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Chapitre
21
: Les arts en Afrique a l'époque de la domination
coloniale
Wole Soyinka
La musique africaine
La musique populaire
africaine authentique continue à nous rappeler la place indiscutée
de ce moyen d'expression comme source de régénération de la volonté
culturelle du continent. Les " salons " ont joué à cet
égard un rôle équivoque, à quelques exceptions près, la musique
a connu sur la côte de l'Afrique occidentale le même sort que dans
les parties de l'Afrique australe avec lesquelles la civilisation
européenne a eu des contacts de plus en plus étroits pendant le
dernier quart du siècle. Le processus était le même : la responsabilité
d'éduquer les " indigènes " était laissée aux missionnaires
qui créaient des écoles et, usant de la carotte et du bâton (avec
interventions plus ou moins sporadiques des corps expéditionnaires),
des appâts commerciaux, outre diverses démonstrations irréfutables
du niveau culturel supérieur des prosélytes, n'avaient aucun mal
à les remplir de jeunes élèves, dont l'état d'esprit allait de l'enthousiasme
à la réticence.
Il est inutile de revenir
sur l'enseignement dispensé à cette moisson d'enfants ; en revanche,
on aurait tort de s'imaginer que le processus de réorientation culturelle
s'appliquait uniquement aux élèves scolarisés. Du Cap à la Gambie,
seuls les détails différaient :
" ... deux musiciens
du Natal, M. Ganney et M. A. E. Rollands, ayant formé un choeur
zulu comprenant quatorze membres, leur avaient appris à chanter
des glees (chants à trois ou quatre parties), des canons
et des ballades d'Angleterre à la place des chants indigènes. La
qualité de leur interprétation fut jugée assez satisfaisante pour
justifier une tournée de concerts en Afrique du Sud et, plus tard,
en Angleterre. Là, cinq au moins des membres du choeur le quittèrent
et tombèrent dans le discrédit en acceptant les salaires plus alléchants
des music-hall londoniens. On ne sait rien d'autre du choeur zulu
de 1892, mais ce fut le précurseur des nombreuses chorales africaines
qui ont donné depuis d'excellentes interprétations d'oeuvres européennes.
" (3)
Il y a probablement
un lien entre ce qui précède et le fait que, deux ans auparavant,
le public de Durban avait été mis en appétit d'exotisme musical
par l'invasion d'une troupe de chanteurs noirs des Etats-Unis dAmérique
qui l'avait charmé par ses " interprétations a capella de
rengaines à succès comme My old Kentucky home, Old Black
Joe, Jingle bells... et surtout par la richesse des voix noires
authentiques après tant d'imitations médiocres ". (4)
L'auteur ne se rendait
manifestement pas compte de l'ironie de la chose à en juger par
ces lignes que lui avait déjà inspirées la carrière musicale d'un
autre habitant de Durban :
" L'activité musicale
de William Swift s'étendait à la musicologie et, à ses moments perdus,
il allait dans les kraals zulu écouter les chants indigènes
qu'il interprétait ensuite sur le violon qui l'accompagnait dans
toutes ses pérégrinations. Il donnait des concerts où il chantait
quelques-uns des vingt-quatre airs qu'il avait ainsi recueillis,
crûment désignés sous le nom de "chansons cafres". "(5)
Les " chansons
cafres " interprétées par W. Swift devant d'élégants auditoires
européens dans les salons de Durban étaient bien entendu chantées
à la même époque dans des conditions matérielles, spirituelles,
économiques et sociales on ne peut plus différentes. Chez les Kuyu
d'Afrique centrale les chants de ce type servaient à invoquer le
principe vital de la communauté, à l'occasion de cérémonies comme
celles des semailles et de la moisson, ou des rites de mort et de
fécondité. (Il y a évidemment tout lieu de croire que peu d'Européens
ont réussi à recueillir les authentiques chants vraiment sacrés
de ces populations.) Mais ce qui nous intéresse ici, cest
le rôle et la fonction sociale de la musique, car c'est elle qui
permet, mieux que n'importe quelle autre forme d'expression artistique,
d'appréhender immédiatement la réalité culturelle vécue d'un peuple
(6). Lorsque les Kuyu, par exemple, exécutaient
sans interruption du crépuscule à l'aube une série de chants, de
danses et de mimes symboliques aux funérailles d'une paysanne réputée
pour son habileté exceptionnelle à cultiver le manioc, on était
en présence d'une affirmation de la continuité de la vie, voire
d'une évocation concrète de la survie économique à l'intention des
vivants. Les gestes et les paroles avaient pour but délibéré de
transmettre aux vivants la science magique de la défunte ; en même
temps, une explosion vocale et gestuelle induisait une catharsis
de la communauté tout entière, la purgeait de son chagrin et lui
donnait des forces pour lui permettre de continuer à lutter pour
sa survie. Cette musique allait au-delà de simples "chansons".
