Environment and development
in coastal regions and in small islands
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Dossiers régions côtières et petites îles 7 - Chapitre II - partie B

Les Yoffois et leur environnement naturel : pêche, agriculture et territoire

5 – LA RARÉFACTION DE CERTAINES ESPÈCES DE POISSONS

Pendant les dernières décennies, outre le développement de ce monopole sur les achats de poissons, un autre phénomène a touché le monde de la pêche artisanale. On constate une diminution générale de la taille des poissons adultes et une raréfaction de certaines espèces. Certains ne voient là que la conséquence de l'afflux de personnes extérieures à la presqu'île du Cap-Vert.

“On ne doit pas parler de rareté des espèces de poissons mais de l'augmentation des populations. Tous les mareyeurs que vous voyez là sont des Cayoriens, des Djolof-Djolof...” (un villageois).

Cependant, ces problèmes sont encore bien plus imputés à l'amélioration des techniques qui en accroît l'efficacité.

“Avant 1952, il n'y avait pas de moteurs sur les pirogues mais des voiles locales carrées. À moins d'un kilomètre, on trouvait toutes les espèces de poissons.”

“Maintenant, les techniques de pêche sont beaucoup plus efficaces. Autre fois, on pratiquait la pêche à la corde, [le pêcheur trace dans le sable un long trait représentant une corde à laquelle se rattachent des cordes plus petites au bout desquelles il dessine des hameçons] et maintenant c'est la pêche au filet” (un vieux pêcheur).

On évoque aussi la pollution par les déchets versés sur la plage.

“La rareté est aussi due aux ordures. Les ordures empêchent, au niveau des rochers, la reproduction des espèces en obstruant les trous et les fissures. L'eau savonnée [c'est-à-dire les eaux usées] implique une ‘réaction’ de la mer avec de la houle. Cela marque son mécontentement. Les vieux, avant, interdisaient tout cela” (un vieux pêcheur).

“À force de jeter des déchets sur la plage, eh bien, autant de déchets que vous jetez, autant de poissons, qui, quand ils sentent ces déchets, prennent la fuite. Quand on nettoie le linge, l'eau sale qui reste est jetée à la mer. Quand j'étais jeune, mon grand-père me disait : ‘bakhoul parce que da fay takh guedj bi mër: ‘ce n'est pas bon parce que cela fait que cette mer-ci se fâche’. C'était pour dire : ‘ne jetez pas ces déchets à la mer, vous rendez la mer houleuse’. On l'interdisait aux gens. Mais quand tu n'as pas d'endroit où jeter ces déchets, [tu les verses] sur la plage” (un notable).

La surpêche enfin est invoquée. Les chalutiers étrangers et la pêche à l'explosif sont mis en accusation.

“Il y avait moins de 100 pirogues à Yoff, une cinquantaine yoffoises. Maintenant, il y a plus de 300 pirogues à Yoff et en saison de pêche plus de 500 avec celles de Kayar, de Saint-Louis...” (un vieux pêcheur).

“Les grands chalutiers et les explosifs font disparaître les poissons” (un jeune adulte).

“Les espèces n'ont pas disparu ; cependant il fa ut faire des kilomètres de mer pour les retrouver... La disparition ou la rareté des espèces sont dues à ces blancs (les toubab) comme vous” (un ancien).

Tous ces problèmes coexistent à Yoff. La plage est parsemée de déchets ménagers, elle en est même jonchée en quelques points. Aucun système de collecte des ordures efficace n'existe et la solution de facilité est donc de les déverser, entre autres lieux, sur la plage. Il a été envisagé un temps de les utiliser à bon escient comme matériau pour tenter de lutter contre l'érosion côtière qui sape les fondations de certaines maisons. Ce fut le cas à Ndénate où l'on trouve une accumulation de déchets d'environ un mètre d'épaisseur sur 50 mètres de large... attaquée par l'érosion entraînant une partie des détritus dans la mer. Lors de pêche sur la plage, les sennes ne piègent pas uniquement des poissons ; elles ramènent aussi quantité de plastiques et autres déchets. À cela s'ajoutent des excréments humains et des rejets de l'usine de transformation de Tonghor issus de la production de guedj et de sali. Parmi les nuisances constatées et l'impact des activités de transformation sur l'environnement, les poissons sont nettoyés à même le sol par des manoeuvres, à côté des cuves et des claies. Les écailles, branchies et viscères qui jonchent le sol, sont ensuite rejetées à la mer de même que les eaux sales de trempage et de saumurage. Quand la marée monte, beaucoup de ces déchets sont ramenés sur la plage où ils finissent de pourrir, entraînant une pullulation d'insectes, essentiellement des mouches et des dermestes, source permanente d'infestation pour les poissons mis à sécher (Gueye-Ndiaye, 1993 : 328). Yoff n'a pas le monopole des rejets sur la plage et dans la mer : cette situation se retrouve en de nombreux points de la presqu'île du Cap-Vert.

