Environment and development
in coastal regions and in small islands
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Dossiers régions côtières et petites îles 7 - Chapitre IV - partie A

Un exemple des rites religieux traditionnels : les tuuru de Yoff

Les étapes du grand tuuru dédié à
Mame Ndiaré
Pretresses
Photo 1. Une des prêtresses
principales au début du
tuuru de
Mame Ndiaré, danses et chants au
rythme des tam-tams (photo :
Mamadou Gueye).
Dieuw. la demeure de Mame Ndiare
Photo 2. Dieuw, la demeure de Mame
Ndiaré, avec de gauche à droite :
Moustapha Ka, le djaraf El Hadji Issa
Mbengue et le saltigué Amadou
Lamine Diagne.
Puits de Mame Gane Diop
Photo 3. Le puits de Mame Gané Diop
ou de Dieufougne.
Participants s'organisent en cercles autour du puits
Photo 4. Pendant le tuuru de Mame
Ndiaré, les participants s’organisent en
cercles autour du puits de Dieufougne
et en font sept fois le tour (photo :
Mamadou Gueye).
La plage de Keusoupe
Photo 5. La plage de Keusoupe d’où
le bétail offert à Mame Gané Diop
sortit de la mer.
Site de Kheutgue
Photo 6. Le site de Kheutgue où sont
faites les offrandes au rab de l’île,
Woré Moll.
Site de Soussegue
Photo 7. Le site de Soussegue,
deuxième demeure de Woré Moll
avec l’île de Teuguene que l’on
aperçoit au second plan.

1 – LE GRAND TUURU DÉDIÉ À MAME NDIARÉ

Cette cérémonie commémore la victoire remportée par les Yoffois grâce à l’assistance de deux rab, Mame Ndiaré et Mame Woré Moll, lors de la bataille contre Diambour.

Elle se déroule une fois par an, entre février et mars, et dure huit jours. Le tuuru ne se fait pas à une date fixe, c’est Mame Ndiaré qui entre en contact avec certaines personnes pour les inviter à préparer le rituel. A., un “historien” du village, est un des interlocuteurs du rab :

“Si on tarde à faire le tuuru de Mame Ndiaré, alors Mame Ndiaré me dit ‘A. !, si on ne fait pas le tuuru, gare aux pêcheurs ‘et alors je dis aux gens qui ont le secret : ‘il est temps de faire le tuuru, si vous ne le faites pas alors un malheur arrivera aux pêcheurs’. Parmi les gens qui se baignent (qui font le sangou), soit il y a des noyades, soit il y a des accidents en pleine mer” (A.).

Le tuuru est l’occasion de sacrifices (boeufs, moutons, boucs, coqs) et d’offrandes (lait caillé, nak et noix de cola, ces trois éléments étant les aliments préférés des rab).

“À l’époque, il n’y avait pas d’argent, il n’y avait que l’élevage et l’agriculture et presque pas de pêche. Ainsi, elle [Mame Ndiaré] exigeait pour chaque tête, même le bébé qui vient de naître, environ 250 g de mil et du lait caillé. Actuellement pour chaque personne, on estime [cette offrande] à 200 F CFA” (un autre notable).

Ces rituels ont pour but d’attirer la bienveillance de ces deux rab sur le village afin que la pêche soit fructueuse et sans danger et que les récoltes soient bonnes (ce dernier point n’a plus beaucoup d’importance compte tenu de l’état de l’agriculture à Yoff).

Deux familles organisent le tuuru à tour de rôle, une année sur deux : les Soumbare et les Diouf. Dans chacune de ces familles, c’est une femme qui conduit la procession et qui remplit le rôle de grande prêtresse. Tout se passe en présence des autres prêtres et prêtresses du ndoep, ou ndoepkat, de la presqu’île du Cap-Vert.