La musique contribuait
également à la compréhension de ce qui est profond et mystérieux.
Sa soeur jumelle, l'éloquence, a toujours constitué dans toutes
les communautés un moyen privilégié de communication officielle
et sociale, notamment pour ce qui touche à la politique et à la
justice. Il n'est pas besoin de rappeler son importance dans la
guerre. En revanche, on peut considérer que la combinaison de musique
et d'éloquence dans le cadre de structures judiciaires formelles
constitue une autre caractéristique des cultures où la musique n'est
pas un phénomène social isole, mais une activité intégrée. Les Idoma
du nord-est du Nigeria avaient coutume d'utiliser dans leurs plaidoiries
une procédure semi-chorale à caractère essentiellement théâtrale.
Sur un fond constitué par les répons du choeur, les parties présentaient
leurs arguments comme de véritables acteurs, sortant tour à tour
de l'arrière-scène semi-circulaire constituée par l'assistance pour
s'y replonger à nouveau. Les gestes étaient d'une théâtralité délibérée,
pleinement calculés, même pour les effets les plus incongrus. Le
procès pouvait durer de deux jours a une semaine. Chez les Watutsi,
les litiges impliquaient le même recours aux techniques théâtrales.
A. Merriam décrit une scène typique de l'attitude du peuple bambala
vis-à-vis d'une puissance coloniale omniprésente qui réunissait
progressivement dans ses mains tous les leviers de commande de la
société.
Cette réalité contemporaine
s'exprimait de diverses manières dans le répertoire culturel sans
qu'elle puisse jamais compromettre le fonctionnement de l'expression
artistique :
Premier plaideur.
J'étais chez moi et j'aurais
aimé y rester. Mais il est venu et veut discuter l'affaire en public.
Alors j'ai quitté ma maison et c'est pourquoi vous me voyez ici.
[Chanté] " Je suis comme un grillon. J'aimerais chanter, mais
le mur de terre qui m'entoure m'en empêche. Quelqu'un m'a fait sortir
de mon trou, alors je vais chanter. " Discutons la chose, mais
lentement, lentement, autrement il nous faudra aller devant le tribunal
des Blancs. Tu m'as forcé à venir. Quand le soleil sera couché nous
serons encore en train de discuter, [Chanté] " Je suis comme
le chien qui reste devant la porte jusqu'à ce qu'on lui donne un
os. "
Deuxième plaideur.
Personne ne peut aller dans
deux directions à la fois. Tu as dit ceci et cela. L'un des deux
est forcément faux. C'est pourquoi je t'attaque. [Chanté] "
Un voleur parle à un autre voleur. C'est parce que tu es mauvais
que je t'attaque. " (7)
Il faut certes faire
la part des tendances à romancer, a se laisser aller à des extravagances
d'ordre ethnique et à d'autres formes de sentimentalité et de préjugé,
mais on ne peut nier la place de la musique dans la vie des peuples
africains. Selon un musicien shona contemporain : " Une grande
partie de l'histoire de l'Afrique nous a été transmise [...] par
le chant. Quand on joue de la mbira et qu'on chante, on voit
se dérouler les scènes des temps révolus et les figures vagues et
entourées de rêve du passé se précisent à notre époque moderne.
