Environment and development
in coastal regions and in small islands
colbartn.gif (4535 octets)

Dossiers régions côtières et petites îles 7 - Chapitre IV - partie B

Un exemple des rites religieux traditionnels : les tuuru de Yoff 

2 – LE TUURU FAMILIAL DES MBENGUE DÉDIÉ À WORÉ MOLL

a – Les Mbengue, une des plus anciennes familles de Yoff

Les ancêtres des Mbengue sont connus bien avant leur installation à Yoff. Il s’agit de l’une des plus anciennes familles implantées dans le village et qui a joué un très grand rôle dans la création et dans la vie de celui-ci.

“Parmi les habitants de M’Bidjeum, on cite : Sellé Yakhara Mbengue, Birame Codou Mbengue, surnommé Bouroupe Diaguêthie (dia, apercevoir et guêthie [autre écriture de guedji], mer, donc Bouroupe Diaguêthie signifie ‘le roi de la mer’) et Ma Sagnakhe Mbengue. De ces derniers descendent les familles Mbengue qui habitent Yoff et les quartiers Thieudème et Kayes de Dakar. L’un de leurs parents, Vella [Wellé] Mbengue, fut le premier Lébou qui atteignit la mer à Yoff” (Thiam, 1970 : 7).

Wellé Mbengue est l’un des ancêtres les plus éminents de la famille Mbengue car son histoire raconte l’accès des Yoffois à la mer et à ses ressources. Le premier, il amena ce peuple, qui tenait la connaissance de la pêche de son contact avec les Tyubalo, à consommer les produits de la mer.

“Alors, lorsque [les Lébou] sont venus dans la presqu’île, entre autres à Yoff, ils sont restés longtemps, près de 80 ans, sans pouvoir entrer dans la mer, sans avoir de contact avec la mer, ils sont restés 80 ans ou plus. Je vous ai dit qu’il y avait un nommé Wellé Mbengue qui appartenait à la famille Mbengue, il a été le premier à découvrir la mer de Yoff avec son chien. Il y en a d’autres qui disent que c’est Fitèle Mbengue, le frère de Wellé, mais je dis toujours que c’est la même famille, ce qui m’intéresse c’est la famille Mbengue. C’est eux qui découvrirent la mer en disant ‘guedj, fora yaye guedj’ : ‘la mer, j’ai ramassé la mer’” (un notable).

“Lorsque nos ancêtres sont arrivés, il n’y avait que des arbres. Wellé Mbengue, après plusieurs séances d’abattage d’arbres s’est retrouvé devant la mer et a dit ‘j’ai ramassé la mer’. Sur la plage, il apercevait une élévation [l’île] ce qui se dit teuguene en wolof. À la suite de cette découverte, il donna le nom de l’île, Teuguene, à son fils” (un membre de la famille Mbengue).

“[Wellé Mbengue] ramassa un poisson qu’on appelait ndoye [sardinelle], je ne sais pas comment on appelle cela en toubab. Alors le poisson qu’il avait ramassé, le ndoye, ce poisson-là existe jusqu’à présent, la famille Mbengue le conserve génération après génération. C’est pourquoi si quelqu’un est malade, s’il est amené à l’île de Yoff par la famille Mbengue, alors le remède le plus important, c’est ce poisson-là. Il existe jusqu’à présent, parfois il y a des gens qui disent qu’un poisson de cinq siècles ce n’est pas possible mais c’est possible, mais si vous le voyiez, cela n’a pas une forme de poisson, c’est une forme de gris-gris (...)” (un notable).

On retrouve ici l’existence d’une relation entre une famille et une espèce animale. Ce “poisson” ramassé par Wellé Mbengue, transmis de génération en génération, revêt un grand intérêt pour les Mbengue, de par les pouvoirs qui lui sont attribués. Ce “poisson”, ce gris-gris, appelé le thiath, est présent durant tout le tuuru des Mbengue mais on l’utilise apparemment à d’autres moments.

“Le thiath, quand il y a rareté du poisson, on le met dans la mer et aussitôt il y a abondance de poissons” (un membre de la famille Mbengue).

b – Woré Moll, le rab des Mbengue

Les Mbengue sont la deuxième famille qui soit liée à un rab ayant une importance à l’échelle du village. Il semble qu’ils possèdent de nombreuses relations privilégiées avec les génies en général, les djinné, relations nouées à travers leur histoire et leur migration.