Les Soumbare furent la première et donc la plus ancienne famille organisatrice du rituel. Ils tiennent ce droit de leur ancêtre Gally Wouly Samba qui fut le premier à entrer en contact avec Mame Ndiaré. Il y a une quinzaine d’années, faute de disposer en son sein d’une femme en âge d’organiser le tuuru, cette première famille s’est vu contester le droit d’organiser la cérémonie, droit revendiqué alors par les Diouf. Cette seconde famille a mis en avant le rôle de son ancêtre Ma Diallo Diouf qui participa de manière active à la bataille contre Diambour, bataille où intervinrent Mame Ndiaré et Mame Woré Moll.

Le grand tuuru de Yoff comprend cinq étapes principales attachées chacune à un site particulier : Dieuw, Dieufougne, Keusoupe, Kheutgue et Soussegue. Ces lieux sont en effet liés à l’histoire des rab Mame Ndiaré et Mame Woré Moll et à la légende de Mame Gané Diop, un habitant de Yoff qui fut aidé par un djinné.

a – La première étape : Dieuw

Après les préparatifs des officiants dans la maison de la famille organisatrice (les prêtresses se parent de nombreux gris-gris, que ce soit des ceintures, des bracelets, des colliers ou des éléments dans leur coiffure), le groupe se déplace en procession au son des tam-tams et des chants dédiés aux rab : les bak. Il se rend à Dieuw, la demeure de Mame Ndiaré.

Il nous faut ici rapporter l’histoire de la rencontre de Gally Wouly Soumbare et de Mame Ndiaré et de la construction de Dieuw38 :

“Quand les habitants ont quitté le Djolof pour venir échouer à Mbokhekh, Mame Ndiaré faisait partie des vivants. Elle avait son sac avec ses provisions pour venir à Mbokhekh. Le premier habitant que Mame Ndiaré a approché était un Soumbare. Ce Soumbare a remarqué Mame Ndiaré, Mame Ndiaré l’a remarqué. Quand ils sont arrivés à Mbokhekh, ce Soumbare a de nouveau remarqué Mame Ndiaré : il est facile de faire la différence entre un homme (i.e. un être humain) et un homme qui n’est pas un homme, c‘est-à-dire qui est un esprit (un djinné). Dans son expérience, il (le Soumbare) a vu que celle qu’il avait vue au Djolof, durant le temps qu’ils avaient tous connu pour faire la traversée, Mame Ndiaré était restée telle quelle, elle n’avait pas mûri, elle n’avait pas grandi (elle n’était pas marquée par les années).

Au cours de la migration vers Mbokhekh, alors que Gally Wouly Soumbare, le Soumbare, accompagné d’une vache, se reposait sous un arbre, Mame Ndiaré s’est présentée sous la forme d’une personne.

‘Mame Ndiaré : Mon ami, je t’estime.
Gally Wouly Soumbare : Je t’estime moi aussi.
M.N. : Comment t’appelles-tu ?
G. W. S. : Gally Wouly Soumbare, et toi ?
M.N. : Ndiaré. Et où vas-tu ?
G. W. S. : Je vais à Mbokhekh et je suis parti du Djolof.
M.N. : Tu n’as que cette richesse (la vache) ?
G. W. S. : J’ai quitté mes parents du Djolof pour migrer à Mbokhekh. J’ai pris cette vache pour me nourrir de son lait au cours de cette migration. Je mélange le lait avec du couscous (de mil).
M.N. : Ah ! Je vais te donner une connaissance, une chose extraordinaire pérenne (éternelle), c’est-à-dire jusqu’à la fin du monde’

Ainsi Ndiaré demanda à Gally Wouly Soumbare de fermer les yeux. Ce dernier portait un sachet contenant des aliments dont le couscous. Il ouvrit alors le sachet et y plongea sa tête pour montrer à Ndiaré qu’il ne voyait plus. Ainsi, Ndiaré, après quelques rites (pratiques) lui tapa à l’épaule. Quand Gally Wouly Soumbare rouvrit les yeux, le paysage était rempli de boeufs.