L’usine de transformation 
artisanale de poissons du quartier
de Tonghor.  
usine de transformation de poissons
Décharge jouxtant l’usine. Elle 
reçoit les eaux d’écoulement de 
l’usine et les déchets ménagers 
du quartier.  
decharge l'usine
Eaux d’écoulement de la 
décharge et de l’usine de 
transformation allant à la mer.  
eaux d'ecoulement
Zone d’accumulation de déchets 
(quartier de Ndénate) destinée à 
lutter contre l’érosion et ... 
en partie emmenée par une 
grande marée.
accumulation de dechets

Une des conséquences en est la contamination du peuplement benthique et la pollution des baies de Dakar. Si l'on se réfère à une étude de A. A. Seck (1993 : 261-268), les échantillons analysés présentent tous des coliformes fécaux de même que des staphylocoques. Les patelles (kër) sont contaminées par les coliformes fécaux (...), les germes sulfito-réducteurs et les staphylocoques sont également présents. Les pitar (bouth) sont largement infestés par les coliformes fécaux (...). Les moules (Mytilus perna) de Yoff le sont aussi. Parmi les poissons, les espèces démersales sont les plus contaminées. La présence de métaux lourds a été observée dans les échantillons d'algues, de poissons et de crustacés (plomb et zinc à Yoff ) (Seck, 1993 : 262-263),. L'analyse du benthos a permis d'établir des niveaux de contamination liés au rejet de déchets divers dans les baies de Dakar. La situation ne semble cependant pas catastrophique, exception faite de la baie de Soumbédioune (ouest de la presqu'île) (Seck, 1993 : 268). Malgré tout, cela ne doit pas cacher l'existence d'un problème qui continue de s'accroître au fur et à mesure du déversement des déchets dans la mer.

Quand on parle de surpêche, les pêcheurs accusent les chalutiers au large. Sur certains des stocks de poissons, on assiste à des interférences entre les pêcheries artisanales et industrielles engendrant des conflits. L'exploitation des stocks pélagiques côtiers met en jeu différentes techniques : la senne de plage, la ligne (sur la côte ou en pirogue), la senne tournante et le filet maillant encerclant depuis des pirogues, les filets des sardiniers. Les stocks démersaux côtiers sont exploités par les pirogues pêchant au filet encerclant, à la ligne, au casier et par les chalutiers (basés ou non à Dakar) (Kébé et Le Reste, 1993 : 381-382). Les chalutiers ne pratiquent pas une pêche rationnelle au sens de la préservation des ressources. Par exemple, ils travaillent avec un maillage trop petit dans les zones de reproduction et de nurseries, ils rejettent 40 à 60 % de leurs prises, d'où un appauvrissement des stocks, ou encore ils ne respectent pas les délimitations des zones de pêche. Outre le fait qu'il engendre de fréquents conflits entre artisans et industriels, ce problème est extrêmement grave pour la préservation des ressources, notamment si on veut augmenter l'effort de pêche (Kébé et Le Reste, 1993 : 382).

Cette surpêche n'est pas la seule atteinte aux ressources. Haïdar et Grépin notent une très forte réduction de l'ichtyo faune des bancs rocheux de Yoff et des Almadies due à la pêche à l'explosif (voir figure 5).

Figure 5. Carte de la presqu'île du Cap-Vert localisant les 
zones dynamitées (d'après Haïdar et Le Reste, 1993, in : 
Haïdar et Grépin, 1993 : 441).  
carte Cap-Vert localisant les zones dynamitees

Elle a pris des proportions inquiétantes dans les baies de Dakar. Ce type de pêche a de graves conséquences sur les ressources. Outre le fait qu'on ne connaît pas leur impact sur les pontes et les nurseries, les “dynamitages” entraînent d'importants dégâts au niveau des fonds rocheux et donc des organismes marins qui y sont fixés et surtout parmi l'ichtyofaune. Les pêcheurs ne collectant que les espèces présentant un intérêt commercial, après leur passage, les fonds marins sont couverts de poissons en décomposition. L'avantage d'une telle pratique est de permettre des captures importantes (Haïdar et Grépin, 1993 : 439-440), mais il en découle un dépeuplement des zones touchées. L'atteinte probable aux lieux de ponte et nurseries hypothèque le devenir des ressources halieutiques.

