Environnement et développement
dans les régions côtières et les petites îles
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SEMINAIRE SUR LES "PRATIQUES ECLAIREES" EN VUE DU DEVELOPPEMENT DURABLE DES REGIONS COTIERES ET DES PETITES ILES (Dakar, Sénégal, 14 mai 1998)

Rapport de synthèse

INTRODUCTION
I. ORGANISATION et PHILOSOPHIE du séminaire
II. COMMUNICATIONS
1. Allocution de M. l'Assesseur, Mamadou KANDJI, représentant le Doyen de la FLSH, M. Moustapha SALL
2. Introduction de E. Salif DIOP
3. Communication de Marie ROUE
4. Communication de Massaër DIALLO
5. Communication de Emmanuel CHARLES-DOMINIQUE
III. DISCUSSIONS
CONCLUSION
Liste des acronymes
Annexe - Liste des participants

 

INTRODUCTION

Le concept de "pratiques éclairées"  - wise practices - constitue l’un des axes majeurs de réflexion du programme "Environnement et Développement dans les Régions Côtières et les Petites Iles" de l'UNESCO. C'est autour de ce concept dont la mise en oeuvre passe entre autres, par l'exécution d'un certain nombre de projets-pilotes initiés par le programme CSI que ce séminaire interdisciplinaire a été organisé par des spécialistes (chercheurs et enseignants universitaires) venus de divers horizons (sciences naturelles, humaines et sociales en particulier).

Ce séminaire constitue une contribution à l’élaboration de "pratiques éclairées" qui s’appuient non seulement sur des connaissances scientifiques (sciences naturelles et sociales), mais aussi sur les connaissances et pratiques locales. A cet égard et dans le document de synthèse qui suit, certains exemples serviront d’illustrations vivantes à ce concept nouveau dont l’un des tous premiers objectifs est de préparer le terrain en vue d’un développement intégré et durable des régions côtières et des petites îles.

Retour au sommaire I. ORGANISATION et PHILOSOPHIE DU SEMINAIRE

1. Organisation

27 chercheurs, spécialistes et étudiants, dont certains provenant d'institutions telles que l'ORSTOM, le CSE, le CRODT, le CNRS, l'UNESCO, ont participé au séminaire. Ont également participé à cet atelier une dizaine d'étudiants de la chaire UNESCO-UCAD ainsi qu'un étudiant en DEA Environnement, Temps, Espaces, Sociétés (ETES) de l'université d'Orléans.

Le Doyen de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines était représenté par son assesseur, le Prof. M. Kandji qui a procédé à l'ouverture du séminaire. Le Prof. E. Salif Diop, aprés avoir remercié l’ensemble des participants, a introduit le sujet du séminaire qui a été suivi par les communications des chercheurs suivants :

- Dr. Marie Roué (CNRS),
- Dr. Massaër Diallo (FLSH),
- Dr. Emmanuel Charles-Dominique (ORSTOM/CRODT).

Enfin, des discussions avec les participants ont été organisées sur le thème principal du séminaire. Au cours de cette journée du 14 mai 1998, les participants ont tenté de comprendre en quels termes et sous quelles contraintes se posent les questions de la conservation de la biodiversité dans les sites naturels et sacrés mais aussi celles du développement durable en général dans les régions côtières. Comment faut-il percevoir un certain nombre de concepts, dont celui des "pratiques éclairées" ou "wise Practices" ? Quelles illustrations peut-on en donner?

2. Philosophie du séminaire

Le séminaire a associé dans un même dialogue des spécialistes des questions d'environnement (marin et côtier en particulier) et de biodiversité, ainsi que des non spécialistes (étudiants, gestionnaires, membres d’ONG...). La philosophie du séminaire a également été la marque d'une ambition scientifique insuffisamment soulignée jusqu'alors au Sénégal: renforcer l'approche intégrée au niveau des différentes disciplines; la conservation et la gestion des ressources pouvant être considérées comme un interface entre ressources naturelles et préoccupations humaines. A cet effet, un souci permanent a guidé la démarche des intervenants pour une ouverture vers les populations locales riveraines (et les sites à protéger), qui demeurent les principaux utilisateurs des résultats des recherches.

L’une de nos priorités a été de partager, entre chercheurs de différentes disciplines, étudiants, gestionnaires..., un certain nombre de préoccupations touchant aux questions de l'environnement et à la diversité des lectures faites de cette réalité sociale, mouvante et diversifiée que sont les "pratiques éclairées".

Cette journée de travail à l'UCAD a permis de franchir un pas important dans le domaine du dialogue concernant, entre autres, l'intégration des aires protégées dans les réalités locales pour une gestion durable des ressources naturelles et culturelles.

Retour au sommaire II. COMMUNICATIONS

1. Allocution de l'Assesseur de la FLSH, le Prof. M. KANDJI

Mesdames, Messieurs,

En mission hors de notre pays, Monsieur le Professeur Mamadou Moustapha Sall, Doyen de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines m'a demandé, en ma qualité de Vice-Doyen, de procéder à l’ouverture du séminaire.

"Wise practices" dans le cadre de la gestion intégrée et du développement durable des régions côtières et des petites îles, tel est, Mesdames, Messieurs, le sujet de votre séminaire de ce matin, séminaire qui, au regard des disciplines des différents intervenants, revêt un caractère pluridisciplinaire. C'est ainsi que des géographes, des sociologues, des ethnologues, des biologistes, des bio-mathématiciens, des bio-écologistes vont devoir réfléchir sur ce thème de haute portée scientifique.

Je voudrais donc, au nom de Monsieur le Doyen de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines, adresser mes vifs remerciements à l'UNESCO, puisqu'après tout c'est l'UNESCO qui a su mettre en place cette chaire et c'est dans le cadre des activités de la chaire que nous sommes là ce matin. Permettez moi aussi de remercier, au nom de M. le Doyen - et M. le Doyen a particulièrement insisté là-dessus - le Professeur E. Salif Diop pour l'excellent travail qu'il a accompli tant en amont qu'en aval pour la mise en place non seulement de ce séminaire, mais aussi de la Chaire UNESCO. Je remercie également ses collaborateurs au niveau de cette Chaire ainsi que les différents intervenants extérieurs à qui je souhaite la bienvenue au sein de notre Institution.

