Environment and development
in coastal regions and in small islands
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Dossiers régions côtières et petites îles 7 - Chapitre III - partie B

Les représentations et les croyances des Lébou

2 –  LE CULTE DES RAB
d – Les autels domestiques

Pour s’attacher la bienveillance des rab et des serin, les Lébou leur font des offrandes régulières au niveau des autels domestiques. Le khambe, autel individuel, regroupe un canari (il s’agit d’une poterie) rempli d’eau avec des racines, d’un ou plusieurs pilons34 fixé dans le sol et, de temps à autre, d’une pierre provenant de la mer, de forme et de dimension variable (Zempleni, 1966 : 305 ; Silla, 1969 : 216 ; entretiens et observations personnelles). Par extension, le terme de khambe s’applique à l’espace dans lequel plusieurs autels sont circonscrits. Cet espace est en général constitué d’une enceinte, d’un ou de plusieurs arbres (baobabs, jujubiers, soump) et d’un ou plusieurs khambe (aussi écrit hamb ou samp). L’installation de ce khambe est une des séquences du rituel du ndoep. Dans certains, des sabres sont plantés dans le sol. Leur présence est liée à une situation particulière de ces autels : ils correspondent à l’autel d’un rab guerrier ou agressif, fort ou méchant, ou encore à l’autel de personnes en attente de ndoep.

“La disposition et l’organisation dépendent souvent de l’exigence des rab. Cependant, pour les canari qui sont renversés, c’est parce que leurs propriétaires sont morts ou ont abandonné leurs khambe – ce qui a des conséquences. Les sabres, c’est pour ceux qui doivent faire le ndoep et qui ne l’ont pas encore fait, c’est pour repérer ces individus et ces rab. Les racines représentent l’ensemble des rab qui doivent soigner. Et c’est dans ces canari que les rabsabreuvent. Des personnes peuvent partager le même canari(un ndoepkat).

Les pilons servent à fixer les rab au cours du ndoep. Les offrandes, que ce soit du lait caillé, du nak (mélange de mil et de lait caillé) ou du sang, sont déposées sur le pilon et sur les pierres.

“Les autels individuels se trouvent dans les autels familiaux. Les caractéristiques de ces autels familiaux sont, en dehors des canari, des pilons pour fixer les rab et des arbres (un ndoepkat).

Ces khambe sont à la base d’une médecine qui comprend des remèdes à base de plantes (poudres, racines) dont la fonction thérapeutique est symbolique. L’eau des canari est mélangée à des poudres végétales et les racines constituent elles aussi des remèdes.

“Chaque médecin a ses médecines. Les canari [khambe] sont un hôpital et chaque médecin a ses méthodes. Ainsi, les racines qui sont à l’intérieur des canari sont comme les cauri35. Ainsi, selon leur position, elles permettent aux prêtres de déterminer le rab, la maladie et les exigences [du rab] : mouton, lait caillé, boeuf... Mais on peut soigner avec la médecine traditionnelle ou bien avec les sérigne (marabout)” (un notable).

“Par exemple, à l’hôpital on trouve des gens d’origines diverses. Dans mon autel, il y a des gens d’origines diverses et qui ont chacun un canari(un ndoepkat).

Les racines utilisées dans les canari sont au nombre de sept et d’espèces différentes. Les plantes jouent un rôle important au niveau de ces autels, en particulier les arbres (la section suivante présente le khambe d’un ndoepkat, prêtre de la religion préislamique).

“Ils sont toujours ensemble (arbres et rab). (...) [On trouve] tamarinier, soump, baobab, sidem. (...) Il faut nécessairement des racines de tamarinier et soump pour soigner un patient” (un ndoepkat).

Khambe

Khambe

Khambe

Canari

Photos 1-2-3. Le khambe d’un prêtre du 
ndoep.

Photo 4. Exemple de khambe individuel : 
canari avec ses racines entourées de 
pilons sur les-quels subsistent des 
offrandes de lait caillé et de sang (coq).  

  
Schema du carre et du khambe

Schéma du carré et du khambe dont le ndoepkat
a la charge.  

A Khambe du ndoepkat
B Khambe du rab du ndoepkat
C Cour du carré du ndoepkat
1 Baobab étêté d’environ 6 m de haut
2 Soump, 12-13 m
3 Baobab, 10 m
4 Bac où les patients viennent se laver
après y avoir mis une poudre (verte ou
rouge : feuilles, écorces, racines)
fournie par le prêtre  
Khambe a l'entree de la chambre

Khambe du rab du ndoepkat, placé à l’entrée de la chambre
du prêtre où il entrepose ses poudres. Le
khambe est 
constitué d’une pierre et d’un pilon. Le
rab l’informe sur tout 
ce qui se passe dans la presqu’île du Cap-Vert et ne veut 
que du lait en offrandes.  

