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Chapitre
21
: Les arts en Afrique a l'époque de la domination
coloniale
Wole Soyinka
Les arts du spectacle
Les arts du spectacle
étaient le plus souvent un prolongement ou une illustration de la
musique ; certains des exemples précités montrent très bien combien
il est difficile de délimiter ces deux formes d'art. Toutefois,
l'évolution des formes théâtrales au cours du XIXe siècle au contact
d'influences extérieures illustre bien mieux que celle de la musique
comment on passe d'un mode traditionnel à des modes adaptés. On
voit ainsi naître sur la côte d'Afrique occidentale une véritable
dramatisation, déplaçant formes et lieux sous les assauts conjugués
des interdits islamiques et de l'évangélisation chrétienne, celle-ci
renforcée à son tour par l'influence des anciens esclaves rapportant
en Sierra Leone et au Liberia les formes du spectacle, les manières,
les valeurs, les coutumes et les idiotismes de leurs pays d'exil.(11)
Le théâtre professionnel
- forme séculière issue des représentations avec masques pour les
rites funéraires des rois - était chose admise dans le vieil empire
oyo du Nigéria, durant tout le XIXe siècle. La désintégration de
l'empire sous les coups des Peul venus du Nord et les ravages causés
par la guerre civile avec les vassaux rebelles du Sud eurent pour
effet simultané la dispersion des troupes professionnelles dans
le Sud et au-delà des frontières du Dahomey (actuel Bénin) et leur
disparition dans leur lieu d'origine. Les musulmans victorieux interdirent
la plupart des formes de spectacle théâtral et, tout particulièrement,
celles associées aux fêtes des ancêtres où la figure humaine était
représentée, ce qui est défendu par la religion musulmane.
Les bouleversements
politiques dans l'empire oyo, où les troupes théâtrales avaient
joui de la protection qu'offrait une monarchie stable, ne favorisèrent
pas longtemps la diffusion (et la sécularisation) du théâtre. Déjà,
les missionnaires avaient commencé à progresser vers le Nord depuis
leur premier point d'appui sur la côte, précédant en général de
peu les entreprises commerciales appuyées par la force militaire.(12)
Les missionnaires parachevèrent l'entreprise de l'islam en interdisant
à leurs fidèles de participer à quelque culte que ce soit. Or les
compagnies théâtrales étaient gérées comme des guildes familiales,
où secrets de métier et rites initiatiques étaient monnaie courante
; les thèmes aussi étaient strictement traditionnels - autant de
raisons pour assimiler le théâtre à un culte sinistre et diabolique.
Les missionnaires chrétiens, à l'instar des musulmans, ne se contentèrent
pas d'interdire uniquement les représentations : tout comme la mbira
en Afrique australe, les instruments associés aux arts théâtraux
furent strictement interdits. Il se créa ainsi un vide que vint
occuper la culture des anciens esclaves. La traite avait contribué
à la conversion religieuse de la côte occidentale dans le même temps
qu'elle portait atteinte à la vie culturelle. Les missions et leurs
sphères d'influence, tout comme en Afrique australe, garantissaient
une certaine sécurité au même titre que la soumission au seigneur
musulman, avec pour prix inévitable le renoncement à tout art authentique.
Le cycle de substitution culturelle s'achevait ; après avoir brisé
la vie culturelle de la population, l'esclavage moribond ramenait
avec les expatriés une nouvelle culture destinée à remplacer l'ancienne.(13)
Mais la victoire ne
fut pas si simple. Le théâtre " païen " résista aux assauts
et, non content de préserver ses formes propres, se transforma délibérément
en base de résistance à la culture chrétienne. Il s'était révélé
si résistant qu'il participa sous diverses formes aux expériences
tentées par l'élite coloniale pour se doter d'un théâtre signifiant.
Car, dans le dernier quart du XIXe siècle, la côte occidentale se
trouvait soumise à l'influence artistique des exilés christianisés
qui revenaient, confiants dans la supériorité de la culture qu'ils
avaient acquise et impatients de prouver au colons blancs qui dominaient
désormais leur existence que les Noirs étaient capables non seulement
d'accueillir, mais encore de pratiquer l'art raffiné des Européens.
Il en résultat une heureuse complication : en dépit de cet effort
conscient par lequel ils se coupèrent culturellement des populations
indigènes de l'arrière-pays, celles-ci demeurèrent " confortablement
et fermement attachées à leurs propres coutumes et institutions".(14)
Les nouvelles formes
théâtrales (euro-américaines) dues essentiellement à l'initiative
d'expatriés revenus au Libéria, au Sénégal et en Sierra Leone se
diffusèrent d'Ouest en Est, s'enrichissant à mesure d'apports nouveaux.