L'une des motivations du séminaire a été de profiter de l'opportunité de la visite du Dr. Marie Roué, Directrice de l'Unité de Recherche "Appropriation et Socialisation de la Nature (APSONAT)" au CNRS, pour ensemble mener une réflexion avec les collègues sur la question des "Pratiques éclairées".

Mme la Directrice, au nom de M. le Doyen, nous exprimons toute notre satisfaction pour cette collaboration inter-institutionnelle. La qualité des participants ici présents ne laisse point l'ombre d'un doute que les discussions seront prospères et qu'une réflexion à la fois fondée et féconde va devoir s'instaurer pour déboucher sans doute sur des projets-pilotes.

Enfin, je souhaite de tout coeur que les actes de ce séminaire de haute portée scientifique puissent être édités afin que toute la communauté universitaire, d'ici et d'ailleurs, puisse en profiter.

Au nom de M. le Doyen de la Faculté de Lettres et Sciences Humaines, Monsieur M. Moustapha Sall, je déclare ouvert le séminaire sur le thème des "pratiques éclairées".

Retour au sommaire 2. Introduction du Prof. Salif Diop

Dans le cadre de notre chaire UNESCO/UCAD interviennent outre des professeurs de notre université, des spécialistes extérieurs provenant de divers organismes tels que l'ORSTOM, le CSE, le SENAGROSOL ou d'ONG comme ENDA Tiers-Monde. Par l’approche pluridisciplinaire et intégrée que nous privilégions, nous essayons d'aboutir, dans le cadre des projets pilotes qui ont été initiés, à des solutions, ou tout au moins à des débuts de solutions, pour un développement durable de nos écosystèmes côtiers. Nous avons orienté nos étudiants dans divers domaines côtiers et insulaires du Sénégal et de la Mauritanie pour voir jusqu'où nous pouvions pousser la réflexion. Les investigations et travaux de recherches que nous avons entamés sur le terrain pourraient ainsi déboucher à l’avenir sur des résultats suffisamment intéressants pour faire l’objet de publications et pourquoi pas de sujets de thèses en vue d’études plus approfondies.

C'est l’une des raisons qui explique que les thématiques de recherche sur lesquelles nous intervenons avec les étudiants de la chaire sont menées en grande partie dans le cadre d’un certain nombre de projets-pilotes développés dans les régions côtières du Sénégal.

Je peux citer à titre d’exemples :

Le concept de "wise practices" - on parle parfois aussi de "best practices** " - sous-entend un certain nombre d’idées, parmi lesquelles la nécessité de "tirer des leçons" à partir de l’aménagement des régions côtières, qui devraient permettre d'aboutir à des pratiques durables. Dans ce domaine, la question de la communication se pose avec une grande acuité. Elle est importante car il apparaît difficile d'intervenir dans un milieu sans un langage compréhensible par les populations locales et de faire passer un message qui peut paraître le plus adapté pour aboutir à des pratiques de gestion durable. C’est seulement lorsque l’on arrive a faire passer ce(s) message(s) que l’on peut susciter une prise de conscience et donner aux populations locales les moyens d'une meilleure compréhension des problèmes qui se posent à leur environnement.

Je voudrais pour le moment m'en tenir à cette introduction quant aux activités de la chaire et à son organisation. Il serait bon, dans le cadre de ce séminaire et afin de lancer le débat, de discuter de quelques cas concrets avec deux ou trois exemples de "pratiques éclairées en matière de gestion durable des régions côtières". Nous avons évoqué la possibilité et la nécessité d'envisager la restauration d'un certain nombre d'écosystèmes dégradés au Sénégal. C'est pourquoi, nous avons choisi, parmi ces types d'écosystèmes côtiers dégradés, la mangrove où se développent certaines pratiques du fait des populations locales qui utilisent la végétation existante comme bois de chauffe, de construction... (l’écosystème lui même étant souvent considéré comme milieu de riziculture, en particulier, dans les régions les plus humides). C’est un fait que, du point de vue de l'évolution naturelle, le Sénégal subit depuis plus d'une vingtaine d'années les effets d’une désertification, qui a eu des impacts négatifs sur l’ensemble du milieu littoral. Il est aisé, sur toute la côte au sud du Sénégal, de se rendre compte de la destruction naturelle des écosystèmes de mangroves du fait de la sursalinisation des eaux et des sols, de l'acidification des substrats.... Nul doute que la conjugaison des phénomènes naturels et anthropiques a très souvent abouti à une dégradation poussée de ces milieux. Comment arriver à une restauration de ces écosystèmes dégradés avec le concours des populations locales? Telle est l’une des problématiques soulevées dans le cadre d’un des projets-pilotes menés conjointement avec les activités de formation de la chaire UNESCO de Dakar. L’un des objectifs de recherche est de voir en fonction des développements obtenus sur un certain nombre d’expérimentations - in-situ, notamment dans des parcelles de reboisement et ex-situ, en laboratoire - les possibilités de transférer les résultats auprès des populations intéressées. Car si l'on veut que les processus de gestion de ces écosystèmes soient durables, il faut obligatoirement y associer les populations et communautés locales, ne serait-ce que pour assurer un suivi sur le long terme de la réhabilitation de ces écosystèmes côtiers (et des mangroves en particulier). En outre, la nécessité de restaurer ces milieux doit être perçue dès le départ par les populations locales, d’où des stratégies de communication adéquates à adopter. C’est ainsi que dès le début de ce programme de recherche, nous avons eu de longues séances de discussion avec les populations concernées et les associations locales qui ont compris la nécessité de réhabiliter leur propre environnement, car elles savent à quoi servent les écosystèmes de mangroves et elles perçoivent mieux à présent ce qu'elles peuvent en tirer. Il s'agit là d'expériences qui se poursuivent sur le terrain. A la lumière des résultats obtenus, la plupart de ces cas peuvent servir d'illustrations pratiques au concept de "Pratiques éclairées". Mais il nous faut aussi tenir compte de la nécessité d'intégrer un certain nombre de connaissances locales aux connaissances scientifiques. Il s'agit là de points importants sur lesquels nous pourrions insister durant ce séminaire, de même que la question de la sauvegarde de certains de nos écosystèmes côtiers, en particulier, les amas coquilliers ou " tumulus " qui sont d'une grande importance culturelle, historique et environnementale. De nombreux autres exemples pourraient être cités dans le cadre des aménagements traditionnels en milieux de mangroves, notamment avec les populations locales Diolas, Nalous, Bagas... le long de la côte ouest africaine jusqu'au sud de la Sierra Léone et bien au-delà. Ces exemples peuvent aussi servir à illustrer nos propos. Mais pour ne pas être trop long, je vais inviter le Dr. Marie Roué, Directrice de recherche au CNRS, le Dr. Massaër Diallo, anthropologue au département de sociologie de la FLSH et le Dr. Emmanuel Charles-Dominique, biologiste chercheur à l'ORSTOM et au CRODT, à nous faire part de leurs points de vue sur la question des "pratiques éclairées ou wise practices".