3 – LA COEXISTENCE DE DEUX RELIGIONS : UNE PRATIQUE RELIGIEUSE AUX MULTIPLES FACETTES

On ne peut s’intéresser aux Lébou sans prendre en compte la coexistence de deux religions. Alors que Zempleni parle d’une “lutte sourde menée contre l’Islam” (Zempleni, 1966 : 431), Kesteloot ne voit pas “d’affrontement ouvert avec les génies et les cultes animistes, mais une coexistence pacifique assez exemplaire, basée sur une espèce de partage des compétences : les femmes s’occupent des rab, les hommes président à tout ce qui relève du Coran” (Kesteloot, 1997 : 1176). Il me semble que l’on observe au sein de la population yoffoise deux tendances : un rejet pur et simple des croyances au culte des rab et un respect, voire une pratique, d’une religion léguée par les ancêtres, sans que l’on puisse clairement dire quelle tendance, du rejet ou de l’assentiment, domine.

“Avec la religion [islamique], [le culte des rab] a tendance à être négligé sauf par certains, car la religion dit qu’il n’y a qu’un Dieu et que vous ne pouvez pas croire en Dieu et croire aux esprits. Mais cela [(croire aux esprits)] nous a été légué par nos ancêtres. On ne peut pas abandonner [ces croyances] et cela continue d’agir sur les personnes. Nous respectons les anciens (sacrifices et autres), mais nous croyons en un seul Dieu, c’est-à-dire que nous continuons les pratiques. Maintenant, il y a certains jeunes qui sont radicaux et qui disent qu’ils ne croient plus à ça, que c’est du passé, que maintenant ils croient en l’Islam et que c’est Dieu qui les protège et donc qu’ils n’ont pas besoin de ça. Donc l’opinion est partagée au niveau des jeunes” (une villageoise).

“On continue à pratiquer, c’est comme s’il s’agissait d’un contrat que les ancêtres avaient signé. Malgré le fait que les gens se soient convertis à l’Islam, ils conservent certaines traditions parce qu’on voit que les esprits agissent jusqu’à présent sur les personnes” (un jeune villageois).

Cette notion d’héritage, et une volonté de ne pas le remettre en cause, ressortent régulièrement quand nous abordons le sujet de la relation du culte des rab et de l’Islam. La difficulté à expliquer cette coexistence des deux religions s’expriment dans des formules telles que “c’est comme ça”, “je laisse comme ça”, qui reviennent fréquemment.

“C’est une chose que j’ai trouvée, donc c’est un héritage. J’y crois et je laisse ça comme ça. Je crois en Dieu mais il n’est pas question que je critique [le culte des rab] et c’est l’avis de tous les jeunes, le respect” (la même villageoise).

Sur le fait qu’il existe un partage des compétences entre les hommes (pour l’Islam) et les femmes (pour le culte des rab), quasiment tous les auteurs s’accordent, et y voient un mécanisme complexe de conservatisme. L’analyse que font Balandier et Mercier est à ce titre très intéressante. Selon eux, celui-ci “nous manifeste le groupement lébou s’emparant de tous les dieux ou de toutes les ‘recettes’ qui peuvent l’aider à faire le monde à sa mesure, à rendre celui-ci familier et faste. Ces emprunts doivent se réaliser sans bouleverser l’ordre social, sans bouleverser l’ordre du monde ; la fécondité, la puissance, la richesse en dépendent” (Balandier et Mercier, 1952 : 131). L’environnement religieux des Lébou peut se découper en trois entités : la vie religieuse traditionnelle qui reste dans les mains de l’individu, le domaine magique lié aux croyances tenues par beaucoup d’hommes et de femmes, l’Islam qui concerne en premier lieu les hommes (Mbengue, 1996 : 84). Il m’a été donné de constater cette sexualisation des officiants dans chacune des deux religions. Comme dans toutes les terres de culture musulmane, les hommes ont la haute main sur les pratiques islamiques. Pour ce qui est des pratiques traditionnelles, les officiants ou ndoepkat (prêtre ou prêtresse du ndoep) sont quasiment toutes des femmes, tant au niveau des tuuru que des ndoep. Un homme, le “Grand Prêtre du ndoep” El Hadji Daouda Seck, est cependant la référence pour tous les rituels de la presqu’île du Cap-Vert.

Mais ces deux religions se mêlent l’une à l’autre. Le culte des rab a inséré des rab musulmans.

“Ces pratiques ne sont pas en contradiction avec l’Islam car les rab se sont convertis à l’Islam” (un notable).

Cependant pour certains, il n’y a pas de mélange, ce sont deux choses différentes, tout au moins dans le temps :

“Il n’y a pas de lien. La tradition, c’est par ici-bas. Et l’Islam, c’est l’au-delà. (...) L’Islam reconnaît la tradition” (un ndoepkat).

Le marabout consacre des objets destinés à protéger les individus (contre les sorciers, la maladie, la mort), une maison, un filet de pêche... en y insérant des waindaré (morceaux de papiers où sont écrits des fragments du Coran, des caractères arabes... généralement enfermés dans un petit étui en cuir) (Balandier et Mercier, 1952). Et l’Islam, bien qu’étant la religion que reconnaissent tous les Lébou, n’a pas fait disparaître les croyances dites traditionnelles. Comme l’écrit Monteil, “l’Islam noir ne peut se définir que par rapport à l’animisme” (Monteil, 1964 : 23, 41).