Une des conséquences inattendues de ces modifications dans les circuits commerciaux et de la raréfaction de certaines espèces est le changement des habitudes alimentaires.

“Par exemple, les gens qui allaient à la pêche, avant, un requin [ils ne le pêchaient pas]. Ils ne le mangeaient pas parce qu'il y avait du thiof tous les jours et aussi des dorades. Mais, maintenant, quand ils ne voient plus de thiof et de dorades, ils mangent des requins. Avant, quand ils voyaient des thons, ils allaient pêcher [autre chose] plus loin, mais maintenant ils le pêchent. Il n'y a pas que du thon à Yoff parce que d'autres pêcheurs, avec d'autres techniques vont plus loin pour pêcher du thiof et des dorades”(un notable).

“On ne mangeait pas le thon parce qu'il y avait des poissons plus agréables comme les thiof, diaragne, cotiari ...” (un villageois).

Alors que le poisson est quasiment présent tous les jours dans au moins un des repas des villageois, on peut s'interroger sur les conséquences à long terme de ces changements d'habitude alimentaire. Le fait de changer d'espèces ne semble pas encore très grave mais que se passera-t-il si les mareyeurs et les usines de transformation continuent à tirer les prix vers le haut ? Quelles sont les conséquences si la pollution de la mer s'aggrave et si de plus en plus d'espèces disparaissent ?  

6 – UNE AGRICULTURE EXSANGUE ET UN BOCAGE ABANDONNÉ

Destruction du bocage au sud de 
Yoff pour la construction de 
nouvelles habitations 
(photo printemps 1998).  

destruction du bocage
dechets menagers Les déchets 
ménagers 
transforment 
le “bocage” 
en décharge 
(face à Yoff, 
de l’autre côté
de la route de
l’aéroport).  
Intrusion des avions de l’aéroport 
international au cœur du village.  
des avions au coeur du village

L'agriculture est ici particulièrement dépendante du climat. En effet, Yoff se situe à l'ouest du Sénégal, dans la presqu'île du Cap-Vert, région au climat de type soudano-sahélien. Ce dernier se caractérise par une saison sèche et fraîche de novembre à mai, durant laquelle souffle l'alizé, et par une saison chaude et humide de juin à octobre. Cette deuxième saison correspond à la période que l'on appelle l'hivernage. Les influences océaniques ont pour conséquence un adoucissement du climat, les températures sont beaucoup moins élevées que dans les régions de l'intérieur à la même latitude.

Au sud du village subsiste une zone de cultures plus ou moins active coincée entre l'aéroport international Léopold Sédar Senghor de Dakar-Yoff, les routes et les nouvelles constructions de Dakar. Les parcelles sont entourées de haies d'euphorbes ce qui donne à cette étendue l'aspect d'un bocage.

L'irrésistible progression de l'urbanisation combinée à l'extension déjà ancienne de l'aéroport a réduit les terres vouées à la culture à la portion congrue. La planche qui suit (figure 6) permet d'apprécier la réduction de la surface du bocage au profit des constructions ente les années 1968 et 1996. Accompagnant un mouvement de déprise agricole, la part des agriculteurs dans la population active de Yoff s'est réduite de manière drastique, à tel point que l'on peut s'interroger sur l'existence même d'une agriculture à Yoff. 

Le bocage est abandonné, mais il fait de plus l'objet de dégradations constantes. Les habitants qui vivent à proximité de la mer vident leurs déchets sur la plage, ceux qui en sont trop éloignés le font en lisière des premières haies d'euphorbes, au sud du village. Ce phénomène d'accumulation des déchets va en s'aggravant à mesure que la population augmente. L'accroissement démographique a donc pour corollaire une augmentation de la quantité de ces détritus, mais aussi une réduction de la surface et du nombre des endroits susceptibles de les recevoir. Les décharges sont de plus en plus proches des habitations, ce qui annonce des problèmes de salubrité à court terme 23. L'allongement des pistes de l'aéroport, en plus de condamner des terres agricoles, conduit les avions à décoller juste au-dessus du village, la piste se terminant à peine à 200 m des premières maisons du village de Yoff, ajoutant à tous les problèmes de pollution des nuisances sonores qui, a priori, ne peuvent aller, pour le moment, qu'en s'accroissant.