Retour au sommaire 3. Intervention du Dr. Marie Roué

En tant qu'anthropologue, je mettrai au premier rang, en ce qui concerne "les pratiques éclairées", la question des savoirs. Pour comprendre l'action des sociétés sur l'environnement, il nous faut étudier :

Il existe un lien dialectique entre ce que l'on pense et ce que l'on fait. La nature n'est donc pas tout à fait "naturelle", elle est aussi socialisée, pensée, transformée, manipulée par des sociétés, c'est ce que l'on appelle une construction sociale. C'est pourquoi, comme le rappelait le Pr. Salif Diop, la communication est très importante et pas toujours facile. Car il s'agit de comprendre non seulement les actions, mais également la philosophie des différents intervenants. Dans une situation concrète, pour comprendre et gérer les ressources naturelles, il est nécessaire de tenir compte de tous les acteurs sociaux, qui sont nombreux :

En faisant des scientifiques non plus uniquement les sujets de la recherche, mais aussi son objet, on peut par exemple remarquer la prédilection pour une espèce fétiche, qui n'est pas seulement de l'ordre du rationnel. Est-ce que la spécialisation sur un milieu ou une espèce permet une vision holistique ou systémique? On peut analyser chez certains "conservationnistes" une vision d'une nature idéale et irréelle, d'avant la présence de l'homme, une nature non anthropienne qui n'est que rarement rencontrée mais qui fait figure de référence mythique.

A propos de protection de la nature et de son bon usage

Les Indiens Cris du subarctique canadien, comme la plupart des peuples du monde circumpolaire, considèrent que les animaux se donnent à eux, et qu'ils les reçoivent en cadeau. Ils ne voient donc pas du tout, comme nous l'envisageons en Occident, leur activité cynégétique comme un acte de prédation, et ne considèrent pas les animaux comme des proies mais comme des partenaires avec lesquels ils entretiennent une relation. Tant et aussi longtemps que les hommes continuent à manifester du respect pour ces partenaires animaux, en respectant les interdits (en particulier ne pas se vanter de son tableau de chasse, puisqu'il s'agit d'un cadeau reçu), en nettoyant et conservant les restes des animaux (os, arêtes), en donnant à boire de l'eau fraîche au phoque qu'ils viennent de tuer, en consommant toutes les parties de l'animal et en ne gâchant pas de nourriture, ceux-ci se réincarnent et reviennent se donner au chasseur respectueux.

Ces représentations du monde, a coup sûr, sont extrêmement efficaces quant au respect de la faune. Au coeur de l'action de l'homme, ce qui compte c'est ce qu'il pense. Il n'est pas évident par contre que l'efficacité des gardes-chasse, qu'il faudra bientôt instituer dans ces sociétés, qui en s'occidentalisant adoptent la notion de coupure entre l'homme et le reste de la nature, soit aussi grande. En effet depuis la Bible, l'Occident - et la science occidentale s'est constituée sur cette coupure - considère l'homme, celui de Descartes, comme seul sujet face à une nature qu'il défie. Mais on sait bien aussi qu'une protection de la nature basée non pas sur une philosophie mais sur des réglementations des dates d'ouverture de chasse qu'il s'agit de faire respecter, est extrêmement difficile à faire fonctionner à grande échelle.

Peut-être après, et avant d'émettre des réglementations et d'ériger de nouveaux espaces protégés, devrons-nous nous demander s'il n'existe pas dans les représentations de la nature d'une société locale une philosophie qui, sans que son but explicite ne soit la protection des ressources, serait pourtant d'une grande efficacité dans ce domaine. Car alors instituer des règles exogènes reviendrait à saper le fondement même des représentations du monde local.

Dans un premier temps, un mouvement s'est développé dans le domaine de la gestion des ressources, qui s'est intéressé aux savoirs locaux - on parle de TEK, traditional ecological knowledge, ou indigenous knownledge. Les textes issus du Sommet de la Terre à Rio soulignent l'intérêt de ces savoirs locaux pour une gestion qui aille dans le sens d'un développement durable. Il faut maintenant aller plus loin encore et ne pas réduire les savoirs des peuples autochtones à ce qu'ils ne sont pas, c'est-à-dire à la science. Ils ont en effet, dans beaucoup de domaines, une démarche et des résultats tout à fait comparables à ceux des sciences de la nature mais qui ne se limitent pas qu'à cela. Ils ne sont pas séparables d'une philosophie et d'une représentation du monde plus symboliques et même "religieuses".

L'ère du post-colonialisme

L'anthropologie s'est développée à l'ère du colonialisme. Aujourd'hui, il lui faut transformer son regard au fur et à mesure que les sociétés qu'elle étudie se transforment. Il lui faut en particulier passer de l'étude des peuples "indigènes" et des cultures dites traditionnelles, vues comme un isolat, à une analyse de sociétés complexes. Ce qui est paradoxal, c'est qu'au moment même où la modernité apparaît partout, les populations locales sont à la mode sous leur aspect le plus traditionnel et sont souvent présentées de façon simpliste, comme si elles étaient des entités homogènes. Pourtant, pour rendre compte d'une réalité complexe, on ne peut faire l'économie de l'analyse des conflits, des enjeux entre les différents acteurs sociaux et des développements politiques.