‘G. W. S. : Et ça ?
M. N. : Je te fais un cadeau.
G. W. S. : Mais ça, je ne peux pas le contrôler (le troupeau) car je suis seul.
M.N. : Je ferai en sorte que tu puisses le contrôler.’

Ainsi après quelques jours, Mame Ndiaré a pris congé de lui.

Après des années, Mame Ndiaré est revenue. À ce moment-là, ils (les migrants) avaient quitté Mbokhekh pour Yayedji et enfin Ndeugagne. C’est à Ndeugagne que Mame Ndiaré est revenue. En ce temps-là, les vaches s’abreuvaient entre Ngaparou et Dagoudane à partir d’un puits.

‘M.N. : Mon ami, c’est ça le troupeau que je t’avais donné.
G. W. S. : Oui, voilà ce qui reste du troupeau car certains animaux sont morts.
M.N. : Je ne suis pas une personne mais un
djinné, et je suis venue pour m’installer définitivement auprès de toi. Cependant je te prie de bien vouloir me bâtir une habitation au niveau d’une élévation, tounde en wolof, qui sera au-dessus de la mer et de la terre. Ainsi, je pourrai t’informer de tout ce qui se passe sur mer et sur terre.’

Ainsi Gally Wouly Soumbare, qui avait un terrain au niveau des filaos (dans la dépression), l’échange avec quelqu’un qui avait un terrain situé sur une élévation pour installer Ndiaré.

Mame Ndiaré lui demanda de construire l’habitation à partir de trois pierres, l’une (la première) provenant de Tonghor, l’autre de Ndeugagne et enfin la dernière de Diamalaye (ce sont différents lieux de Yoff). Mais ces trois pierres sont soutenues par trois racines (rene en wolof) : l’une vient du Djolof, l’autre de Mbokhekh et enfin la dernière de Yoff.

Mame Ndiaré se positionne (aujourd’hui encore) comme suit dans son habitation : le derrière sur une pierre, le pied gauche sur une pierre et le pied droit sur une pierre pour superviser ce qui se passe sur mer et sur terre.

‘M.N. : Je suis accompagnée d’une famille : Latyr Masor, Dim Sène, Badia Yayi Niane. Ces derniers peuvent habiter dans un autel familial mais moi uniquement dans un autel plus vaste (eute, une grande surface)’ ” (histoire reconstituée à partir de différents entretiens).

Située au coeur du village, dans le quartier de Ndénate, Dieuw est donc constituée de trois pierres posées à même le sable. Sous chacune des trois pierres, une racine a été déposée.

“On peut vous parler de ces trois pierres mais JAMAIS des racines (trois) qui ont fixé39 Ndiaré car dans ce pays il y a trop de rivalités et d’infidélités” (un notable).

Comme nous l’avons vu, ces trois pierres constitueraient un fauteuil d’où Mame Ndiaré peut surveiller la mer et le village et ainsi prévenir les Yoffois en cas d’agression. Le rab s’assoit sur l’une des pierres et pose ses pieds sur les deux autres. La provenance de ces pierres ne semble pas définie avec certitude. Alors que dans l’histoire ci-dessus, j’ai retenu une origine “yoffoise”, un “historien” m’a proposé trois autres sites : Keusoupe (qui est la plage de Yoff), Ngor et Soumbédioune, deux autres villages lébou ;

“En 1558, à son arrivée, Mame Ndiaré est là pour tout Yoff et pour confirmer qu’il y aura une bataille en 1748. Elle dît alors : ‘je suis venue pour vous défendre ‘et elle ordonna d’aller chercher trois pierres et ce par le saltigué, Ma Diallo Diouf40 , le ndeye ji rew, Bayetir Mbengue et le djaraf, Alla Samb : l’une à Keusoupe, l‘autre à Ngor et la dernière à Soumbédioune. Il y avait une façon de les prendre que seuls ces gens pouvaient faire car il y avait des versets à réciter.”