Année 1948a 1964a 1969a 1997b
Pourcentage d’agriculteurs dans 
la population active à Yoff  
 30 % 19 % 11,5 % 0,8 %
a Données tirées de Arnaud-Lutzwiller 1971: 133-134.
b Données tirées du rapport de l'UNESCO 1997: 29.  

 

Figure 6. État de la progression des constructions entre 1968 et 1996.

photo Yoff 1968
Yoff et son terroir bocager. Cliché de 
l’Institut géographique national (IGN), 
1968, in : Arnaud-Lutzwiller, 1971 : 127.

schema Yoff 1968
    Le village en 1968 (d’après 
  cliché IGN).                      

   Zone construite
   Bocage
   Sens de l’extension des
     constructions

schema Yoff 1996
Le village de Yoff et ses quartiers 
traditionnels en 1996.

To : Tonghor  
Nde : Ndenate  
Da : Dagoudane  
Ndg : Ndeugagne  
Mb : Mbenguene  
Ng : Ngaparou  
La : Layène  
Ze : Zone d’extension réservée au 
       village de Yoff  
M : Mausolée Limamou Laye  
ae : Aéroport  

 

  schema Yoff et son bocager 1968
Yoff et son terroir bocager en 1968. 
(D’après cliché IGN, in : 
Arnaud-Lutzwiller, 1971 : 127).  

L'APECSY (Association pour la promotion économique, culturelle et sociale de Yoff) tente tout de même de relancer une activité agricole dans le village. En association avec un organisme américain, elle essaie d'engager certaines personnes, agriculteurs ou non, sur la voie de la “permaculture” (en fait culture biologique). L'objectif est de développer une agriculture maraîchère périurbaine. La tentative bute pour l'instant sur le problème de l'eau ; le creusement, coûteux, d'un puits s'avère nécessaire. Sans eau, cela ne peut rester qu'une activité marginale. Elle pourra peut-être même ne jamais avoir la chance de se développer faute de disposer d'un autre élément tout aussi essentiel : l'espace, la destruction des zones de cultures étant un peu plus importante chaque année. Il faut enfin tenir compte d'un certain désintéressement des villageois pour l'agriculture, qui est lié au contexte périurbain dans lequel se trouve Yoff.

Yoff zone d'extension 1998
Zone d’extension en 
cours d’aménagement 
au printemps 98, au sud
de Yoff  

Une grande partie du bocage est vouée à disparaître au profit de constructions. L'exploitation des terres est abandonnée. Cela ne peut qu'entraîner à terme la disparition des savoirs liés au travail et à la connaissance de la terre. Comme le note Chastanet, “les savoirs ne se manifestent qu'actualisés dans les pratiques. Que ces pratiques, pour quelques raisons que ce soit, viennent à disparaître et les savoirs sur les ressources des milieux disparaissent aussi. Un savoir-faire qui disparaît signifie un amoindrissement des ressources” (Dupré, 1991 : 29).

7 – UN VILLAGE EN PLEINE MUTATION

Pris dans une agglomération de quelque deux millions d'habitants, les personnes se tournent plus facilement vers des emplois salariés et une occupation régulière, l'agriculture au Sénégal dépendant grandement de “l'hivernage”, c'est-à-dire de la saison des pluies. D'autres voient des raisons moins nobles à l’abandon des tâches agricoles. Ces observations sont le fait de personnes qui gardent un attachement culturel à la terre, cette terre des “génies”, les rab, avec qui ils ont passé des pactes 24.

“Il n'y aura plus de terre car les Lébou actuels ne veulent que l'argent et, pour ceux-là, la terre offre beaucoup d'argent et ils sont en train de vendre leurs terres” (un villageois).