Quand la protection peut avoir des effets pernicieux

Pour illustrer l'importance de la vision du monde et son lien avec la protection de l'environnement, je citerai le cas de la contamination au mercure des rivières de la Baie James au nord du Québec suite aux barrages hydro-électriques. Ces énormes complexes, qui multiplient centrales et surtout immenses lacs artificiels qui les alimentent, transforment le paysage à l'échelon régional. Les rivières coulent dans un autre sens que le leur, leurs eaux, retenues en été, s'écoulent en hiver et changent alors la condition des glaces; en bref c'est un milieu totalement artificiel qui est créé. Une des conséquences de ces barrages a été que, dans le subarctique canadien, le mercure contenu à l'état naturel dans les roches s'est transformé en méthylmercure assimilé par les poissons, puis, au bout de la chaîne alimentaire, par les hommes dont ils constituaient une part importante de la nourriture. On connaissait au Canada le danger de la contamination au mercure pour la santé dans le contexte de contaminations d'origine industrielle (au Japon, on parle de maladie de Minamata) et dès que ce danger a été perçu, une immense campagne de prévention a eu lieu. On a expliqué sur des cartes en couleur les parties de la rivière où il valait mieux ne rien pêcher, celles où l'on pouvait manger certains poissons mais pas les piscivores. On a aussi expliqué que les femmes en âge de procréer devaient être protégées en premier lieu. Cette "maladie des poissons", comme disent les Cris, est assez difficile à comprendre, puisqu'il s'agit d'une contamination non visible et par là beaucoup plus inquiétante. Le résultat de cette campagne fut drastique: pratiquement aucune femme ne mange plus de poissons, et la consommation de poissons a beaucoup chuté dans l'ensemble de la population.

Peut-on en déduire que c'est là un succès de l'éducation environnementale? Non, au contraire. En même temps que le changement d'alimentation, on a vu apparaître un cortège de maladies de l'Occident, comme les maladies cardio-vasculaires et bien sûr, si l'on ne mange plus de poisson, la perte des savoirs et savoir-faire nécessaires à la pêche et d'un certain type de partage et de regroupement social. De plus, comme comme il a été susmentionné, dans la conception des Cris les animaux se donnent généreusement à l'homme. Or toute cette campagne vise à présenter une nature qui, loin d'être généreuse, peut être au contraire mortifère et dangereuse. Il faut donc ajouter à la perte des pratiques alimentaires, aux nouveaux problèmes de santé et à la perte des savoirs une transformation des représentations, qui à son tour pourrait provoquer une transformation de toute une culture.

Ce dernier cas, me semble-t-il, illustre bien la complexité de cette globalisation à laquelle nous accédons. Il nous faut aujourd'hui, si nous voulons étudier ou prôner des pratiques éclairées, nous interroger autant sur la biodiversité que sur la spécificité culturelle. Je me demande si la traduction de "wise practices" en français ne devrait pas se faire plus littérale et reprendre le concept de sagesse avec toute l'ambiguïté qu'il peut y avoir, et intégrer peut-être une vision holistique des relations homme/nature.

Retour au sommaire 4.  Intervention du Dr. Massaër Diallo

Importance de la prise en compte des cultures traditionnelles dans la gestion des écosystèmes littoraux. Cas du Sénégal.

Dans nos sociétés côtières, les agressions de l'écosystème ne sont pas seulement exogènes ou accidentelles. Elles relèvent aussi, dans bien des cas, d'un nouveau rapport des individus et des groupes sociaux à leur environnement naturel. Cela se traduit par une surexploitation désordonnée de certaines ressources naturelles et un déséquilibre dans l'écosystème qui s'avère nuisible aux patrimoines naturels et culturels. C'est le cas des tumulus ou amas coquilliers dont la valeur protohistorique est reléguée par la valeur d'échange du coquillage servant de béton, les sites du patrimoine culturel sont ainsi transformés en carrières d'exploitation de matériaux de construction. Les plages du Cap-Vert sont exposées à la même logique d'exploitation, une fois perdues les règles et valeurs régissant les conduites de l'homme vis-à-vis de son environnement. L'avènement de la valeur d'échange a transformé la nature environnante d'espace culturel en espace économique. Les prélèvements désormais opérés sur cet espace sont régis par une nouvelle culture marchande, qui a relégué l'éthique de la culture traditionnelle dans l'intimité d'un espace sacré domestique restreint ("Xamb-pangool" dans des maisons - aire résiduelle pour le rituel de "Ndëp"). Les marques de la culture sur l'espace et la prégnance des règles de conduite qu'elle déterminait sont très atténuées, voire sérieusement entamées. Les nouvelles règles (législation et recommandations nationales ou internationales sur l'environnement) n'ont que peu d’efficacité sur le comportement des individus et des communautés pour la sauvegarde de l'écosystème. Ces lois et recommandations sont plutôt vécues comme une contrainte sociale et économique à contourner.

Pour agir efficacement sur le comportement et contribuer à la sauvegarde des écosystèmes, il faut une mise en évidence de l'éthique traditionnelle, rendre compte des systèmes de conception et d'organisation du rapport des hommes à la nature. Cette culture traditionnelle survit, par exemple, dans certaines sociétés telles que les lébous au travers de leurs aspects fonctionnels, le "Ndëp" en l'occurrence. Chez les lébous, les sérères mais aussi les autres peuples d'origine côtière, la culture traditionnelle était porteuse d'une éthique qui a longtemps favorisé la sauvegarde de l'écosystème. Sans faire de l'ethnologisme et en interprétant d'ailleurs autrement les faits culturels subsumés par les notions classiques d'animisme, de vitalisme et de totémisme, il est possible en effet de mettre en évidence la présence de la préoccupation et de l'enjeu écologiques dans les sociétés côtières africaines traditionnelles. L'absence d'une vision et d'un rapport conflictuels de celles-ci vis-à-vis de la nature - interpréteé dans l'ethnologie coloniale comme indicatrice de l'inexistence d'une tradition prométhéenne - signifie simplement une autre conception et une réalité différente de la vie. Le rapport nature/culture, pour être fondé sur un impératif de transformation et de production de ressources, n'en est pas moins une relation de continuité. L'espace naturel va être investi par la culture. Il va continuer ou prolonger l'espace social si ce n'est l'inverse (du point de vue des représentations cosmogoniques notamment).

Aussi, si ce qu'on appelle aujourd'hui le "respect de l'environnement" et la "gestion durable des ressources naturelles" à des cas équivalents dans des cultures et sociétés dites traditionnelles (régies par des logiques endogènes et anciennes), c'est parce que ces dernières étaient fondées sur une conception, des règles et valeurs qui impliquaient voire édictaient un rapport harmonieux ou équilibré avec la nature (physique, animale et végétale).