“C’est la famille régnante [les Mbengue]. Avant notre arrivée, il n’y avait personne. Il n’y avait que les djinné. Arrivés du Djolof, c’est Wellé Mbengue qui est le premier à découvrir la mer (...). À cette époque, on ne connaissait pas la mer. Le jour de sa découverte coïncide avec une abondance de sardinelles sur la plage. C’est le premier poisson qu’on a mangé. À cette époque, personne n’osait en manger puisqu’on ne connaissait pas le poisson. Ainsi Wellé Mbengue prit le risque de goûter le premier :

“Si c’est un poison, je meurs et au cas contraire nous allons continuer à en manger”

En ce temps-là, les gens étaient doués de savoirs mystiques donnés par les djinné. En mangeant le poisson, le peuple bénéficiait des savoirs mystiques des djinné de la mer et c’est ces djinné qui les dictaient” (un notable).

“ Woré Moll est le rab des Mbengue, et aussi des Wanère du côté matrilinéaire, parce que les Wanère se sont croisés avec mes ancêtres. Notre ancêtre Mata Waye Samb a quitté le Djolof, de village en village, jusqu’à M’Bidjeum où, dans la nuit, Mata s’est couché avec un chat. Le lendemain, Mata poursuivit son chemin et constata qu’il était accompagné de ce chat. À Rufisque, il passa la nuit et il constata à nouveau la présence du chat. Lorsqu’il est arrivé à Dakar, il a d’abord habité à Morolla, puis Keur Alpha Thiombane, puis Yoff. En mangeant, il donnait une part au chat et ainsi le chat entra en contact avec lui, mystiquement, et lui révéla la bataille de Diambour” (un membre de la famille Mbengue).

L’importance de Mame Woré Moll, tout comme celle de Mame Ndiaré, semble reposer sur une même origine : l’annonce de la bataille contre le Diambour. Le premier la fit à un ancêtre des Mbengue et le second à Gally Wouly Soumbare, ancêtre des Soumbare.

“C’est la famille Mbengue qui a une relation concrète avec les djinné. Les Soumbare sont responsables de la terre, ils ont Mame Ndiaré; les Wanère [lignée à laquelle appartiennent les Mbengue] ont Woré Moll. Ces deux rab ne sont pas arrivés en même temps” (un notable).

Ces deux rab, comme nous l’avons vu dans la partie traitant du tuuru de Mame Ndiaré, furent les seuls à participer à cette bataille. Il semble exister une certaine relation entre ces deux génies. Ainsi, lorsqu’on s’intéresse à la manière dont le tuuru des Mbengue dédié à Woré Moll se positionne par rapport au tuuru de Mame Ndiaré, ces deux cérémonies ayant les mêmes objectifs, on nous répond que c’est quasiment la même chose :

“C’est presque la même chose, puisque Mame Ndiaré est le rab de tous les Yoffois et Woré Moll de tous les Mbengue. Donc chaque village a son rab: Ndiaré pour Yoff, Leuk Daour pour Dakar, Kumba Lambay pour Rufisque, ... C’est Woré Moll qui a installé Mame Ndiaré et qui l’a assistée, parce que Woré Moll était le premier [à Yoff]. Lorsque Mame Ndiaré est venue, elle avait exigé des Yoffois et de Woré Moll une habitation élevée près de la mer, c’est pourquoi on l’a installée là-bas, dans un terrain familial des Mbengue [Dieuw].

À chaque tuuru de Mame Ndiaré, on donne à Woré Moll sa part car il y a un bak qui dit :

Mame Ndiaré thia Yoff, Woré Moll thia Soussegue

Mame Ndiaré à Yoff, Woré Moll à Soussegue” (un membre de la famille Mbengue).

Une répartition de l’espace yoffois entre les Soumbare et Mame Ndiaré d’un côté et les Wanère (les Mbengue) et Woré Moll de l’autre côté semble exister. Comme le disait un de nos interlocuteurs, “les Soumbare sont responsables de la terre”. On retrouve ce lien dans le fait que ces derniers sont l’une des lignées parmi lesquelles on choisit le saltigué, fonction historiquement chargée de la terre. De leur côté, par un de leurs ancêtres Wellé Mbengue, les Wanère (qui ont aussi des autels domestiques sur l’île de Teuguene) sont tournés vers la mer.

