il y ait un aspect à la fois péjoratif et élogieux. Ce mot signifie en effet “conter, dire une fable”, “les Lébou sont ceux qui racontent des fables, dissimulent leurs pensées, rusent” (Balandier et Mercier, 1952 : 5).

2 – L'INSTALLATION DES LÉBOU DANS LA PRESQU'ÎLE DU CAP-VERT

Avant l'arrivée des Lébou dans la presqu'île du Cap-Vert, “six migrations se sont succédées”. “La première, celle des Foundioule, se déroula de l'an 800 à 850 et la dernière fut celle des Socé”4 . Les Lébou arrivèrent par petits groupes, s'établirent progressivement, d'abord à des endroits distants des zones occupées par les Socé, puis un peu partout dans la presqu'île (Thiam, 1970 : 6).

“Arrivés en 1430, il y avait le royaume Socé qui existait au-delà de Toubab Dialaw jusqu'à Ngor. À l'époque, il existait des républiques socé dans la presqu'île avec à leur tête Malang Tamba, Dialla Diaw, Guitigui Marone, Nak Diombelle qui [vivaient] en 1470. La guerre qui s'ensuivit [fut] sanglante et elle conduisit à la fuite des Socé vers la Gambie.”5.

Ce conflit s'acheva à la fin du XVe siècle avec la mort des chefs socé. Les Lebou quittèrent l'Empire du Djolof 6 en train de se disloquer et progressivement s'installèrent dans l'ensemble de la presqu'île du Cap-Vert. La suzeraineté sur cette région est à l'époque revendiquée par les Damel, souverains du nouveau royaume du Cayor né avec la disparition de l'Empire du Djolof.

La première organisation sociale connue des Lébou fonctionnait avant leur installation dans la presqu'île du Cap-Vert et reposait sur l'élection de lamane. Ces derniers étaient les propriétaires de la terre et avaient le statut de chef de village (qui en fait devait souvent se résumer au statut de chef de famille). Petit à petit, par besoin de sécurité et d'une meilleure organisation, de nouvelles structures se mirent en place 7.

À la tête de la communauté, on trouve donc le djaraf qui remplit un rôle équivalent à celui d'un chef de “gouvernement”. À ses côtés, le ndeye ji rew a un quasi statut de ministre de l'Intérieur et des Affaires étrangères. C. T. Mbengue le qualifie “d'ambassadeur et médiateur pour les divers États fédérés lébou” 8. Enfin, le saltigué apparaît comme un ministre de la Défense, chargé de la terre, de l'eau et de la collectivité de la communauté. Le ministère des Cultes lui est aussi dévolu : il doit s'assurer que les récoltes et la pêche seront bonnes en apaisant le totem qui est attaché au village. Ces trois personnages sont assistés par des assemblées : le jambour et l'assemblée des frey (ou frai). Le premier, ou conseil des anciens, se compose de résidents “authentiques” et “hautement expérimentés” (Wangari, 1997 : 24 ; Mbengue, 1996 : 83) et est présidé par le ndeye ji jambour. De leur côté, les frey regroupent les personnes qualifiées de “jeunes”, c'est-à-dire les hommes âgés de cinquante-cinq ans environ. Ils constituent une sorte de police chargée du maintien de l'ordre et de l'exécution des décisions du jambour.

C'est à ce même jambour que revient d'élire le djaraf, le ndeye ji rew et le saltigué. Les titulaires de ces fonctions doivent nécessairement appartenir à des khêt (lignées) différents, appartenance déterminée par l'ascendance matrilinéaire. Cette mesure découle de l'intention déclarée d'éviter que tous les pouvoirs puissent être concentrés entre les mains d'une seule famille, ce qui équivaudrait à un régime monarchique. Le partage des responsabilités politico-administratives repose donc sur la division de la société en plusieurs khêt. Le choix d'un responsable, à l'intérieur d'une branche familiale, n'est normalement guidé que par les qualités morales des candidats. Cependant, après le décès d'un responsable qui n'avait pas démérité, le choix se portait sur son fils aîné ou sur l'un de ses proches parents, s'il n'avait pas de fils (Thiam, 1970 : 14-15).