Vendre est surtout, pour quelques-uns, un moyen plus rapide et moins difficile d'obtenir de l'argent. Le village est confronté à la rupture du lien ancien qui rattachait les gens à la terre, ainsi qu’à un effacement de la dimension agricole et pastorale de la société yoffoise. La pêche est, elle aussi, mise en concurrence avec des activités moins contraignantes et plus sûres pour l'obtention de revenus réguliers. Un exemple emblématique peut être pris sur la zone même de travail principale des pêcheurs : pendant l'hivernage, à partir de juillet, période où, il est vrai, la pêche est moins active, la plage de Tonghor face à l'île est livrée aux baigneurs qui l'appellent Beverly Hills. Cependant, la richesse des ressources halieutiques assure encore une rentabilité suffisante de la pêche ce qui lui évite, pour l'instant, d'être sacrifiée sur l'autel du développement touristique 25. À Yoff, on peut rester pêcheur, on devient chauffeur, commerçant, employé de l'aéroport, ouvrier dans le bâtiment mais on n'est plus agriculteur.

L'explosion démographique de la ville de Dakar (et de l'aéroport) accroît la pression urbaine sur le village qui voit aussi sa population augmenter. Il faut noter que les zones d'extension qui existent déjà autour de Yoff ne sont pas considérées comme parties intégrantes du village. Au sein même de Yoff, des aménagements et des mesures d'assainissement sont nécessaires. Cependant, ces derniers projets sont source de tensions sociales. Certains villageois des quartiers traditionnels, dont les familles ont fait et font le village, montrent des réticences. Ces quartiers sont pourtant ceux qui nécessitent le plus une action.

“Rien que quand la mairie a voulu faire des routes à Yoff, les habitants de Ndénate ont dit systématiquement : ‘nous ne quitterons pas ce lieu parce que nous faisons face à la mer’. Les gens ne veulent pas quitter le village pour aller ailleurs” (un notable).

L'attitude des villageois face aux problèmes de la gestion des déchets oscille entre indifférence et impuissance. La plupart du temps, ils invoquent le manque de place.

“Il n'y a pas de moyens pour aller verser ses eaux usées quelque part alors on les verse au bord de la mer, c'est la seule solution” (un ancien).

Cette urbanisation, cette réduction de l'espace de “nature” (champs et haies d'euphorbes) autour du village est en partie le résultat d'un afflux de personnes vers la presqu'île du Cap-Vert en général. Une autre conséquence de ce phénomène démographique est la diminution de la part des Lébou dans la population yoffoise. Elle passe de 90 % au début des années 70 à 52,3 % en 1997. Une telle évolution amène une interrogation : quel devenir pour la culture lébou ? Quoiqu'il en soit, ces nouveaux habitants se voient accusés par certains d'être à l'origine du problème des déchets.

“S'il n'y avait que des Yoffois, ce problème, on pourrait l'éviter” (un villageois).

Par “Yoffois”, il faut entendre ici les habitants issus d'une famille originaire du village et vivant dans les quartiers traditionnels de Yoff. Cela exclut une bonne partie des personnes sans liens familiaux venues récemment s'installer dans les zones d'extension ou dans le village lui-même. Il faut prendre cette dénomination dans le même sens qu'en France, quand une personne de la région parisienne s'installe en province : la dénomination de “Parisien” a toutes les chances de lui rester définitivement attachée.

Dans le contexte où nous nous trouvons à Yoff, cette distinction est révélatrice d'un sentiment qui règne chez une partie de ces “Yoffois” et plus largement chez les Lébou : un sentiment d'indépendance et le rejet de toute domination 26. Les Yoffois semblent parfois faire preuve d'ostracisme à l'égard des populations nouvellement arrivées ou tout au moins d'indifférence. Si ces personnes qui affluent des autres régions du Sénégal sont tenues pour responsables des problèmes qui existent à Yoff et de la perte d'influence des Lébou dans la presqu'île du Cap-Vert, elles ne sont pourtant pas coupables. La culpabilité relève en dernier chef de l'État.

Pendant longtemps, les Lébou ont disposé d'un fort pouvoir d'influence sur l'État et gardent, apparemment, toujours un droit de regard sur certaines décisions politiques. Ainsi, avant la constitution du dernier gouvernement après les élections de juin 1998, tous les notables disposant d'une influence à Yoff se sont réunis. De telles réunions ont, semble-t-il, eu lieu dans d'autres localités lébou. On entend dire qu'un poste important doit toujours revenir à un Lébou, que ce soit le siège de maire de Dakar (actuellement occupé par un Lébou de Yoff) ou un portefeuille ministériel. De fait, l'afflux massif de personnes non-lébou dans la presqu'île, lieu d'implantation des Lébou,peut être ressenti comme une volonté de l'État de mettre un terme à leur influence.