Les relations entre Woré Moll et les Mbengue ne se réalisent que par l’intermédiaire de quelques membres de cette famille. Les contacts n’ont été possibles qu’après que ces personnes aient été possédées par ce même rab. C’est le cas de l’une des parentes du chef de la famille Mbengue : elle tient son statut de prêtresse directement du rab et est la principale officiante du tuuru. Pour parler de l’emprise de Woré Moll, cette dernière parle d’une “maladie” marquée par un état d’inconscience. Elle fut “malade” par deux fois. La première fois, la guérison fut obtenue par la réalisation d’un ndoep et l’installation d’un khambe. La seconde fois, le rab lui transmit certaines exigences quant à l’organisation du tuuru familial, entre autres la confection d’un habit cérémoniel :

“Lorsque j’étais petite, les rab ne m’intéressaient pas. En 1951, alors que j’étais déjà mariée et mère d’un enfant de quelques mois, je suis tombée malade. Mes parents ont consulté un marabout, ce dernier leur a dit de faire un sacrifice...

Tout ceci m’a été rapporté parce que j’étais inconsciente. . .

Après un mois de maladie, ils m’emmenèrent à Deugagne [un quartier de Yoff], pour me soigner. Les autels [familiaux] se trouvaient à Deugagne à cette époque. Et je leur ai demandé de me fixer un canari. Au cours du transfert des canari de Deugagne à la nouvelle maison de [mon père], à Ndénate, la maladie a recommencé. C’est au cours de cette deuxième maladie... toujours inconsciente... que j’ai demandé à mes parents de me faire ce boubou blanc [qu’elle porte lors du tuuru de Woré Moll]. Je leur ai même indiqué comment il fallait faire ce boubou.”

On peut noter que la transmission du savoir n’est pas liée au droit d’aînesse.

“Non, le droit d’aînesse n’y est pour rien. Le rab regarde qui lui plaît et le possède” (un membre de la famille Mbengue).

Tout comme cette femme, le chef de la famille Mbengue et deux autres parentes se sont fait installer chacun un khambe après avoir été eux aussi possédés par Woré Moll. Ces khambe sont installés dans un khambe familial qui, a été déplacé depuis le quartier de Deugagne vers le quartier de Ndénate dans le nouveau carré45 principal du chef de famille. L’ensemble se présente sous la forme d’une petite pièce s’ouvrant par une porte unique sur la cour centrale. Les quatre canari sont en grande partie enterrés dans le sable qui couvre la pièce. Ils sont associés à des pilons et à des pierres.

Ces personnes possédées organisent le tuuru selon les instructions que leur transmet le rab.

“Je ne peux pas tout vous dire. Entre la demeure de Limamou Laye46 et celle de Woré Moll [Soussegue], il y a un secret que je peux voir à partir des repères. Dans ce lieu, certains rites vous permettent de communiquer avec Woré Moll et bénéficier de ses bienfaits. À l’approche du tuuru, je sers d’intermédiaire entre Woré Moll et les Wanère. Ainsi, je transmets les exigences de Woré Moll. Par exemple, s’il s’agit d’une vache, chaque Wanère doit cotiser. À défaut de la cotisation de tous les Wanère, je le fais avec mon propre argent. Ceux qui participent seront protégés par Woré Moll. De toute façon tous les pêcheurs ont intérêt à obéir aux exigences de Woré Moll, ne serait-ce que pour la protection des accidents de mer” (un initié de la famille Mbengue).

Chaque détail du déroulement de la cérémonie (comme nous le verrons tant dans l’ordre des rituels que dans leur réalisation) répondant aux exigences de Woré Moll.

“Quand tu es possédé par le rab, il te donne beaucoup d’informations, te dit tout ce que tu dois faire. Cela se passe surtout la nuit” (un initié de la famille Mbengue).

“On n’hérite pas des ancêtres, c’est au cours de la possession que le rab t’explique comment faire. Le rab peut choisir n’importe qui, il communique bien avant le tuuru(un initié de la famille Mbengue).