Parmi ces règles et principes fondateurs du respect de la nature il y a :

- la sacralisation de certains espaces et espèces animales et végétales;
- la limitation impérative de l'exploitation de certaines espèces animales et végétales par :
  • un conditionnement rituel ou culturel de leur exploitation et consommation;
  • le développement d'interdits et autres proscriptions amenuisant et annulant la possibilité d'anéantissement de certaines espèces animales.
    Par exemple en pays lébou certaines variétés de coquillages avaient pu ainsi échapper pendant longtemps à la collecte sauvage (Boilat en rend compte dans son ouvrage de 1853).
- une pédagogie du respect de l'environnement naturel par les contes et préceptes transmis pendant les cérémonies initiatiques liées à la circoncision

Cette stratégie traditionnelle de préservation de la nature devait son efficacité au fait qu'elle interpellait réellement les individus et la communauté par leur conscience et comme sujets des principes et valeurs en question. La sacralisation a donné aux valeurs et principes une force et un niveau de prégnance élevée sur les gens, mais la conception même de la vie a joué un rôle fondamental dans le respect traditionnel de la nature. La croyance en une identité ou une continuité entre l'homme et l'animal, entre la société et la nature, fonde le respect sur l'idée de parenté ou d'alliance. Dans les mythes et représentations lébous, on retrouve des imbrications systématiques entres les espaces terrestres et marins. Des pêcheurs noyés sont ainsi censés se retrouver dans un cadre sous-marin à continuer leur vie avec des sirènes et des poissons. Des relations matrimoniales et autres alliances s'y tissent et finissent par déboucher sur un ressurgissement de la descendance de tel ou tel disparu qui vient continuer sa vie dans l'espace terrestre lébou. Même quand la parenté ou l'alliance homme/animal est régie par le secret, elle donne lieu à un savoir qui explique ainsi l'origine ou le fondement de l'ordre ou de la richesse sociale du groupe. C'est le cas du mythe Tyamaba, commun à divers peuples dont les peulhs. Cette culture enseigne l'unité du biotope pour l'homme, l'animal et la plante et finalement postule parenté et consubstantialité entre la société et la nature. La parenté entre les diverses composantes du biotope va impliquer qu'il soit éthiquement édicté des règles et valeurs sauvegardant ce lien. C'est en terme de respect (d'une alliance, d'une parenté) que se pose avec force la conduite des individus dans l'écosystème. La mise en évidence de ces éléments passe par la valorisation et la réactivation non nostalgique de la culture traditionnelle. C'est à ce prix que peut se faire une prise en compte des stratégies endogènes de respect et de sauvegarde de l'environnement. La valorisation et d'abord la mise à jour scientifique de ces stratégies peut être une des conditions de recevabilité réelle des politiques nouvelles et modernes (nationales et internationales) de sauvegarde de l'environnement et de gestion durable des ressources.

Parmi ces politiques possibles, on pourrait promouvoir la mise en place d'éco-musées dans certaines zones (par exemple les Iles du Saloum) où le basculement culturel et économique se traduit par l'emprise de la valeur d'échange sur une économie qui est restée longtemps symbolique. Pour contourner le caractère prédominant de l'économie sur la culture, il faut pouvoir convaincre les populations locales de ce que le gain apporté par le patrimoine culturel des tumulus ou amas coquilliers peut être supérieur à celui occasionné par leur exploitation comme matériaux de construction. L'éco-musée et le tourisme culturel intégré et autogéré peuvent articuler les trois soucis de sauvegarde du patrimoine, de protection de la nature et de gain financier.

Par contre, cette solution pourrait rencontrer l'écueil de la complexification et la stratification sociale des communautés concernées. L'intérêt social et collectif n'y correspond plus nécessairement à celui des leaders sociaux qui la dominent et la gèrent quotidiennement. Ce sont eux qui exploitent les ressources à leur avantage. Cette donnée doit être prise en compte car ce qui paraît être une évolution culturelle et un basculement des valeurs et comportements profite en réalité à des agents sociaux qui la catalysent et en bénéficient. La question culturelle se double ainsi d'un problème social et économique dont il ne faudra pas faire abstraction.

Retour au sommaire 5. Intervention du Dr. E. Charles-Dominique

Nous sommes partis de la formule "Pratiques éclairées" traduction en français de l'expression "Wise practices" (Marie Roué a attiré ensuite l'attention sur un autre sens, celui de pratiques sages ou prudentes).

Les pratiques (en l’occurrence celles ayant un impact environnemental) ne peuvent être éclairées que par des savoirs, lesquels sont toujours liés à des pouvoirs. Les savoirs sont multiples et hétérogènes et s'expriment différemment suivant les groupes d'acteurs et les cultures. Tenir compte de leur diversité demande certes du travail et de la méthode, on s'en est aperçu dans les recherches pluridisciplinaires, mais l'obstacle n'est pas insurmontable quand il existe un projet commun, par exemple une volonté commune d'améliorer l'environnement.

Les savoirs sont moins susceptibles d'éclairer les pratiques quand les idéologies s'en mêlent. Des formes d'obscurantisme peuvent apparaître là où l'on attendait des éclairages. Dans la science: la deep ecology (voir Hervé Le Bras ou Philippe Ost pour une critique) développe des conceptions propres, ethniques, juridiques, etc., à partir de savoirs et considérations scientifiques, destinés plutôt à influencer ou orienter les pratiques dans un sens déterminé plutôt que de les "éclairer".

Les savoirs traditionnels sont-ils toujours "éclairants" au sens de "pertinents", "adaptés aux changements de l'environnement"? Pas toujours : ils peuvent être fragiles. Le système de valeurs des indiens cris (exemple cité par Marie Roué) a été grandement affecté par une campagne de sensibilisation "moderne" aux risques de pollution par le mercure. Quelle que soient les maladresses de cette campagne qui auraient pu être évitées, ceux qui ont été pénalisés, au bout du compte, sont les populations locales qui abandonnent la ressource au lieu de continuer à l'utiliser prudemment. Leurs savoirs traditionnels ne leur ont pas permis de faire face à la perturbation forte de leur système de valeurs par la campagne de sensibilisation, en adaptant leurs pratiques.

Comment reconnaître les "wise practices"? Et qui en décide? Dans le domaine de la pêche, on voit apparaître les "labels verts", attestations portées sur les produits halieutiques et leur capture avec des méthodes respectueuses de l'environnement. Ce mouvement de labellisation est de grande ampleur, poussé à la fois par des mouvements de l'écologie (WWF), par des grands groupes commerciaux (Unilever) et par la FAO. Ce système en voie d'institutionnalisation reviendra à décider des bonnes et mauvaises pratiques environnementales sur la base de normes qui répondent d'abord à la demande d'une clientèle et d'une opinion des pays riches.