On peut presque voir ses ancêtres revenir clopin-clopant parmi les
vivants ..." (8)
Ce qu'on a écrit sur
le griot des sociétés malienne, sénégalaise, gambienne et guinéenne
non pas seulement en tant qu'animateur des festivités, mais aussi
en tant que témoin, historien et porte-parole culturel vaut largement
aussi pour le musicien shona, dont l'instrument, la mbira (autre
nom de la senza) a inspiré les observations que nous venons
de citer. Le griot est abondamment célébré dans l'épopée écrite
par un Noir américain descendant d'esclaves qui est retourné en
Gambie il y a moins de dix ans pour tenter de retrouver la trace
de ses ancêtres (9). Si l'on passe du domaine du
griot, dans l'ouest du Soudan, à l'Afrique centrale et australe,
on y retrouve son équivalent, mais l'épopée de la survie y prend
un caractère encore plus violent et instable. Même en Afrique australe,
où elles s'inscrivaient pourtant dans le cadre de l'épopée des bâtisseurs
d'empire, avec tout son cortège d'épisodes belliqueux et violents,
les cinquante années du tournant du siècle furent particulièrement
agitées et marquées par maint bouleversement brutal pour les populations.
La mbira a survécu
à ce processus d'émiettement culturel ; elle est même parvenue à
créer chez ses adeptes une identité de culture avec tout un système
de stratifications sociales du religieux et du profane. Les pérégrinations
forcées des Shona entre Le Cap et l'Afrique centrale ont notamment
eu pour conséquence qu'il est maintenant difficile de décider dans
quelle mesure leur instrumentation musicale - voire les fonctions
sociales de leur musique - a été introduite dans les pays voisins
(le Mozambique, la Rhodésie du Nord [actuelle Zambie], le Tanganyika
[actuelle Tanzanie], les deux Congo [actuelles République démocratique
du Congo et R. P. du Congo], et l'Ouganda) où la pratique de cet
instrument était fort répandue, plutôt qu'en Rhodésie du Sud où
la plupart des Shona ont fini par se concentrer au tournant du siècle.
Ce qui est certain, c'est que la culture centrée autour de la mbira
est devenue le trait d'union des populations dispersées et a
survécu à leur fragmentation incessante et intensive.
Les Shona considéraient
la mbira comme un don du grand esprit ancestral Chaminuka
qui était, semble-t-il, un personnage royal historique du début
du début du xixe siècle. La musique faisait partie intégrante
de la vie sociale, qu'elle avait pénétrée au point de devenir l'accompagnatrice
indispensable de diverses activités telles que les guérisons, les
mariages, les funérailles, les labourages, les accouchements, les
rites initiatiques et une foule dautres événements. On croyait
que linstrument lui-même était " capable de projeter
ses sons vers le ciel et d'établir un lien avec le monde des esprits
", créant donc un lien entre les activités et les pensées des
vivants et l'esprit des ancêtres.
Ceux qui en jouaient
étaient sédentaires ou ambulants ; ils ne se produisaient pas toujours
sur invitation, mais on cite le cas de joueurs de mbira célèbres
engagés et se rendant en des lieux distants de centaines de kilomètres
soit en raison de leur réputation, soit parce qu'on jugeait que
leur style était le mieux adapté à un objectif précis - en général
l'entrée en transe d'un médium. On peut constater que cela a permis
de maintenir, par-delà les frontières géographiques, la cohésion
culturelle d'une communauté. Les cérémonies mbira qui duraient
toute la nuit et débutaient Par l'entrée en transe du médium pour
se poursuivre par des activités récréatives à caractère purement
social telles que la danse, le chant, les récitals poétiques (y
compris la comédie) et le mime ont été qualifiées à juste raison
de " long voyage communautaire au bout de la nuit ". Sorti
de son état de transe, le médium pouvait aussi prononcer des jugements
sur des différends et donner des conseils sur les questions d'intérêt
commun - semailles, récoltes - et même sur la politique.