“Ainsi avant de faire les rituels, il faut être propre, par exemple avant de rentrer dans la zone où il y a des khambe. Donc ce que l’Islam demande, c’est que les accords entre les rab et les hommes soient respectés. Pour montrer que nous sommes des musulmans, actuellement, contrairement à jadis, on prononce le nom d’Allah avant d’ouvrir les khambe [canari], on fait les ablutions36. Donc il y a adaptation à la religion musulmane" (un notable).

“Ça n’a rien à voir avec la religion musulmane et Mame Ndiaré est musulman parce que, quand on fait le tuuru, on commence toujours par dire ‘Bissmilaye njoun gui door : ‘Dieu nous commençons’37” (un notable).

Les Lébou de la presqu’île du Cap-Vert apparaissent comme un peuple de transition entre l’Islam et les croyances traditionnelles, tant d’un point de vue géographique que culturel, entre les Wolof et les Sérère. Ces trois ethnies présentent une “sorte de continuum quant à l’importance du recouvrement des traditions animistes par les religions monothéistes et à l’importance des lignages paternel et maternel” (Ortigues et Ortigues, 1984 : 299). Les Sérère ont le mieux maintenu leur culte animiste et la prépondérance du lignage maternel face à l’implantation, en premier lieu du christianisme, puis de l’Islam. Les Lébou se trouvent dans une position intermédiaire du point de vue religieux; du point de vue du lignage, on se situe à mi-chemin entre une dominance paternelle et une dominance maternelle. Enfin, le culte traditionnel des Wolof a presque totalement disparu au profit de la religion musulmane et le lignage patrilinéaire est devenu la règle (Zempleni, 1966 : 431; Ortigues et Ortigues, 1984 : 302-303).  

4 – LE DEVENIR DU CULTE DES RAB

Alors que l’on a vu, sinon un syncrétisme, tout au moins une coexistence des deux religions, on constate que, parmi les tenants du culte des rab, les jeunes doutent et parfois rejettent ces pratiques liées aux génies. Dans ce contexte, il est intéressant de comprendre les modes de transmission de ces connaissances et de connaître l’opinion des plus anciens.

Le culte des rab distingue les initiés et les non-initiés. Il n’est pas du ressort de ces derniers de rentrer dans le cercle restreint des premiers. Ce sont les génies qui décident.

“La transmission de la connaissance se fait de la manière suivante : c’est après avoir été soigné qu’un [possédé] peut apprendre la science en étant disciple du prêtre. C’est un pêché d’apprendre à quelqu’un les secrets et ce n’est pas prudent. Je le soigne s’il est malade et je lui apprends comment je l’ai soigné, la science. Voici comment j’ai appris la science : c’est au cours d’une maladie que j’ai appris la science. L’apprentissage m’a amené d’abord à Deni Biram Ndao, chez Yaye Mberry Diouf (pendant 13 ans) ; après sa mort, à Ngor, avec Baye Malaye Sow (7 ans) ; après sa mort , à Rufisque (Thiawline), ave c Yone Diop (20 ans). Il est plus facile d’apprendre à un [possédé]” (un ndoepkat).

Si ces initiés reconnaissent le désintérêt des jeunes en général, et la distance que ceux-ci veulent garder, ils n’en restent pas moins convaincus de la pérennité de leurs pratiques. Car, ce n’est pas la personne qui choisit mais ce sont les rab.

“La connaissance ne disparaît pas, mais reste dans le monde. Elle va réapparaître soit sur un membre de la famille ou ailleurs car les djinné et rab sont éternels” (un ndoepkat).

Et comme me l’expliquait une prêtresse responsable des rituels traditionnels dans la famille Mbengue :

“Lors des cérémonies comme le tuuru familial, je prononce des paroles incantatoires et touche la tête des enfants matrilinéaires (le plus souvent les femmes) qui tombent en transe. C’est une façon de les impliquer et ainsi, après, ils se rendent compte de la réalité.

À travers cette approche des représentations et des croyances lébou, nous avons cherché à apporter les éléments nécessaires à la compréhension des rituels traditionnels que nous allons décrire maintenant. Ces deux cérémonies ou tuuru s’inscrivent dans l’histoire du village de Yoff et reflètent pour partie une relation étroite avec les rab dans les croyances au quotidien et aussi l’évolution des pratiques religieuses au côté d’un Islam de plus en plus présent.


34 Il s ‘ agit du pilon utilisé en cuisine pour piler des aliments. Souvent cassé en son milieu, dans la partie la plus fine de l’ustensile, ces morceaux de pilon se retrouvent pour certains au niveau des khambe, fichés dans le sol par la partie brisée.
35 Petits coquillages blancs qui servent à faire de la divination.
36 Les ablutions rituelles avant la prière sont une obligation dans la religion islamique.  
37 Bissmilaye marque le début des dékha : la prière, l’appel à la prière.  

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