Ces pierres symboliseraient trois des îles de la presqu’île du Cap-Vert : l’île des Madeleines (qui fait face au village de Soumbédioune), celle de Ngor et enfin celle de Yoff (Teuguene).

“Il y avait un vieux, le vieux Bayeda Mbengue, qui était saltigué de 1952 à 1985, il m’a parlé du rôle de Mame Ndiaré en disant que Mame Ndiaré avait dit aux gens de Yoff ‘il faut m’amener trois pierres pour que ces trois pierres représentent un fauteuil pour moi’. Il (le rab Mame Ndiaré) avait copié ce fauteuil sur les trois îles, ... l’île de Yoff, celle de Ngor et celle des Madeleines. Le vieux Bayeda m’a dit que dans la nuit ces trois pierres représentent les trois îles. Mame Ndiaré, aussitôt qu’elle était assise sur les trois pierres, (le vieux Bayeda m’a dit que pour nous Lébou ça représente une chaise), ces trois pierres se levaient... peut-être les gens ne le voyaient pas parce que c’est un pouvoir détenu par les rab. Ces trois pierres représentent les trois îles. C’est pourquoi, s’il (le rab) met son pied droit à l’île des Madeleines, son pied gauche à l’île de Yoff et l’île de Ngor représente le milieu, ces trois pierres représentent ces trois îles” (le même “historien”)41.

À Dieuw, la prêtresse qui mène le tuuru et les prêtresses qui l’assistent pénètrent dans la petite enceinte qui entoure le site. Elles tournent sept fois autour des pierres – sept étant le chiffre des rab – et versent sur chacune d’elles des offrandes.

Avant de se rendre à l’étape suivante, on procède à des immolations (boeufs, moutons...) mais le sang n’est pas récupéré comme lors d’un ndoep.

b – Les étapes de Dieufougne et de Keusoupe

Après Dieuw, se succèdent les étapes de Dieufougne et de Keusoupe. Elles sont liées à la légende de Mame Gané Diop42.

“À Yoff, Mame Gané Diop habitait à Ndénate (fondé en 1613) ; il était cultivateur et pauvre. Il allait aux champs toujours accompagné de son chien. Après avoir pris son petit-déjeuner et un moment de pause, il mettait le reste sous un arbre. Alors, il y avait un djinné dont les fils se transformaient en margouillat et mangeaient ce reste. Un jour, leur mère (le djinné) apparut devant Mame Gané Diop sous la forme d’une personne et lui demanda son nom.

‘Mame Gané Diop : Mon nom est Mame Gané Diop.
Le
djinné : En fait, je constate qu’à chaque fois mes enfants prennent le reste de ton repas et que jamais tu ne les as chassés. Pour ce service que tu as rendu à mes enfants, je vais te payer, c’est-à-dire te rendre riche.’

Alors, le djinné lui demanda de faire des attaches [pour des vaches] et lui dit que le nombre d’attaches équivaudrait aux nombres de vaches qu’il désirerait avoir.

Alors lorsque Mame Gané Diop revint au village (à Ndénate), il fit les attaches. Et ses voisins se moquaient de lui puisqu’ils trouvaient cela bizarre qu’il fasse des attaches alors qu’il n’avait pas de troupeau. Et la nuit, le djinné le réveilla et lui demanda d’aller à Keusoupe (une plage de Yoff) vers trois heures du matin et lui donna des versets à réciter.

‘Le djinné : À la suite du premier vers et, le premier boeuf sortira et il sera noir. Quand tu auras assez d’animaux, récites le deuxième verset, le dernier boeuf sera rouge. Ce dernier va déféquer, tu prends ça et tu le mets à l’anus du boeuf rouge alors les vaches vont sarrêter de sortir de locéan.’