La forme abâtardie de vaudeville des " Nova Scotians ",
comme se désignaient eux-mêmes les anciens exilés de la Sierra Leone,
après avoir remporté un succès durable le long de la côte, devait
connaître, par suite de sa diffusion vers l'Est en Gold Coast, au
Dahomey et au Nigeria, une transformation tant dans sa forme que
dans son contenu. Il n'est pas exagéré d'affirmer que dès les premières
années du XXe siècle, une forme de spectacle entièrement nouvelle
était née en Afrique occidentale : la concert party, issue
des spectacles " de bon ton " destinés à la classe moyenne
des villes (15); c'étaient des farces rudes et
même paillardes généreusement assaisonnées de chants de débardeurs,
le tout édulcoré à l'intention des membres de l'aristocratie coloniale
des centres administratifs qui se trouvaient dans le publie.
Des " académies
" se formèrent pour donner des concerts sur le modèle du music-hall
victorien ou du vaudeville américain. Les églises chrétiennes organisèrent
leurs propres représentations et la mode finit par gagner les écoles-concerts
pour la distribution des prix, pour la visite du chef de district,
pour l'anniversaire de la reine Victoria, etc. Les missionnaires
noirs ne voulurent pas être en reste - le révérend Samuel Ajayi
Crowther a laissé un exemple fameux de prélat noir protégeant, de
façon remarquable, et encourageant cette forme d'art, cependant
que le révérend James Johnson transformait la fameuse église Breadfruit
de Lagos en un véritable théâtre (16). Ceux qui
revenaient du Brésil apportaient le parfum exotique et cependant
familier d'une musique qui trouvait un écho spontané dans les mélodies
traditionnelles de la côte occidentale et du Congo, car la répression
dans les villes n'avait pas été assez longue pour les faire totalement
oublier. Au tournant du siècle et dans les premières décennies du
xxe siècle, la Noël et le Nouvel An étaient l'occasion d'organiser
dans les rues de Freetown et de Lagos des spectacles faisant penser
aux fiestas d'Amérique latine, et dont la caretta, espèce
de mascarade satyrique (17), semble avoir été
la forme la plus durable.
Cependant, les tenants
du nationalisme culturel ne cessaient de lutter contre le danger
de subversion totale par des formes importées. (18)Une
fois de plus, cette résistance s'appuya sur la religion et ses institutions.
Le caractère inacceptable des excès de l'impérialisme culturel chrétien,
tels que l'interdiction des instruments et airs africains dans une
église " universelle ", finit par provoquer la dissidence.
A partir de 1882 et jusqu'au début des années 1930, on assiste à
une prolifération de mouvements sécessionnistes inspirés par le
désir d'adorer Dieu selon le mode culturel pratiqué par les ancêtres.
(19) C'est alors que s'instaure en Afrique occidentale,
et en particulier à Lagos, une tradition unique d'" opéra "
qui commence avec des cantates religieuses et qui passe par la dramatisation
d'épisodes bibliques avant d'affirmer son indépendance avec l'abandon
des thèmes religieux et la constitution progressive de troupes professionnelles
itinérantes. Ce processus est le même que celui qu'a connu le théâtre
Adbegijo, alors temporairement en veilleuse : issue des rites funéraires
sacrés des Alasin de l'empire oyo, il était devenu divertissement
de cour avant d'acquérir une existence indépendante et d'élargir
sa base géographique. Entre les grands concerts de musique classique
et de chansons folkloriques anglaises donnés par l'" Académie
" dans les années 1880 et la représentation de la pièce historique
Le roi Elejigbo, donnée par la Egbe Ife Church Dramatic Society
en 1902, il s'était produit une transformation incontestable des
idées et de la sensibilité, même au sein des élites occidentalisées
du Nigeria méridional. L'Eglise, qui ne voyait pas ce phénomène
d'un oeil favorable, décida d'interdire ses paroisses et ses écoles
à cette nouvelle forme d'art, mais ne réussit, malheureusement pour
elle, qu'à accélérer la construction, par défi, de salles à vocation
uniquement théâtrale. Le conflit opposait en fait des factions de
l'élite coloniale qui bénéficiaient à peu près des mêmes ressources.