Ces quat re personnes qui disposent de khambe participent activement à la cérémonie. La prêtresse du tuuru de Woré Moll est l’une de ces femmes initiées de la famille, assistée par les deux autres femmes elles aussi initiées. Elles sont des prêtresses du ndoep (ou ndoepkat). 

c – Le déroulement du tuuru familial des Mbengue

Première étape du rituel du tuuru 
familial des Mbengue
Ndoepkat principale

Photo 1. 
La
ndoepkat
principale 
dans 
le
khambe
après les
offrandes du
début du
tuuru.

Positionnement du boeuf
Photo 2. Positionnement du boeuf
sur les trois pierres pour le 
sacrifice.
Recuperation du sang

Photo 3. La
seconde
ndoepkat
récupère le
sang dans la
deuxième
calebasse.

Versement du sang
Photo 4. La ndoepkat principale 
verse le sang de la deuxième 
calebasse sur le rocher central de
l’autel de Woré Moll.
Installation de la tete du boeuf
Photo 5. La tête du boeuf est 
installée sur le rocher (C) au sud 
de ( R) (voir figure 9), le regard de 
l’animal vers Soussegue (à l’est).
Versement du sang
Photo 6. La ndoepkat principale 
verse le sang de la première 
calebasse sur des rochers en 
avant de (R), vers l’est.
Offrandes
Photo 7. Des offrandes de lait 
caillé, de
nak et de cola sont 
faites sur les rochers dédiés à 
des petits
rab.
Versement du sang sur les pilons

Photo 8. 
Au retour à
la demeure
du chef de 
la famille
Mbengue, 
du sang est versé sur les pilons 
de l’autel domestique et les
coquillages récoltés sur la plage 
sont déposés à côté des
canari.

“Le tuuru est une tradition héritée de nos ancêtres et à leur époque la richesse était les animaux domestiques et les produits de la récolte [d’où la nature des offrandes]. Toute récompense se faisait avec ces produits. En cas de temps difficiles, notre ancêtre Teuguene Mbengue, recommandait aux gens, sinon à la famille, de faire des offrandes à Woré Moll. Les animaux utilisés pour l’offrande étaient exigés par le rab lui-même. Cette offrande permettait une bonne pêche, une bonne récolte, une protection contre tout malheur. Cette tradition [du tuuru] se fait de génération en génération jusqu’[au chef de famille actuel], le Djaraf Issa Mbengue” (une ndoepkat de la famille Mbengue).

Le tuuru familial des Mbengue est organisé une fois par an et s’étale sur une journée47. Le reste de l’année, des rituels réguliers et fréquents sont effectués au niveau des autels domestiques avec des offrandes de lait caillé et de nak.

“Chaque lundi et chaque jeudi, on met de l’eau dans les canari. Sur ces autels, on n’y met que du sang (les rab prennent le sang mais ne prennent pas la chair) et du lait aussi” (un membre de la famille Mbengue).

Les résultats attendus de l’organisation de ce tuuru ressortent de la première citation de ce paragraphe : “une bonne pêche, une bonne récolte, une protection contre tout malheur”. Mais pour qui cherche-t-on à attirer la bienveillance de Woré Moll ? Quels en sont les bénéficiaires ?

Contrairement au tuuru de Mame Ndiaré qui implique explicitement l’ensemble du village, cette cérémonie n’est en effet le fait que d’une seule famille : les Mbengue. Une réponse nous a été apportée par une ndoepkat de la famille :

“C’est la famille Mbengue qui en profite le plus. Par exemple quelqu’un qui fait du bien, il est le premier à en profiter, et le plus, mais tout le monde en profite aussi. Tout le village en profite car le tuuru permet la protection contre les malheurs, les accidents, et permet de bonnes récoltes et une bonne pêche.”

Comme nous l’avons vu dans le paragraphe précédent, les deux tuuru sont proches. Le rituel des Mbengue dont les “retombées” touchent tout le village, bien qu’il ne soit que familial, est considéré comme complémentaire du grand tuuru de Mame Ndiaré.

Le jour du tuuru, les membres de la famille Mbengue qui vont suivre la cérémonie se retrouvent dans le carré du chef de famille. Des femmes nettoient le mil pour préparer le nak, une s’occupe des offrandes, d’autres du repas de midi. C’est l’occasion pour ces femmes de discuter. De leur côté, les trois détentrices de khambe nettoient les canari de ces mêmes khambe, l’une d’elles se chargeant de celui du chef de famille.

“C’est comme une maison, le rab aime que ce soit propre” (une ndoepkat de la famille Mbengue).