A Kayar, les pêcheurs ont mis en place un système très intéressant de contrôle des prises qui est peut-être précurseur d'un véritable système de contrôle endogène des ressources. La récupération commerciale d'une telle initiative pourrait être tout à fait préjudiciable à sa durabilité. "L'éclairage" scientifique devra porter ici sur une étude non partisane des conditions de durabilité d'un système de gestion émergent (sachant que de nombreuses préoccupations, autres qu'environnementales, motivent ces mesures).

La science moderne, de la physique aux sciences sociales en passant par l'écologie, parle autant de complexité, d'incertitudes, que de connaissances acquises, de scénarios et de risques calculés. La rationalité scientifique permet parfois de donner un avis sur la viabilité de certaines pratiques, mais souvent elle ne peut pas prévoir et prouver autant que pourraient le souhaiter les "décideurs" (cette attente n'est-elle pas souvent celle d'une légitimisation de décisions souhaitées?).

Pour éclairer réellement les pratiques, les savoirs doivent être contrôlables et pour cela la meilleure méthode reste leur confrontation. La reconnaissance de la complexité permet d'accepter la légitimité de rationalités hétérogènes, a priori toutes aussi respectables les unes que les autres.

On pourrait considérer comme Wise practices les pratiques compatibles avec une exploitation durable ou viable de biens communs comme des ressources naturelles. Notamment, les pratiques anciennes, diversifiées (susceptibles de se substituer entre elles), seraient de bonnes candidates au statut de Wise practices. En faisant référence à la sagesse des pratiques, la formule Wise practices invite aussi à porter plus d'attention à la diversité des savoir-faire, à leur signification (les pratiques sont aussi "éclairantes" comme l'a dit M. Lesourd), là où la "gestion rationnelle" des années 1950 faisait intervenir le seul calcul d'intérêts économiques.

Parler de Wise practices, c'est donc reconnaître la valeur de certaines pratiques acquises par l'expérience, par exemple en termes de durabilité, qui pourraient servir de "briques" pour mettre en oeuvre un "bon usage" (Larrère) des ressources communes (pour ne pas dire gestion). Cette reconnaissance sera d'autant plus pertinente qu'elle sera contrôlée et élaborée en commun; on saura ainsi comment et dans quel contexte elle s'est élaborée.

Retour au sommaire III. DISCUSSIONS

A la question de A. Kane s'interrogeant sur le niveau à partir duquel un milieu est socialisé, M. Roué répond qu'il n'existe pas de nature naturelle. On rejette de plus en plus cette notion de nature naturelle pour se tourner vers la relation entre une société et la nature. La nature n'est pas seulement naturelle, elle est aussi une construction sociale.

Au niveau du fleuve Sénégal, M. BA s'interroge sur l'alternative entre les grands aménagements et les micro-aménagements pour les populations locales. Les micro-aménagements offrent des possibilités d'amélioration des techniques proches de ces dernières. tout ceci s'inscrit dans le thème plus global de la gestion des ressources. Au niveau de celles-ci, M. Roué constate cependant que l'on déplace des ressources naturelles, de l'énergie..., qui constituent des produits d'exportation qui participent à la globalisation de l'économie.

La discussion s'ouvre alors sur la question des données: comment les acquérir, les traiter, et les mettre à la disposition des décideurs? Comment pourrait-on aborder certains aspects à caractères socio-culturels, les mobiliser, les utiliser en terme de valeurs, de données et surtout comment les traiter et les intégrer à des SIG?

En effet, pour la gestion de la biodiversité, il s'agit d'informations complexes provenant de sources différentes qu'il faut homogénéiser, traiter en un seul système. Comme le note M. Lesourd, les données socio-culturelles ne sont pas forcément quantifiables, elles renvoient à la société en terme d'héritage, de croyances et de représentations par rapport à l'environnement. Les rationalités religieuses ne rejoignent pas par exemple les "nutritionistes". On est confronté à l'incorporation de données "molles" qualitatives dans des tableaux de données au même titre que des données "dures" quantitatives. Par exemple, comme le cite M. Bâ, au niveau de l'équilibre alimentaire, on dispose d'une cartographie des zones à risques basée, entre autres, sur la pluviométrie et le suivi des campagnes agricoles, mais les données socio-culturelles n'apparaissent pas. Il est cependant possible d'intégrer ces dernières dans une base de données. Ainsi Dr. M. Roué cite l'utilisation de SIG et de cartes de gestion du territoire dans les populations de chasseurs du Nord Québec. Cela permet la représentation de données assez fines (incluant des valeurs spirituelles) et offre la possibilité, par comparaison des cartes, d'une analyse au cours du temps. Cette méthode ne rend pas compte de tout, mais propose une vue sur les modes de production.

Le séminaire a pour thème les "pratiques éclairées", traduction utilisée pour le concept anglophone de "wise practices". Une partie du débat repose sur la traduction à donner à ce terme et sur le sens à donner aux "pratiques éclairées". Ainsi, M. Lesourd se demande s'il faut parler de "pratiques éclairées" ou "éclairantes" pour les décideurs (Etats, communautés...) - les groupes de décideurs représentant tous les niveaux hiérarchiques. Si par rapport à ces derniers, on tend vers des "pratiques éclairantes", il faut alors leur présenter des scénarii qui prennent en compte tous les éléments naturels (nappe phréatique), anthropisés (cultures vivrières) et sociétaux (propriétés foncières). Quel que soit le scénario - ou l'option - choisi(e), un côté positif mais aussi un côté négatif apparaîtront. Ces "pratiques éclairées" ne constituent-elles pas une manière pour les scientifiques d'exposer des résultats en termes d'analyse de systèmes en prenant ces mêmes éléments pour voir les conséquences positives et négatives? M. Lesourd propose de faire l'économie du concept de "pratiques éclairantes". Cela rejoint, selon S. Diop, la notion de "Best practices" qui suppose, d’après les scientifiques, d’adopter les meilleures méthodes et stratégies possibles en matière de gestion intégrée et de développement durable.