Le noir est très important à Yoff. Mame Ndiaré a dit que le noir est une sorte de bonheur pour les gens de Yoff. C’est pourquoi quand le rab a dit à Mame Gané Diop d’aller à Maye Ndango [autre nom pour la plage de Keusoupe], d’attendre trois heures du matin, et qu’alors il [Gané Diop] verrait un boeuf noir sortir en premier, eh bien, ce boeuf noir est un boeuf porte-bonheur du village. Le rab a dit aussi que le dernier serait rouge. Eh bien, vous savez le rouge est très dangereux, c’est [un signe de] danger pour les Lébou, les Lébou n’aiment pas le rouge. Même que, pendant l’hivernage, si on va aux champs, on ne porte pas de boubous (vêtements) rouges ou d’objets rouges. C’est interdit pendant l’hivernage, ici dans le village. N’oubliez pas que Mame Gané Diop avait des kamaat (des attaches) ! Donc le fait que le nombre d’attaches soit fini, le fait qu’il n’y en ait plus et que le dernier [boeuf] soit rouge, cest parce que cest le danger.

Alors quand les gens se sont réveillés, ils étaient éblouis et, par jalousie, lui demandèrent de ne pas amener ses boeufs sur leurs puits. Ainsi, dans la nuit, le djinné le réveilla encore [Mame Gané Diop] et lui conseilla d’aller creuser le puits des Socé appelé Dieufougne, abandonné par les Socé (en effet, après plusieurs tentatives, les Lébou n’étaient pas parvenus à s’en servir).

‘Je vais t’aider à le réaliser’, dit le djinné.

Et c’est là que ses boeufs se sont abreuvés.

Le djinné de Mame Gané Diop est un kouss : un nain, on l’appelle nain, ce nain a donné à Mame Gané Diop beaucoup de fortune, beaucoup de vaches en guise de fortune (...) c’est une sorte de pacte que Mame Gané Diop a signé avec les djinné, avec le kouss qui lui a donné beaucoup de vaches, alors ses fils, ses petits-fils vont rembourser pour ces vaches” (un “historien”).

Après l’étape de Dieuw, le groupe du tuuru se rend à Dieufougne, le puits de Mame Gané Diop.

“[Quand ils sont arrivés à Yoff], les Lébou ont trouvé des habitats déjà construits qu’ils ont continué à occuper. Il existait des sites sacrés socé dont Dieufougne (un puits, site historique que les Socé ont laissé à Yoff), le nom veut dire ‘dieu’ : puits et ‘fougne’ vient des fougny, un khët (lignée) socé d’où Dieufougne : le puits des Socé” (le même “historien”).

L’eau de ce puits est utilisée pour la préparation des offrandes. Le site est constitué d’un puits situé dans un large trou bordé de pierres et à l’abri d’un baobab.

“Pour le baobab, des gens cherchaient du bois mort pour faire la cuisine, ainsi quelqu’un avait laissé le bois près du puits et le lendemain, on a trouvé des feuilles sur le rameau de bois mort. C’est à partir de ce bois mort qu’est né le baobab, c’est pourquoi on dit que c’est mystique43(un villageois).

L’ensemble du groupe s’organise en cercle autour du puits a fin, là encore, d’en faire sept fois le tour. La prêtresse principale et ses assistantes tournent au plus près du puits et font les offrandes rituelles sur les pierres et le tronc du baobab. Les tours se font au rythme des bak.

La procession se rend ensuite à la plage de Keusoupe (ou Maye Ndango), où les boeufs offerts à Mame Gané Diop sortirent de la mer. Ici, il n’y a pas d’éléments caractéristiques. Les Lébou n’ont réalisé aucun aménagement comme le mur qui entoure les pierres de Dieuw ou comme l’accès au puits de Dieufougne. Le site se situe au niveau d’une côte rocheuse. Les offrandes sont déposées sur des rochers que seuls les initiés doivent connaître car rien ne les distinguent des autres44.

c – Les étapes de Kheutgue et de Soussegue  

À proximité de Keusoupe se trouve le site de Kheutgue, l’étape suivante. Il s’agit d’une portion de plage face à l’île de Teuguene, l’une des deux demeures de Mame Woré Moll (l’autre est Soussegue, la dernière étape du tuuru).