Sous ses multiples
formes, la mbira constitue un précieux indicateur de l'évolution
interne des cultures musicales de l'Afrique. L'instrument de base,
une caisse de résonance avec des cordes pincées qui emprunte à la
calebasse sa forme classique, présente naturellement des dizaines
de variantes. La forme principale est la mbira huru dzadzima
considérée comme la " mbira de tous les ancêtres ",
étant l'instrument du grand ancêtre Chaminuka lui-même. C'est sous
cette forme que l'instrument fut introduit au Transvaal par les
Shona pendant l'exode des Ndebele vers le Sud à la fin du xixe siècle,
peu avant qu'ils soient refoulés au Nord par le début de la pénétration
européenne vers l'intérieur. La même version était utilisée par
les Venda et les Lemba en Afrique du Sud et par l'ethnie Karanga
de la partie méridionale de la Rhodésie du Nord au cours de la même
période. En gros, la dzadzima a dû connaître une prééminence
d'au moins un demi-siècle étant donné qu'elle a été décrite pour
la première fois dans un dessin publié par Charles et Davis Livingstone
en 1865.
Toutefois, au début
du xxe siècle, un culte rival, le mashawe, utilisant la version
njira de la mbira, fit son apparition au pays des
Shona. En moins d'une décennie, cette version avait commencé à supplanter
l'autre. Fréquemment accompagnée de tambours et même de flûtes,
la njira commença à connaître une certaine préférence, en
particulier lors d'événements tels que les mariages, les naissances,
etc. Les adeptes des deux écoles étaient même désignés par le nom
de leurs instruments respectifs - les Vambira pour les adeptes de
la dzadzima, les Njanja pour ceux de la njira. A cette
division ethnique finit par correspondre une répartition géographique,
affectant de façon subtile le comportement social, mais sans rompre
l'unité culturelle des adeptes de la mbira.
Les témoignages des
missionnaires comme ceux des explorateurs confirment la qualité
de l' " émotion " collective suscitée par la mbira.
Ils comparent le son de l'instrument à celui de la cithare,
du clavecin et de l'épinette. (10) D'après des
témoignages similaires, le chant n'est pas sans évoquer l'ambiance
affective du fado nostalgique des colons portugais en Amérique
du Sud. Quelle que soit la langue, il semble que l'expérience de
l'exil produise des correspondances musicales identifiables.
A la différence de
beaucoup d'autres formes de musique sociale africaine, la mbira
n'était pas une musique de cour, mais une véritable musique
du peuple, de l'ensemble de la communauté dispersée. Le respect
dont jouissaient ses exécutants au sein de la communauté et l'appréciation
dont leur art était l'objet s'expliquent parce qu'ils étaient considérés
comme les médiateurs artistiques auprès de l'autre monde et que
leur disponibilité et leur compétence en avaient fait le symbole
de la cohésion ethnique au cours d'une période de violents bouleversements.
Et ces musiciens étaient à ce point maîtres de leur art qu'en dépit
de leur hostilité initiale prévisible, les missions elles-mêmes
finirent par être gagnées. Au cours des années 1920, les instruments
de type mbira commencèrent à faire une timide apparition
dans les orchestres religieux de Rhodésie du Sud. Des compositions
à caractère expérimental, basées sur des mélodies de la mbira,
s'étaient insinuées dans les festivals saisonniers des missions
et le temps était révolu où les écoliers étaient certains d'être
expulsés si on les surprenait à jouer de l'" instrument du
diable " aux récréations.
Que ce soit dans le
cadre de la mission ou en dehors, il n'en demeure pas moins que
le rôle d'intégrateur social de la musique est resté l'aspect le
plus caractéristique de la vie culturelle du continent africain.
Intercesseur spirituel ou amuseur, historien, voire courtisan au
service d'une classe privilégiée, le musicien jouait un rôle culturel
essentiel.
3. G.
S. Jackson, 1970, p. 117.
4. Ibid.
5. Ibid., p. 50.
6. J. H. Nketia,
1975, p. 21-24.
7. Recueilli par A. P. Merriam, cité dans : R.
Brandel, 1961, p. 39-40.
8. E. Majuru, cité dans : P.
Berliner, 1978, p. 133.
9. A. Haley, 1976.
10. P. Berliner,
1978, p. 41
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