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Chapitre
21
: Les arts en Afrique a l'époque de la domination
coloniale
Wole Soyinka
En février 1976, au
Nigeria, un homme était arrêté à un barrage de police entre Ibadan
et Lagos. Il transportait avec lui deux sacs pleins de sculptures
de bronze et de bois qu'on le soupçonnait d'avoir volées bien qu'il
affirmât en être le propriétaire. Renseignements pris, l'homme disait
bien la vérité. Récemment converti à l'islam, il vivait et travaillait
à Ibadan dans un centre communautaire. Les effigies sculptées des
divinités yoruba qu'il transportait avaient été amenées à Ibadan,
comme tant d'autres, par des travailleurs migrants pour la satisfaction
des aspirations spirituelles de ces artisans, petits commerçants,
fonctionnaires et autres travailleurs migrants dans leur séjour
provisoire. Mais le chef de la communauté, s'étant converti à l'islam,
entreprit à son tour de convertir ses voisins. Converti à son tour,
le suspect s'entendit signifier que les symboles de son ancienne
croyance devaient disparaître pour permettre au centre communautaire
de devenir une demeure digne de la présence spirituelle d'Allah.
Incapable d'envisager de détruire ces objets, il résolut de les
ramener dans son village, leur lieu d'origine, où ils ont été depuis
réinstallés.
Cet incident constitue
un parfait exemple de l'évolution des formes culturelles et de leur
manifestation concrète et, en même temps, de la survivance, voire
du renouvellement, des valeurs culturelles face à certaines formes
de domination, qu'elles revêtent un aspect religieux ou plus nettement
social. Ce qui restait vrai en 1976 était encore plus courant au
cours de cette période particulièrement dramatique de domination
extérieure de l'Afrique qui vit la soumission de tout un peuple,
de son organisation sociale et de ses modes de comportement économique
et artistique à des stratégies d'exploitation maximale par les intérêts
étrangers. La traite des esclaves avait intensifié les guerres intestines
pendant plus de deux siècles, causant des ravages culturels d'une
ampleur sans précédent. Les expéditions punitives des forces coloniales,
l'intolérance et l'incompréhension des missionnaires, tout cela
avait profondément perturbé la vie culturelle du continent. Bien
entendu, les différences dans les méthodes de domination étrangère
et dans les rapports avec la population africaine inspiraient aux
Africains déplacés ou suscitaient de leur part des réactions culturelles
différentes. On considère en général que le colonialisme a connu
en Afrique sa forme la plus brutale dans les colonies belges et
portugaises ainsi que chez les colons britanniques dAfrique
orientale, favorisant l'apparition d'un type d'Africain qu'on peut
vraiment qualifier de personne déplacée au sens le plus littéral
du mot. La pénétration arabe est unique en son genre, car elle présente
l'ambiguïté d'un expansionnisme qui a néanmoins laissé de très fortes
empreintes sur le paysage culturel. De toute façon, l'impression
qu'on retire de cette période est celle d'une résistance ; voire
d'une vitalité accrue des formes et des valeurs culturelles authentiques
des populations autochtones.
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