L’étape de Kheutgue est assez brève. Les prêtresses jettent des offrandes (nak, lait caillé) dans les vagues pour qu’elles soient transmises aux rab de l’île par la mer. S’en suit une longue marche (deux kilomètres environ) sur la plage de Yoff jusqu’au site de Soussegue situé complètement à l’est du village vers le secteur appelé Diamalaye. Avant d’atteindre ce dernier site, les prêtresses marquent des arrêts de quelques minutes pour faire des offrandes à des génies extérieurs à Yoff (Sangomar, Saint-Louis...). Jetées là encore dans les vagues, ces offrandes leur sont transmises par la mer.

Le site de Soussegue est formé de cinq pierres (une centrale, plus grosse, entourées de quatre plus petites) sur lesquelles on verse les offrandes.

Avec Dieuw, demeure de Mame Ndiaré, les étapes de Kheutgue et de Soussegue, dédiées à Mame Woré Moll, permettent de commémorer la bataille contre Diambour. Elles concernent trois lieux ayant eu un rôle pendant cette bataille. Dieuw était le poste d’observation de Mame Ndiaré, l’île de Teuguene (au large de Kheutgue) et Soussegue furent des points d’appui pour mener des attaques avec l’aide de Woré Moll. Cette bataille importante pour l’identité yoffoise impliqua l’ancêtre des Soumbare, Gally Wouly Soumbare, et celui des Diouf, Ma Diallo Diouf, les deux familles organisatrices du tuuru.

“Quand il y a eu la bataille du Diambour, Mame Ndiaré a apporté son soutien au village, à l’époque il y eut un saltigué appelé Ma Diallo Diouf, il y avait un maire indigène [ndeye ji rew] appelé Batyr Mbengue, il y avait un chef de village [djaraf] qui appartenait à la lignée des Wanère. Ces trois personnes ont conduit la bataille avec les habitants de Yoff, il y eut l’assistance de Mame Ndiaré...” (un notable).

“Il y avait un saltigué appelé Ma Diallo Diouf avec qui Mame Ndiaré communiquait. À l’époque, Mame Ndiaré lui avait dit qu’il serait malade, [qu’il aurait] des boutons sur le visage. Ainsi, pour qu’il puisse se battre et qu’il y ait aussi une victoire de Yoff, les rab de Yoff avaient ordonné :

‘Il faut que tu te maries avec Dieuma Diouf, porte-bonheur, qui t’aidera par le mystique’

Après le mariage, ils [Ma Diallo Diouf et Dieuma Diouf] sont partis sur l’île. Mais ils n’ont pas pris le bateau, ni marché : devant tout Yoff, il [Ma Diallo Diouf] a pris sa femme dans les bras à Barou Meuke, place secrète où on se prépare mystiquement pour les batailles, et après lui avoir ordonné de fermer les yeux, il a parcouru la distance entre la plage et l’île, d’un kilomètre, en un seul pas. Et de l’île, il dit de ne pas tirer tant qu’il n’aurait pas tiré le premier” (un notable).

“Après des années d’habitation [de vie des Lébou à Yo ff ] , Diambour venu du Cayor décide d’humilier les Lébou, c’est-à-dire de faire d’eux des esclaves (payer les impôts). Ainsi Mame Ndiaré réveille Gally Wouly Soumbare pour lui annoncer les intentions de Diambour et le rassure quand même car Ndiaré dit qu’elle sera fermement opposée [à Diambour] :

‘S’il (Diambour) vient, il me trouvera ici’” (un autre notable).

Il existe deux versions pour la suite de la bataille :

1 – “Lorsque Diambour est arrivé avec son armée, Ndiaré, de manière mystique, a entouré les guerriers de Diambour d’obscurité et les Lébou de lumière. Ainsi ces derniers [les guerriers] étaient incapables de distinguer les Lébou. Lorsque Diambour déclencha trois coups (fusil), Ndiaré réagit avec ses coups (fusil). Après les échanges de tirs, Diambour et son armée rebroussèrent chemin. Arrivé au niveau de Diamalaye [Soussegue], Woré Moll réagit en tirant des coups. Woré Moll est le seul à aider Ndiaré, Woré Moll est le rab [des] Mbengue” (un notable).