Avant d’enlever la poterie qui sert de couvercle à chacune des canari, elles frappent dessus :

“Le rab peut se transformer en n’importe quoi, c’est pourquoi avant d’entrer il faut frapper, attendre un instant avant d’entrer. C’est pourquoi on frappe sur la calebasse [le couvercle] pour faire sortir le rab. Un jour une personne est entrée dans l’autel [le canari] sans frapper et découvrit quelque chose de bizarre qui la rendit folle” (une ndoepkat de la famille Mbengue).

Autour des canari, on trouve des os de seiches, des cornes et un gris-gris : le thiath48.

“[Les cornes] sont des symboles, celle en rouge est debout et les autres couchées et chacune a son rôle.”

“Au cours d’un sacrifice, le rab donne des indications, par exemple après le sacrifice d’une chèvre, le rab nous a demandé de prendre une corne, d’y mettre des racines en poudre, de réciter tel ou tel verset et enfin de l’entourer d’un tissu rouge. Cette corne rouge sert de protection pour moi, prêtresse, contre les autres génies malfaisants” (une ndoepkat de la famille Mbengue).

“On met [le thiath] dans la mer pour attirer les poissons et il sert aussi de protection pour les personnes qui participent au tuuru contre tout malheur. Parce qu’au moment du tuuru, tout le monde, dans le village et sur la plage, nous regarde. Certains parlent. Il y a des djinné méchants aussi qui viennent d’où l’intérêt de la protection du thiath(un membre de la famille).

Avant de partir pour l’île de Teuguene, première étape du tuuru, celle des ndoepkat qui dirige le tuuru (nous l’appellerons la ndoepkat principale) verse du lait caillé et du nak sur les pilons du khambee et jette des noix de cola aux quatre coins de la pièce, il s’agit de “l‘alimentation” du rab. Elle prend ensuite la corne rouge et le thiath.

Elle a revêtu une tunique blanche, le boubou qu’elle s’est fait faire après une crise de possession, ainsi qu’un bonnet blanc (allant avec le boubou) et, tout comme l’une des autres ndoepkat, elle porte colliers, ceintures et autres gris-gris pris dans la coiffure, tous exigés par le rab. L’ensemble de la tenue et de ces éléments est agrémenté de cauri, de waindaré et de petits morceaux de bois.

En fin de matinée, sept coups de tam-tam (sept étant le chiffre des rab), suivis d’un rythme plus rapide, marque le début du tuuru. La ndoepkat principale entonne un chant, le bak de Woré Moll, repris par certaines femmes tandis que d’autres frappent dans leurs mains :

Negam kenene laye diape asta lama mome

(Même si je possède autrui, je n’épargnerai pas les miens.)

Le groupe s’ébranle à la suite du boeuf, noir, que l’on amène sur l’île pour le sacrifice. L’animal est embarqué dans une pirogue. Trois ou quatre aller-retours seront nécessaires pour amener les quelques trente personnes présentes.

“La grande habitation du génie, c’est l’île” (un membre de la famille Mbengue).

Figure 9
Le déroulement de la cérémonie sur l’île de Teuguene

Ceremonie sur Teuguene

Le groupe se masse autour de trois petites pierres, affleurant à peine, que l’on vient de dégager au centre de l‘île. Le boeuf, couché sur le flanc gauche, les pattes liées ensemble, est positionné de manière précise avant d’être immolé. Une personne maintient la queue de l’animal sur l’une des trois pierres, tandis qu’on tourne la tête de l’animal de telle manière que la pointe de ses cornes reposent sur les deux autres pierres. Deux personnes maintiennent ainsi la tête du boeuf qui a, dès lors, le regard orienté vers le ciel. Ce ne sont pas les ndoepkat – qui mènent la cérémonie – qui effectuent le sacrifice mais le “guéwel, le détenteur de la tradition”. Il tranche profondément la gorge de l’animal, l’une des ndoepkat se charge de récupérer le sang dans une première grande calebasse. Une seconde ndoepkat prend sa suite et recueille le reste du sang dans une seconde calebasse qui contient de l’eau de mer. La ndoepkat principale se dirige alors à l’est du lieu d’immolation et verse le contenu de cette dernière, face à l’est, sur un gros rocher (R). Au sud de celui-ci, un second rocher (C) porte le crâne du boeuf du précédent sacrifice, desséché et bloqué par de petites pierres. Cette ancienne tête enlevée, des hommes, des jeunes d’une trentaine d’années, nettoient méticuleusement l’emplacement avec de l’eau de mer, une des ndoepkat repassant derrière eux. La nouvelle tête de boeuf est amenée et installée sur le rocher (C), les yeux pointés vers le second site dédiée à Woré Moll : Soussegue, à l’est de Teuguene. La première calebasse remplie de sang est alors amenée par l’une des ndoepkat. La ndoepkat principale en verse le contenu sur de nouveaux rochers situés devant le rocher (R) vers l’est.