Le sentiment d'indépendance très fort des Lébou finit par se traduire par la création d'une quasi-république. Celle-ci naît à la fin de la deuxième moitié du XIXe siècle lorsque s'arrête le conflit avec le Cayor 9. Les maîtres successifs de cet État, les Damel, considéraient que les terres de la presqu'île du Cap-Vert relevaient de leur suzeraineté et ils n'avaient donc de cesse de harceler les Lébou pour qu'ils leur paient un impôt. Commencée dès le début du XVIIIe siècle, cette confrontation fut marquée par les batailles de Pikine (début du XVIIIe s.) et de Bargny (fin du XVIIIe s.) qui impliquèrent l'ensemble des Lébou de la presqu'île, et par la bataille contre Diambour, le lieutenant d'un Damel, qui ne concerna que le village de Yoff (début du XIXe s.) 10.

Au sein de la presqu'île, alors que l'Islam progressait parmi les Lébou, un besoin d'unité encore plus fort se fit ressentir. La fonction de sérigne ndakarou fut créée en 1790. À l'origine purement religieuse, elle consistait à rendre la justice selon le Livre saint, le Coran (Thiam, 1970 : 16-17). Le premier à en assumer la charge fut Dial Diop, un émigrant musulman. D'après Cheikh Anta Diop, “ce sont les Diop qui ont islamisé les Lébou et qui ont constitué ce gouvernement qui est une monarchie théocratique, identique à tous points de vue à celle fondée sur le fleuve Sénégal par les Toucouleur en 1776... Elle est théocratique et musulmane en ce sens que seul le code en vigueur est le Coran...” 11. Sous l'impulsion du même Dial Diop, le volet religieux de la fonction fut bientôt confié à un grand imam, le sérigne ndakarou s'affirmant comme le chef d'une “République lébou” 12. Cet État, indépendant, fut reconnu par le Cayor et les habitants de l'île de Gorée (c'est-à-dire des colons français). Malgré tout, chaque village pouvait continuer à élire des responsables pour la gestion de ses propres affaires. Ainsi, jusqu'à aujourd'hui, le village de Yoff conserve une structure socio-politique traditionnelle avec un djaraf à sa tête.

À travers l'organisation sociale et politique tant au niveau des villages, avec en particulier les frey et le saltigué, que de la presqu'île, où les imams sont impliqués dans le système de gouvernement des Lébou, il apparaît que le religieux et le politique s'imbriquent étroitement au sein de cette “République lébou”. Sylla voit dans le sacré, à la fois dans les croyances traditionnelles et l'orthodoxie musulmane, l’atout qui a fait que ce système a, depuis des siècles, bénéficié d'une grande stabilité (Sylla, 1996 : 87) (comme nous allons le voir dans le paragraphe suivant, son maintien dans le village de Yoff en témoigne). Mais si les Lébou constituent une entité politique, Thiam constate que “[ils] ne constituent pas un groupe ethnique homogène ayant émigré d'un seul coup vers la presqu'île, venant d'un seul endroit. Il s'agit d'une migration par petits groupes, échelonnée sur plusieurs décades, de familles appartenant à toutes les ethnies du Sénégal, et venant d'un peu partout” (Thiam, 1970 : 9). Les Lébou seraient plutôt la réunion de personnes issues de vagues différentes et successives de migrations qu' un peuple, chaque composante apportant une partie de sa culture à l'édification du groupe. Tout en fait dépend de ce que l'on entend par peuple. Si l'on veut parler d'une ethnie, il apparaît véritablement que les Lébou ne sont pas une ethnie à part entière. Pour les Lébou, le terme peuple doit plutôt être pris dans le sens d'un groupe réuni autour d'une identité politique et culturelle. comme nous le verrons par la suite, cette dimension culturelle ressort clairement lors qu'on aborde les représentations et les croyances des Lébou en général et des Yoffois en particulier.