M. Roué marque une certaine réserve à l’égard du concept de "pratiques éclairantes". Certes la traduction de "wise practices" n'est pas très bonne, mais cette idée apporte une dimension supplémentaire dans le sens d'une gestion durable et participative. L'expression "pratiques éclairantes" au contraire semble nous ramener à une vision plus occidentale, voire technocratique, prônant une action extérieure (qu'elle soit scientifique ou étatique). Alors que l’expression Wise Practices implique des notions de négociations, de recherche de pratiques avisées chez les peuples locaux, pratiques que les scientifiques peuvent éclairer. Ce nouveau concept permet de mettre en avant les différents acteurs. "Wise" signifie sage, on fait donc appel à la sagesse des scientifiques et des politiques mais aussi à celle construite par une culture qui est en transformation. Il faut un vocable qui ne soit pas que celui de Rio mais celui des peuples. On touche ici à l'interdisciplinarité qui, plus que la mise, bout à bout de recherches à différentes échelles, doit être le fait de scientifiques différents qui acceptent de construire ensemble un objet de départ en amont de la recherche.

Selon M. Diallo, l'"éclairage" renvoie à l'obscurantisme. C'est une autre manière d'aborder le problème en observant des traditions qui ne sont pas éclairantes et qui peuvent s'inscrire dans un déséquilibre. Reprenant les propos de M. Roué, il ajoute que "Wise" conduit à évoquer le terme de "Wisdom" et s'interroge sur la place des sagesses endogènes dans la construction d'un savoir scientifique pour l'étude de problèmes sociaux? Selon lui, il ne faut pas avancer - sans réfléchir - dans un cadre interdisciplinaire. De plus, il n'existe pas d'alternative entre une socialisation et une non-socialisation mais plutôt la question: quelle socialisation mettre en oeuvre?

Par exemple, au niveau du fleuve Sénégal, il y a deux socialisations en concurrence, des aménagements et des bouleversements dus aux barrages. On fait face à un problème de globalité du système économique du Fouta qui rencontre une opposition locale. Une socialité culturelle entre en conflit avec une socialité économique qui tend à s'imposer. L'uniformisation des villages due aux déplacements de populations (occasionnés par l'aménagement des terres et le fonctionnement des barrages), et même à une explosion du terroir et une nouvelle territorialité, se met en place sur les cendres de cet ancien terroir.

Trouver un équilibre pour ces populations ne veut pas dire les enfermer dans leurs frontières culturelles mais signifie que ces groupes puissent évaluer la question de l'équilibre. Il ne s'agit donc pas d'une question de gel mais plutôt d'ajustement. Les "Pratiques éclairées" sont donc l'articulation des savoirs; ce qui permet d'aller vers un certain équilibre.

Selon M. Lesourd, une des idées principale de ce séminaire est la question du rapprochement des sciences sociales et de la nature. Il existe un flot convergeant des différentes sciences sociales vers un nouveau corpus où différents courants se nourrissent les uns les autres. Il en va de même pour les sciences de la nature qui se sont ouvertes sur les sciences sociales.

Pour mieux appréhender la notion de "pratiques éclairées", il serait bon de faire un bilan sur les 30 dernières années. Par exemple l'école, qui vers 1975 s'est développée autour de la géographie tropicale (avec J. Gallais), a développé la notion "d'espaces vécus par les populations locales". Elle crée une base de données relatives à la manière dont les populations construisent leur territoire de production à un instant donné, révélant ainsi des pratiques cultuelles qui aboutissent à tels ou tels aménagements. Elle rend compte de l'épaisseur historique sans ouvrir sur l'avenir. M. Lesourd propose la création d'une banque de données qui regrouperait celles des géographes, des ethnologues, des naturalistes..., qui ferait le bilan des pratiques traditionnelles (qualités et défauts). Des universités et des organismes fourniraient le travail de réflexion sur les "pratiques éclairées" à partir de cette banque pour faire une synthèse mobilisante et utiliser l'acquis, mais aussi le terrain.

Cependant, selon L. Djiba, ces notions de "pratiques éclairées" sont réactivées pour des raisons économiques, ce sont des fourre-tout pour parvenir à des compromis et elles apparaissent plutôt comme des slogans. Il vaut mieux amener les populations à prendre en main leur développement en utilisant leurs savoirs et leurs pratiques. Selon lui, il faut mettre en avant la notion d'indicateurs populaires.

Certes, ces indicateurs constituent un élément à prendre en compte, mais selon M. Lesourd, ce ne sont pas les seuls (bien qu'il ne faille pas les exclure). Il y a une quantité de savoirs scientifiques accumulés par les Arabes, les Chinois, les Européens.... L'étude satellitaire est autant utile que les savoirs locaux.

Il y a le problème de la vue mythique de l'équilibre entre les populations et leur environnement, mais il ne faut pas oublier non plus qu’il existe des sociétés destructrices. En effet, les sociétés protégeaient leur environnement en fonction d'une charge fixe de population, mais l’évolution de cette charge (en terme positif ou négatif) se répercute sur l'environnement.

Un co-développement peut se mettre en place - par exemple au niveau du développement du tourisme - qui fait intervenir de multiples acteurs: les populations locales évidemment, l'Etat mais aussi les touristes. Les "Pratiques éclairées" selon M. lesourd, apparaissent comme le concept qui doit permettre de satisfaire les exigences de ces trois acteurs.

L'exemple des amas coquilliers ou tumulus de la région côtière du Saloum offre aux participants un moyen concret d'approcher les "Pratiques éclairées". Pour M. Thiam, il y a une rupture entre les croyances et les pratiques culturelles; les populations sérères ont perdu les origines et le sens de ces dernières qu'ils perpétuent et n'arrivent pas à suivre l'évolution. Il faut une intervention extérieure pour retrouver et comprendre les pratiques anciennes. Comme le note M. Diallo, une dichotomie s'est installée au sujet de ces amas coquilliers. Les sérères savent qu'il s'agit de cimetières installés par des peuples ayant précédé leurs ancêtres. Dès lors, se pose la question du rapport à établir entre ces populations locales et les anciens peuples.

En effet, la parenté est la base du respect, cela permet de reconstruire l'histoire culturelle. On se trouve donc ici sans repère historique, selon J. Sarr, sérère lui-même, on ne sait plus si les sites de tumulus ou d'amas coquilliers constituent des cimetières. E. Charles-Dominique avance ici l'idée de mettre en avant ces tumulus comme des éléments du patrimoine; il ne faut pas chercher à établir une sorte de filiation ancestrale pour les protéger mais plutôt en faire une ressource touristique. En effet, le problème de ces amas coquilliers est qu'ils servent actuellement de carrière.