Après cette première phase, les deux ndoepkat, toujours assistées par les mêmes hommes, font des offrandes de nak, de lait caillé et de cola sur douze autres rochers différents qui n’ont pas reçu de sang (à l’inverse, les rochers qui ont reçu du sang ne reçoivent pas d’offrandes),

“Le lait, le nak et le cola versés sur [ces] pierres, c’est pour les petits rab(une ndoepkat).

“Ils [les rab] ont des noms. C’est comme une famille, il y a les grands et les plus petits. Ceux qui deviennent les plus grands sont les plus connus comme Woré Moll Samb, et aussi Soumbare Samb, Mbartalane Samb, etc. Je ne connais pas tous les noms, les petits on les oublie ” (une ndoepkat).

Ceci se fait en descendant toujours vers l’est jusqu’à la mer où une partie des offrandes est jetée,

“pour le rab qui habite la mer” (une ndoepkat).

La panse de l’animal est vidée “à un endroit précis”, au sud du rocher (C). L’ensemble des viscères est ensuite jeté dans la mer de telle manière que les courants les ramènent progressivement vers l’île. Pendant le déroulement de l’ensemble de ces rituels, le boeuf a été complètement dépecé et découpé.

Au cours de cette étape sur l’île de Teuguene, le chef de famille est resté assez passif, cela tenant très probablement à son âge. Cependant, une goutte de sang lui a été posée sur le front et, avant que nous quittions l’île, ses pieds ont été lavés.

“Tout ça, c’est pour la protection, c’est la tradition” (un membre de la famille Mbengue).

De retour au carré de la famille, du sang est versé sur les pilons du khambe où donc, contrairement à ce qui a été fait sur l’île, il se mélange avec les offrandes de nak et de lait caillé faites le matin avant le début du tuuru. La viande est redécoupée en portions plus petites qui sont réparties entre les membres de la famille sous les yeux du chef de famille.

En milieu d’après-midi, le groupe part vers Soussegue, à l’est du village de Yoff. Le chef de la famille Mbengue ne nous accompagne pas.

“[La] vraie demeure [de Woré Moll], c’est l’île. Maintenant, Soussegue, c’est le lieu où Woré Moll avait demandé aux Yoffois de s’arrêter lors de la bataille contre Diambour. C’est pourquoi, une fois que l’on est à Soussegue, on est directement lié à l’île” (une ndoepkat).

Sur la plage, les trois femmes de la famille Mbengue à avoir été possédées font des offrandes de lait caillé et de nak à la mer. Contrairement au tuuru de Mame Ndiaré où l’arrêt sur la plage était dédié aux génies extérieurs au village, cette étape est ici liée à Woré Moll.

" Woré Moll se transforme parfois en varan, bar ou mbeute, ou en crabe, dionkhop. Le dionkhop venait parfois jusqu’ici (chez moi, à Tonghor) et lorsque le bar sortait de la mer, les gens prévenaient la famille [Mbengue]. Lorsqu’ils étaient prévenus, ils accompagnaient la ‘gueule tapée’ [autre nom pour le varan] jusqu’à la mer.

Au cours du tuuru, l’arrêt sur la plage en allant à Soussegue est l’endroit d’où sort le varan” (une ndoepkat).  

Deuxième étape du rituel du tuuru
familial des Mbengue sur le site de 
Soussegue.
Preparation du site

Photos 1-5.
Préparation 
du site 
de Soussegue 
pour le rituel 
suivi des 
offrandes au 
rab : lait caillé, 
nak et cola.  

Ndoepkat, Wore Moll Photo 6.
La
ndoepkat du 
tuuru de Woré 
Moll. 
Hommes faire une priere

Photo 7. 
Une fois 
les 
offrandes 
faites, des 
hommes 
de la 
famille 
Mbengue 
restent 
pour faire 
une prière.