2 – “C’est un Diouf qui était sur l’île avec ses connaissances mystiques. [Il avait été] fait en sorte que tout le village soit sombre, ainsi l’envahisseur ne pouvait pas voir l’intérieur du village mais les Yoffois voyaient ce qu’il se passait en dehors du village et, sur l’île, Diouf faisait sortir des abeilles de ses doigts et ces abeilles rentraient dans les naseaux des chevaux. ( . . . ) ” (un villageois).

“Ce fut l’une des plus sanglantes batailles jamais livrées dans la presqu’île. Les femmes lébou se battirent courageusement auprès de leurs frères et maris. Les soldats de Diambour qui furent faits prisonniers ne furent point traités en ennemis. On les aida à s’adapter aux conditions de vie de la presqu’île en leur apprenant notamment le métier de pêcheur. Aujourd’hui bon nombre de leurs descendants vivent à Yo ff” (Thiam, 1970 : 22-23).

“C’est cette victoire des Yoffois sur Diambour qui est à l’origine du tuuru en termes de récompense, de reconnaissance à Mame Ndiaré. Actuellement tout le monde dit que ses ancêtres ou ses rab ont participé à la bataille, ce qui n’est pas vrai. En dehors de Woré Moll, génie de la famille Mbengue (Issa Mbengue), aucun rab des autres familles n’a participé. Donc seule la famille Mbengue de Issa Mbengue peut se glorifier de cette victoire. Les autres familles, bien qu’elles avaient des autels (rab), n’ont rien fait dans cette victoire ” (un notable).

Figure 7. Les étapes du grand tuuru de Mame Ndiaré dans
le village de Yoff.

Etapes du tuutu de Mame Ndiare, Yoff

Figure 8. Les étapes du tuuru de Woré Moll dans le village
de Yoff.  

Etapes du Tuuru de Wore Moll, Yoff

38 Des indications du narrateur ou des éléments susceptibles d’aider à la compréhension ont été ajoutés entre parenthèses.  
39 Le verbe “fixer” renvoie au rituel du ndoep.
40 Ancêtre des Diouf, la deuxième famille organisatrice du tuuru.  
41 Actuellement, il y a une quatrième pierre qui a été ajoutée par l’assemblée des Jambour. Bien que cet ajout ne soit pas normal selon un ndoepkat, cela n’a pas de conséquences sur le fondement religieux de Dieuw, toujours selon ce prêtre du ndoep. Quoiqu’il en soit, malgré mes questions, je n’ai pas pu obtenir d’explications.  
42 L’histoire racontée ici est entrecoupée d’explications de l’interlocuteur.  
43 Le mot “mystique” a été employé lors d’un entretien avec ce villageois qui s’est déroulé en français. Alors que nous lui demandions s’il existait une équivalent en wolof pour le traduire, il n’a pas pu nous répondre.
44 On notera l’absence de référence temporelle dans le déroulement du grand tuuru de Yoff. Mes informations, qui reposent uniquement sur des entretiens et du matériel filmé, ne permettent pas d’offrir une chronologie précise. On peut cependant supposer que, sachant que la cérémonie s’étale sur une semaine, chacune des cinq principales étapes décrites ici ont lieu chacune un jour différent ou tout au moins qu’elles ne succèdent pas sur une seule journée. Les rituels réalisés sur chacun des sites ne durent quant à eux probablement que quelques heures (une à trois) si je me réfère au tuuru familial auquel j’ai assisté. Cependant, si ces lieux sont le siège de pratiques privilégiées, le tuuru voit une implication permanente de la famille organisatrice (préparation des prêtresses avec un habillage rituel, prières, bak, préparation des offrandes...).  

Partie B

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