3 – HISTOIRE DU VILLAGE DE YOFF

Si l'on se réfère aux données concernant Yoff (voir figure 3), ce village est l'un des plus anciens de la presqu'île. Il aurait été créé en 1432 par les Soumbédioune, l'un des deux groupes de Lébou qui ont peuplé la région. Le nom de Yoff, à proprement dit, serait apparu en 1558. Deux explications m'ont été proposées pour expliquer l'origine de ce mot :

“ Pour le nom de Yoff, il paraît que des gens venus de Kade (Kade surplombait le village) après avoir vu la mer qui était si immense – et c'était la première fois qu'ils voyaient cela, disaient, en wolof, pour dire qu'ils allaient à la mer: ‘kaye lene ngnou yew fi guedj’ : ‘ venons entourer la mer’. C'est de là qu'est sorti le nom selon la première version [yew fi se prononçant youffi]. Dans l'autre version, il y avait des Socé avant les Lébou et quand les Socé cueillaient [les éléments pour faire] le vin de palme, les Lébou les guettaient pour avoir du vin de palme 13 . Les Socé les appelaient ‘guetteurs’ : ‘yot kat yi’ ce qui a donné ‘yoffou’ puis Yoff” (un villageois).

Ces deux origines s'inscrivent dans l'histoire débutante de Yoff avec la découverte de la mer et la confrontation avec les résidents d'ethnie socé.

Le village est constitué de sept quartiers traditionnels : Ndeugagne, Dagoudane, Ndénate, Tonghor, Mbenguène, Ngaparou et Layène. Le nom donné à chacun d'entre eux est soit lié à une histoire, à un nom de famille, soit donné par analogie à quelque chose. Au fil des entretiens réalisés durant l'enquête, il s'est avéré que les personnes considérées comme yoffoises sont celles qui résident dans ces sept quartiers ou qui en sont originaires.

4 – ORGANISATION SOCIO-POLITIQUE DE YOFF

Comme nous l'avons déjà écrit précédemment, Yoff est l'un des villages qui a conservé son organisation sociale traditionnelle avec les fonctions de djaraf, de saltigué et de ndeye ji rew. Pour éviter la mainmise d'une seule lignée (khêt) sur le pouvoir, ne peut postuler qui veut. Pour être élu, il faut appartenir à l'une des lignées maternelles qui permet d'accéder à une de ces fonctions. Galla Gueye, “historien” à Yoff, nous a précisé ces lignées :

“À Yoff, il y a douze lignées. Précisons que je ne parle que de la république de Yoff, [pas de celle] de Ngor, ni de Ouakam, ni de Dakar. Il y a :

- les Wanère, les Khonkh Bopp et les Diassiratou, ces trois lignées donnent le djaraf, Président de la République. Dans la presqu'île du Cap-Vert, il y a 117 républiques. Il n'existe pas une république qui réunit toute la presqu'île. Et parmi ces 117 républiques, Yoff est une république.

- les Deugagne, les Bègne et les Khagane, ces trois lignées donnent les ndeye ji rew, Premier ministre, ministre de l'Intérieur, maire indigène [Galla Gueye, notre interlocuteur, appartient à la lignée des Deugagne comme le maire actuel de Dakar qui est originaire de Yoff]. Il y a trois ndeye ji rew.

- les Soumbare, les Dindir et les Dorobé, ces lignées sont celles des saltigué, c'est-à-dire ministre de la Défense et de la Guerre, de la Pêche, des Affaires extérieures, de l'Agriculture.

- les Your, les Haye et les Dombour.”

Outre ces fonctions qui sont les plus anciennes, l'organisation socio-politique comprend aussi celles déjà présentées de ndeye ji jambour qui préside le jambour et les frey. Dans le cadre de Yoff, les frey, outre le fait qu'ils exécutent les décisions du jambour et font la police, collectent l'équivalent d'une taxe par bateau de pêche exerçant dans les eaux du village et par charrette utilisée pour transporter le sable extrait sur la plage de Yoff 14. Ces fonds sont utilisés pour la restauration et l'entretien de la Grande Mosquée, du cimetière et pour le financement de cérémonies religieuses et traditionnelles. Actuellement deux autres fonctions sont venues s'ajouter : celle du khaly, “ministre délégué chargé de la justice et de l'éducation” et celle de l'imam, “ministre délégué des affaires religieuses” 15. Yoff apparaît comme une gérontocratie, les personnes détenant ces charges sont pour la plupart âgées, les plus jeunes étant les “jeunes” qui, selon la terminologie locale, ont cinquante-cinq ans minimum.

Quoiqu'il en soit, loin d'être une organisation de façade, ce quasi gouvernement se réunit tous les vendredis après la prière et continue de garder ces prérogatives qui sont reconnues au-delà des limites même du village.

“En cas de conflit entre Lébou ou entre Yoffois, la gendarmerie ou la police vous renvoient au gouvernement local sauf en cas de meurtre” (un notable).