Possession
Photo 8. À la fin du tuuru, des 
femmes ont des crises de 
possession, ici dans la cour du carré
du chef de famille.

Soussegue regroupe cinq pierres, une grosse centrale entourée de quat re autres plus petites, encadrées d’un petit muret.

“Au cours de la préparation du terrain pour faire des constructions [à côté de Soussegue], la pierre centrale [la plus grosse], qui était seule à l’époque, a été déplacée. Alors le génie a réveillé [le chef de la famille Mbengue], au cours d’un rêve il lui a dit que la pierre avait été déplacée. Le vieux est parti avec son neveu pour replacer la pierre. Ensuite le rab lui dit d’aller à Teuguene, de prendre quatre pierres et de les mettre autour de la grosse pierre” (un membre de la famille Mbengue).

Quelques personnes nettoient le site, enlèvent les détritus qui s’y trouvent. Le sable entourant les pierres est enlevé, les pierres lavées. On remet ensuite autour des pierres du sable propre. La ndoepkat principale pose alors le thiath et plante la corne rouge à proximité de la pierre centrale. Le site est prêt pour le rituel. Elle entonne des bak. Les trois mêmes femmes (les ndoepkat) qui possèdent un canari dans le khambe familial et qui viennent de faire des offrandes sur la plage font à nouveau des offrandes de lait caillé et de nak, imitées cette fois par une quatrième femme.

“[Cette] quatrième personne qui particip[e] au tuuru fait partie de la famille mais elle ne détient pas d’autel. Cependant elle a été touchée par les rab, c’est pourquoi elle a fait des off randes pour les calmer” (une ndoepkat).

Une ndoepkat croque ensuite des noix de cola et en jette des morceaux sur chacune des pierres. Toutes ces offrandes faites, elle ramasse le thiath et, de la même main, reprend la corne rouge. Cependant que le reste de lait caillé et de nak est versé à la mer, quelques hommes font des prières au-dessus des cinq pierres. À Woré Moll ? À Allah ? Je n’ai pas eu de réponse.

Sur le chemin du retour vers le carré, six femmes seront touchées par des crises de possession après que la ndoepkat principale leur ait touché la tête.

“ Je prononce des paroles incantatoires et touche la tête des enfants matrilinéaires qui tombent en transe. C’est une façon de les impliquer dans ces rites traditionnels. Et seules les femmes sont possédées pendant le tuuru(la ndoepkat principale).

Ces crises se poursuivent dans la cour du carré. Pour les libérer, une des ndoepkat et une vieille femme leur crachent de l’eau sur le visage et sur la plante des pieds en tirant le petit orteil.

“Une fois la personne possédée, le rab domine le corps de la personne. L’eau qu’on crache sur la tête et sur les orteils qu’on tire, c’est pour libérer la personne” (une ndoepkat).

3 – LES TUURU : REFLETS DE LIDENTITÉ YOFFOISE

À travers les étapes du tuuru transparaît l’identité des Yoffois. Les passages par Dieufougne et Keusoupe, les sites liés au mythe de Mame Gané Diop, sont révélateurs de certains traits du peuple lébou. L’étape du puits de Dieufougne, ancien site socé, peut être vue comme la confirmation de l’assimilation par ce peuple d’éléments appartenant à d’autres cultures. Ces deux sites sont le support d’un mythe dans lequel un génie offre du bétail à un pauvre. Un tel présent sera aussi fait à Gally Wouly Soumbare, un Soumbare, par Mame Ndiaré. La nature de ces dons renvoie aux origines pastorales de ces gens de l’intérieur des terres. À travers l’histoire de Wellé Mbengue, c’est le nouvel attachement des Lébou à la mer qui est révélé. En “ ramassant la mer”, cet ancêtre a conduit un peuple de la terre à s’ouvrir à ce nouvel horizon marin. En sortant de la mer sur la plage de Keusoupe, le troupeau offert à Gally Wouly Soumbare constitue lui aussi un symbole de cet événement. Les Yoffois, et plus généralement les Lébou, ne sont plus dès lors uniquement des agriculteurs mais aussi des pêcheurs.

