|
|
|
Chapitre
21
: Les arts en Afrique a l'époque de la domination
coloniale
Wole Soyinka
L'architecture
africaine
Pour qui ne se contentait
pas d'un regard distrait, le plan, l'extérieur et l'intérieur de
quelques-unes des cases traditionnelles les plus harmonieuses révélaient
l'existence d'un génie architectural de la population indigène capable
de s'exprimer dans des formes concrètes et savantes contrastant
de façon marquée avec la disposition uniformément rectiligne des
habitations des Africains enrégimentés dans les plantations belges
et françaises (tout particulièrement). André Gide donne, à juste
titre, une description détaillée de ces cases dans son Voyage
au Congo (1927) :
" La case de Massa
ne ressemble à aucune autre, il est vrai ; mais elle n'est pas seulement
"étrange" ; elle est belle ;et ce nest
pas tant son étrangeté que sa beauté qui émeut. Une beauté si parfaite,
si accomplie, qu'elle paraît toute naturelle. Nul ornement, nulle
surcharge. Sa pure ligne courbe, qui ne s'interrompt point de la
base au faîte, est comme mathématiquement ou fatalement obtenue
; on y suppute intuitivement la résistance exacte de la matière.
Un peu plus au nord, ou au sud, l'argile, mêlée à trop de sable,
ne permettra plus cet élan souple, qui s'achève sur une ouverture
circulaire, par où seulement l'intérieur de la case prend jour,
à la manière du panthéon d'Agrippa. A l'extérieur, quantité de cannelures
régulières, où le pied puisse trouver appui, donnent accent et vie
à ces formes géométriques ; elles permettent d'atteindre le sommet
de la case, souvent haute de sept à huit mètres ; elles ont permis
de la construire sans l'aide d'échafaudages ; cette case est faite
à la main comme un vase ; c'est un travail non de maçon, mais de
potier...
" A l'intérieur
de la case règne une fraîcheur qui paraît délicieuse lorsqu'on vient
du dehors embrasé. Au-dessus de la porte, semblable à quelque énorme
trou de serrure, une sorte de columbarium-étagère, où sont disposés
des vases et des objets de ménage. Les murs sont lisses, lustrés,
vernissés. Face à l'entrée, une sorte de tambour haut, en terre,
très joliment orné de motifs géométriques en relief et en creux,
peints en blanc, en rouge et en noir : ce sont des coffres à riz.
Leur couvercle de terre est luté avec de l'argile ; le dessus, complètement
lisse, semble une peau de tambour. Des instruments de pêche, des
cordes et des outils pendent à des patères ; parfois, un faisceau
de sagaies, un bouclier en jonc tressé. Dans un demi-jour de tombe
étrusque, la famille vit là, durant les plus chaudes heures du jour
; la nuit, le bétail vient la rejoindre : boeufs, chèvres et poules
; chaque bête a son coin réservé, et tout reste à sa place, tout
est propre, exact, ordonné. Aucune communication avec l'extérieur,
aussitôt que la porte est close. On est chez soi..." (2)
Si l'on ne saurait
prétendre que toutes les habitations africaines de l'époque pouvaient
susciter les mêmes élans lyriques chez le voyageur, on peut regretter
que les urbanistes de l'époque aient si rarement jugé bon de s'inspirer
des leçons structurales de cette architecture traditionnelle.
On continuait à développer
les villes soit comme des copies ou des adaptations du modèle fourni
par l'urbanisme européen, soit, comme nous l'avons déjà dit, selon
un plan rigide en damier qui contribuait à dépersonnaliser l'Africain
et à étouffer sa sensibilité communautaire. Il faut néanmoins reconnaître
que des logements traditionnels réussissaient à s'insérer entre
les structures étrangères qui commençaient à envahir le paysage.
Même au coeur intensément urbanisé des principales villes du Congo
belge (actuelle République démocratique du Congo), du Sénégal, de
la Gold Coast (actuel Ghana), du Nigeria, de l'Angola, etc., des
quartiers traditionnels datant du xixe siècle subsistent encore,
dominés par la masse des bâtiments en béton. Ils ont en général
pour centre le puits communautaire. Une véranda circulaire ou rectangulaire
donne sur une cour ; un certain nombre d'habitations familiales
sont abritées par un toit commun et disposent d'un système d'évacuation
qui rassemble et évacue les eaux usées dans les égouts à ciel ouvert
des rues principales. Même lorsqu'il s'agit de maisons de plus d'un
étage, l'organisation de l'espace et les rapports entre les plans
révèlent les même qualités libératrices. A cet égard, la contribution
de ceux qui, du Brésil, rentraient en Afrique a été immense. Jusque
dans les petites agglomérations de l'intérieur, des cas isolés d'arrêt
ou de développement de l'architecture traditionnelle à partir de
cette période donnent encore aujourd'hui une impression de frustration
devant ces réalisations où la créativité se manifeste sous son aspect
le plus immédiat et le plus utile. Les villes africaines modernes
nous rappellent en permanence que leur environnement n'a jamais
été modifié selon les voeux de l'habitant, mais au gré des colonisateurs,
avec toutes les conséquences aliénantes que cela comportait et qui
se firent sentir même dans la production d'autres formes d'art,
influencées par l'urbanisme, telles que la peinture murale, la sculpture,
la musique, etc.
2. A.
Gide, 1930, p. 217-218.
|