M. Thiobane trouve ici une voie pour les "pratiques éclairées" en ce sens qu’il ne faut pas obligatoirement interdire l'exploitation des sites comme sources de matériaux mais plutôt associer celle-ci à une récupération des éléments archéologiques et rejoindre l'idée d'économie de M. Diallo. De plus, ces amas coquilliers sont-ils vraiment intéressants pour les archéologues? En fait, comme le relève E. Charles-Dominique, la question à résoudre est celle de la conciliation de certains usages.

Du point de vue de leur valeur patrimoniale, S. Diop estime que certains sites sont uniques à l'échelle de l'Afrique et méritent réellement d'être protégés. On aboutit ainsi à l'idée d'une sélectivité spatiale; ce que M. Lesourd classe parmi les "pratiques éclairées". Aussi, rejoint-on la politique de l'UNESCO qui reconnaît que l'on ne peut pas tout préserver, le problème de ces pratiques consiste à opérer un choix. Dès lors, la question de la conciliation des usages, accompagnée de celle du patrimoine non renouvelable (architectural) et renouvelable, devient incontournable. M. Lesourd propose un début de réponse avec la politique adoptée par les Seychelles où on associe sur l'ensemble du territoire des réserves intégrales, de l'éco-tourisme et du tourisme de masse. Cependant, il ajoute qu'on ne peut évacuer la question des politiques qu'il qualifie de "sombres" et de "non-éclairantes", avec les problèmes de pollution, de gestion foncière inadaptée....

Cependant, M. Bâ soulève le risque d'une confusion sur les ressources naturelles qui ont un rôle sur le long terme. Au-delà de la conservation pour un développement durable, on vise aussi et surtout la satisfaction des besoins des populations démunies, même s'il n'y a pas un désintérêt pour le patrimoine culturel. Malgré tout, M. Diallo relève des situations d'urgence pour ce dernier car le risque d'effacement est présent. Bien qu'admettant l'existence d'une urgence sur la question matérielle, cela ne doit pas selon lui cacher la nécessité de conserver le patrimoine. S. Diop se situe dans une position que l'on pourrait qualifier de médiane, à savoir la notion de patrimoine n'est pas incompatible avec celle de ressources renouvelables ou non, le tout participe d'un certain équilibre.

Pour conclure ce séminaire, on pourrait citer deux interventions. Selon M. Spierenburg, on ne peut pas se borner à des questions de mauvais ou de bons savoirs, mais aussi s'intéresser à des savoirs politiques et économiques (on parle de conciliation des usages et de co-développement; les conflits d'intérêt entre les acteurs restent présents). Ainsi, au dessus de ce débat sur les "pratiques éclairées", il y a celui sur la définition du savoir? On a besoin de réfléchir sur ce qu'est la science, sur ce que sont les savoirs locaux. Dans une même société on trouve des idées et des savoirs différents qui ont des histoires spécifiques. Enfin, selon M. Roué, au-delà de la définition du savoir se pose une question politique, l'existence de lobbies de plus en plus puissants (rejoignant ici le thème précédent soulevé par les conflits d'intérêt). Certes, les savoirs locaux sont vastes et parfois diffus et inadaptés, mais pour la première fois, au lieu de s’adresser à l'Etat, aux scientifiques et aux gestionnaires, on a recours aux locaux. La revendication d'un pouvoir décisionnel des peuples émerge, ils recherchent un rôle d'acteur principal avec l'idée d'une co-gestion. Il en ressort donc une question politique et une volonté d'autonomie.

Parler de sociétés traditionnelles relève souvent, selon M. Roué, d'une simplification. Elles ont une histoire et elles peuvent et doivent évoluer: elles savent en général recevoir la technologie moderne sans que leurs savoirs se dissolvent dans celle-ci. Bien au contraire il y a transformation et inclusion de cette modernité.

Retour au sommaire CONCLUSION

Suite aux trois communications et hormis une première approche des relations homme-nature longuement abordée, une question non moins importante est ressortie: celle de la manière de s'approprier des données qualitatives, dites molles, au même titre que des données quantitatives afin de pouvoir les intégrer dans les bases de données. On se trouve confronté à des difficultés, si ce n'est un obstacle, à introduire des facteurs socio-culturels dans des projets d'aménagements, par exemple, ou encore de gestion. Les "pratiques éclairées", traduction la plus couramment utilisée pour le concept de "wise practices", pourraient apparaître comme une réponse à ces problèmes. Cependant, cette traduction ne satisfait pas tout le monde car elle ne permet pas de bien clarifier ce concept.

Doit-on tendre vers la notion de "pratiques éclairantes" ou de "best practices"? On cherche ce qui est le mieux en prenant en compte tous les éléments, y inclus les aspects négatifs. Ainsi se situe-t-on ici plus dans une perpective de conciliation des usages. Doit-on par ce concept mettre en oeuvre une négociation, doit-on en appeler à la sagesse non seulement des politiques, des scientifiques, mais aussi, et surtout pour certains, à la sagesse des peuples? parler de négociation sous-entend l'existence de conflits. Le développement durable, dont les "pratiques éclairées" pourraient constituer un outil pour sa mise en oeuvre, est confronté à des oppositions liées à l'économie, à la politique... Il met en scène le conflit d'une socialité culturelle et d'une socialité économique -- ce dernier tendant à s'imposer. Le concept de "wise practices" pourrait donc apparaître comme le produit de l'interdisciplinarité, de la rencontre des sciences sociales, des sciences économiques et naturelles... Comme l'écrivent SPONSEL, NATADECHA-SPONSEL, P. "deux paradigmes habituellement divergents -- les lettres et les sciences -- ont convergé ces dernières années, vers un même point". Cela passe par la conciliation d'un pragmatisme scientifique, d'une vision par trop scientiste et d'une vision plus humaine et plus romantique, même si l'image des savoirs locaux résultant d'une harmonie homme-nature doit être dépassée.

Cependant, l'utilisation du concept de "pratiques éclairées" soulève encore quelques questions. Qu'entend-on par le savoir ou les savoirs locaux? Un premier élément de réponse pourrait être la constitution d'une banque de données puisant ses sources dans de multiples disciplines (géographie, anthropologie, sociologie, biologie...) pour faire un bilan des pratiques traditionnelles avec leurs qualités et leurs défauts. Enfin, les "pratiques éclairées" apparaissent comme une question de ressources, de savoir et de pouvoir.

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