On retrouve la répartition de l’espace yoffois, que nous avons déjà évoquée, entre les Soumbare, liés à Mame Ndiaré, et les Wanère (les Mbengue), liés à Woré Moll. Aux Soumbare la terre, aux Mbengue la mer. Ces rôles ne sont pas aussi tranchés au niveau de leurs rab respectifs. Les tuuru qui leur sont dédiés ont en effet la même finalité : s’attirer la bienveillance de ces génies et ainsi s’assurer que les récoltes et la pêche soient fructueuses. On retrouve les dimensions terrestre et maritime de l’identité lébou. On peut cependant remarquer qu’au cours de ces cérémonies, nombre d’éléments symbolisent davantage l’attachement à la terre, historiquement plus ancien. Les animaux offerts en sacrifice (boeuf, chèvre. . . ) et la nature des offrandes (lait caillé, mélange de lait et de mil appelé nak, noix de cola) constituent des références évidentes à l’élevage et à l’agriculture. Cela montre le lien des Lébou avec ces deux activités traditionnelles malgré le contexte actuel de quasi-abandon de l’agriculture. Les tuuru offrent ici un intéressant contraste avec des offrandes qui viennent de la terre et qui servent principalement à assurer la réussite de la pêche en mer devenue, au cours des dernières décennies, l’activité traditionnelle par excellence de Yoff.

Le site de Dieuw, quant à lui, contient les traces des migrations des Lébou et de leur installation dans la presqu’île du Cap-Vert. Leur parcours est rappelé par la provenance possible des trois racines se trouvant sous les trois pierres de Dieuw : l’une viendrait du Djolof, une autre de Mbokhekh et la dernière de Yoff. Par leur origine, ces racines feraient référence aux principales étapes de migrations les plus récentes. Une autre image est intéressante, celle qui suggère que les pierres de Dieuw représentent trois des îles de la presqu’île du Cap-Vert. Cette association peut montrer que les Yoffois s’inscrivent parfaitement dans la presqu’île. Un symbole supplémentaire de cette implantation dans cette région peut être vu dans les relations particulières qui lient les lignées de Yoff avec des animaux terrestres et maritimes, des serpents aux crabes, et même les deux à la fois lorsqu’il s’agit de Woré Moll incarné en varan.

Au-delà de cette identité culturelle, les deux tuuru revêtent un caractère tout aussi important dans la construction de l’identité politique yoffoise. Mame Ndiaré et Mame Woré Moll, les rab qui sont célébrés, sont ceux qui ont annoncé la future bataille contre Diambour, ils sont les seuls à avoir assisté les villageois au moment de la lutte. Ces deux cérémonies, en célébrant la victoire des seuls Yoffois lors de cette bataille, commémorent un acte fondateur, sinon de l’indépendance lébou, tout au moins de l’autonomie du village. Yoff s’affirme ainsi comme une entité à part entière. Par l’aide apportée, Mame Ndiaré et Woré Moll, arrivés avec les migrations lébou, sont les symboles de cette naissance.


45 Le carré est le regroupement, autour d’une cour, des maisons où logent normalement les descendants d’une même famille.
46 Le mausolée de Seydina Limamou Laye, fondateur de la confrérie des Layène, qui se trouve à l’est du quartier de Layène (est de Yoff).
47 La cérémonie a eu lieu durant mon séjour à Yoff. Nous fûmes autorisés, Moustapha et moi, à assister à l’ensemble des rituels. Quelques jours après le tuuru, nous avons pu nous entretenir avec une prêtresse du tuuru ce qui nous a permis de compléter les informations que nous avions déjà récoltées.
48

Le thiath se présente sous la forme d’une sphère noire d’environ dix centimètres de diamètre. Il ressemble beaucoup à un gris-gris que nous a montré un membre de la famille Mbengue, celle du djaraf, nous ne savons pas cependant si c’est le même que celui qui a été utilisé pendant le tuuru. Le gris-gris qu’il nous a présenté se porte pendu à un collier. Il l’a porté pendant la Seconde Guerre Mondiale, ce gris-gris “rend invisible”et “empêche les balles de vous toucher” :

“Si je le porte et récite certains versets, 70 personnes devant, 70 personnes à gauche, 70 personnes à droite, 70 personnes derrière sont protégées contre n’importe quelle arme, y compris moi” (un membre de la famille Mbengue).


début Introduction Activités Publications recherche
Pratiques éclairées Régions Thèmes