“Il n'y a pas de gendarme ou de policier à Yo ff, c'est le rôle traditionnel des frey du village. Il y a toujours une certaine autonomie de Yoff dans la presqu'île du Cap-Vert” (un villageois).

Une particularité cependant doit être relevée. Chaque fonction est remplie par trois personnes, une par lignée autorisée. Chaque année, seul l'un des trois titulaires exerce sa charge : il s'agit d'une fonction tournante. La situation actuelle doit être : trois djaraf, deux saltigué et trois ndeye ji rew, le manquant n'ayant pas encore eu de successeur désigné depuis son décès. La toute jeune administration municipale (l'élection d'un maire n'existe que depuis quelques années) semble ne pas disposer de l'ensemble du pouvoir pour l'instant, les dignitaires traditionnels conservant leur influence. Il en va de même pour l’APECSY, constituée depuis une vingtaine d'années par les jeunes 16 qui n'avaient pas de rôle au sein des institutions socio-politiques en place. Actuellement, elle dirige la très grande majorité des activités du village mais, bien qu'elle dispose d'une puissance certaine, elle doit toujours passer par ces structures traditionnelles pour la réalisation de projets.


3 Elles furent l’occasion pour les Lébou d’apprendre les techniques des pêcheurs Tyubalo qui peuplaient les berges du fleuve Sénégal.
4 Entretiens avec Galla Gueye.
5 Galla Gueye.
6 L’Empire du Djolof s’étendait sur la majeure partie du Sénégal actuel. Après sa dislocation naquirent des États tels que Cayor, Boal, Walo... Le Cayor s’étendait sur l’ouest et revendiquait la souveraineté sur la presqu’île du Cap-Vert.
7 Au plus tard vers le début du XV e siècle d’après Thiam, M.,1970 :15.
8 Ndeye ji rew signifie mot à mot “mère du peuple”. Cette fonction n’est cependant pas remplie par une femme mais par un homme considéré comme une “mère” traditionnelle personnifiant le totem du village – comme Mame Ndiaré à Yoff –, qui est une femme, le mot Mame précédant le nom du totem signifiant “ancêtre”ou “grand-mère”.
9 “C’est le successeur du Damel Birama Fatma Tioub, qui régna de 1809 à 1832, le Damel Meissa Teinde qui fit la paix avec les Lébou et reconnut leur République”(Notes d’Assane Sylla, dans Thiam, M.,1970 : 22).
10 La bataille de Pikine opposa les Lébou à Lat Soukabé N’Goné Dièye, Damel de 1697 à 1719. La bataille de Bargny eut lieu sous le règne du Damel Amary N’Goné N’Dêla qui régna sur le Cayor et le Baol de 1790 à 1809. Enfin, Diambour devait servir le Damel Amary N’Goné N’Dêla ou son successeur Birama Fatma Tioub qui régna de 1809 à 1832 (Notes d’Assane Sylla. In : Thiam, M.,1970 : 20-22).
11 Diop,C. A.,1960, Afrique Noire Pré-coloniale. In : Brigaud, F.,1970 :130.
12 Le problème de la définition du statut de cette entité lébou apparaît ici. On parle à la fois de “République lébou” (Thiam, M.,1970),de “monarchie théocratique” (Diop, C.A., 1960) et comme nous le verrons dans le paragraphe traitant de l’organisation socio-politique de Yoff de “républiques lébou” au pluriel (Galla Gueye). La notion de République lébou reflète le sentiment d’une unité autour de l’identité lébou. À l’origine, le pouvoir est détenu par des dignitaires élus et des assemblées à l’échelle de chaque village qui constitue de fait une entité autonome d’où le pluriel pour le mot république. Avec l’arrivée de l’Islam et l’avènement du sérigne ndakarou, ce pouvoir passe aux mains d’un seul homme et d’une seule famille ce qui amène C. A. Diop à parler de “monarchie théocratique”.
13 Les Lébou n’étaient pas encore convertis à l’Islam.
14 Ce sable est utilisé comme matériau de construction, le bâtiment étant, comme nous le verrons plus loin, une activité en pleine expansion actuellement.
15 Entretien avec un notable.
16 Ceux qui ont moins de cinquante-cinq ans et qui étaient alors exclus de toutes les décisions prises à l’échelle du village.

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