“Avant le Président de la République était obligé de collaborer avec les Lébou. À cette époque, les Lébou représentaient 80 % de la population [de la presqu'île du Cap-Vert], maintenant nous ne sommes plus que le neuvième de cette population. Ils [les membres du gouvernement] ont réfléchi pour nous faire perdre notre valeur et notre puissance” (un notable).

Le fait que le village ne dispose d'une administration municipale que depuis environ une année prouve qu'un pouvoir non négligeable est détenu localement par l'organisation socio-politique traditionnelle.

8 – UN TERRITOIRE QUI S'EFFRITE ?

Le village de Yoff subit de multiples pressions tant sur son environnement naturel que social. L'arrivée de populations extérieures à la presqu'île et non-lébou et la réduction de l'espace qui en résulte créent un malaise pour les villageois. Leur horizon terrestre n'est plus marqué par le bocage mais par les constructions de la capitale. Cet horizon se limite dès lors aux quartiers traditionnels du village, seul îlot encore perceptible de stabilité. Au-delà, ce n'est plus Yoff mais Dakar et son irrépressible extension. Les Yoffois se sentent encerclés, à juste titre, et dépossédés par les non-Lébou (avec, selon certains, une complicité du gouvernement) aussi bien de leurs terres que de leur identité,

“Les Lébou ne croient plus à rien car ils vendent leurs terrains à d'autres” (un ancien),

mais aussi de “leur” mer vendue aux blancs. Une citation d'un ancien recouvre à la fois le rejet sur les non-Lébou, les autorités et les Européens de nombre des difficultés des villageois :

“Les autorités ont vendu la mer [aux Blancs] et ils nous prennent toutes les espèces nobles. Jadis, nous ne mangions pas beaucoup d'espèces, nous ne mangions pas le thon, etc. Mais maintenant, nous sommes obligés car ces Blancs ont acheté notre mer. Ils sont en train de piller nos ressources, c'est-à-dire qu'ils exportent toutes nos espèces nobles vers l'Europe. Nous sommes obligés de nous contenter des autres poissons. À cela s'ajoute ces migrants du Saloum, du Cayor, du Djolof, du Walo ... (un ancien de Yoff).

Un sentiment d'agression de la part de l'État se développe. Les Yoffois ressentent une atteinte à l'intégrité du territoire villageois : cet “espace à l'intérieur duquel les membres du groupe éprouvent un sentiment de sécurité” (Bourgeot, 1991 :704-705) est attaqué sans relâche. Aux limites de ce territoire, les haies d'euphorbes du bocage, de par leur caractère végétal, sont des éléments extrêmement fragiles. Frontière naturelle et visible de l'espace yoffois, elles disparaissent de plus en plus, remplacées par les nouvelles constructions de Dakar. Les quartiers traditionnels constituent un refuge de plus en plus réduit où subsiste cet “espace” de sécurité.

Les villageois craignent la perte de leur culture et de leur indépendance. La vente des terres marque une rupture avec les rab, les génies avec lesquels les premiers arrivants ont signé des pactes. Ce sentiment de perte de racines, tout comme l'expression “notre mer”, est révélateur de l'attachement des Yoffois à leur lieu de vie. Cette mer qui “se fâche” quand on jette des déchets sur la plage, ces liens avec les génies nous montrent l'existence de relations symboliques entre les Lébou de Yoff et leur environnement naturel. Dans quelle mesure les craintes de certains Yoffois quant à la pérennité de leur culture et de leur indépendance se retrouvent-elles dans des pratiques mettant en jeu les représentations et les croyances des Lébou ? Dans quelle mesure ces représentations et ces croyances peuvent-elles jouer un rôle dans la préservation de leur espace de vie et donc de leur environnement naturel ? La structure socio-politique traditionnelle reste-t-elle garante de l'intégrité du village de Yoff ?


23 En fait, l’extension des zones urbaines conduit à la construction de nouvelles habitations en périphérie des zones déjà habitées donc en lieu et place des endroits alors dévolus à l’accueil des déchets.
24 Ce thème sera plus largement développé dans le paragraphe III.2 - Le culte des rab.
25 La presqu’île du Cap-Vert (avec la Petite-Côte vers le sud) est en effet une région où le tourisme est assez bien développé. La région de Yoff est cependant encore épargnée.  
26 Comme nous l’avons vu dans le paragraphe traitant de l’histoire et de l’organisation sociale des Lébou.