En 1912, la sécularisation du théâtre était suffisamment avancée
pour que l'administration coloniale de Lagos annonce la publication
d'une " ordonnance, réglementant les théâtres et les représentations
en public " qui subordonnait à l'obtention d'une licence l'autorisation
de jouer en public. Dans le climat de nationalisme culturel qui
régnait à Lagos à l'époque, on peut se demander si cette tentative
hypocrite de censure politique aurait réussi : il est significatif
que cette ordonnance n'ait jamais été promulguée.
Les troupes de "
vaudeville " prospéraient. Les noms de groupes que l'on rencontre
en Gold Coast (20) par exemple, dans un spectacle
comme Two bobs and their Carolina girl, en disent
long sur l'inspiration de nombre d'entre eux. C'est à un instituteur
du nom de Yalley qu'on attribue la paternité des variétés vaudevillesques
en Gold Coast. Son élève Bob Johnson, avec son Trio Axim, devait
vite surpasser son maître pour devenir une célébrité culturelle
de la Gold Coast et même de toute la côte occidentale. (21)
C'est aux innovations de Bob Johnson que remonte la tradition de
la concert party en Gold Coast, avec des troupes spécialisées
dans les numéros de music-hall chansons, plaisanteries, danses,
imitations, scènes comiques. Mais, du point de vue de la continuité
culturelle, leur contribution la plus importante fut de faire passer
au premier plan du répertoire contemporain un personnage traditionnel
du folklore, le fourbe et roublard Ananse (laraignée). Non
seulement cette forme d'expression théâtrale se prêtait à maintes
situations purement comiques, mais il devint vite un instrument
de satire sociale et politique.
Au milieu des années
1930, Bob Johnson était suffisamment célèbre pour montrer son numéro
de vaudeville dans d'autres villes d'Afrique occidentale. Au cours
de cette décennie, la région pouvait s'enorgueillir d'un répertoire
qui constitue un des plus bizarres exemples d'éclectisme de l'histoire
du théâtre. Même le cinéma, alors dans l'enfance, avait déjà laissé
sa marque sur le théâtre d'Afrique occidentale - certains des numéros
de Bob Johnson étaient des adaptations des comédies de Charlie Chaplin,
y compris le costume et la célèbre démarche. Et, aujourd'hui que
nous avons perdu tout contact avec les réalités historiques de l'Afrique
occidentale à l'époque coloniale, on ne peut s'empêcher de s'étonner
devant tel concert de l'Empire Day où l'on pouvait entendre au cours
d'une même soirée des chansons comme Mini the moocher, un
exposé sur L'Evangile du Seigneur dans notre Eglise et une
saynète sur la vie d'un débardeur libérien.
Et voici un autre exemple
de l'ironie de la colonisation : tandis que Bob Johnson préparait
sa première tournée en Afrique occidentale et qu'Hubert Ogunde,
qui devait devenir le principal animateur de concert party du
Nigéria, faisait son éducation esthétique sous la double influence
d'un père clergyman et d'une grand-mère prêtresse du culte osugbo
(22), au Sénégal, un pédagogue européen, Charles
Béart, entreprenait de renverser la politique d'acculturation européenne
dans un établissement secondaire réputé. On comprendra mieux l'importance
de cet événement et, aussi, la raison pour laquelle l'évolution
fut si lente, si l'on se remémore le caractère éducationnel de l'assimilationnisme
tel qu'il s'exprime de diverses manières dans les écrits d'Africains
francophiles convaincus comme l'abbé Boillat (23),
Paul Holle, etc. Bien qu'il semble s'être livré à des recherches
sociologiques approfondies, l'abbé Boillat concluait, après avoir
étudié la culture, la philosophie, la structure sociale, le langage,
etc., des Bambara, Sarakole, Wolof, Serer, Toucouleur et Maures
du Sénégal, que la société africaine n'offrait aucune perspective
de développement culturel au sens moderne et n'avait d'autre avenir
que la contemplation de " l'écroulement de toutes ces habitudes
grossières, sinon honteuses, qu'on appelle la coutume du pays
". Si les communications adressées par Boillat à la métropole
ne devinrent pas la pierre angulaire de la politique assimilationniste
française, elles ont indubitablement joué un rôle déterminant dans
sa formulation.
C'est dans cette atmosphère
et au cours des décennies de conservatisme qui suivirent que l'école
William Ponty vit le jour et connut une existence prolongée. (24)
Cette célèbre école normale joua le même rôle en Afrique francophone
que le collège Achimota dans lOuest anglophone et le collège
Makerere en Afrique orientale. Tous ces établissements étaient conçus
pour fournir une éducation européenne de base aux futurs enseignants
et petits fonctionnaires. Les valeurs culturelles enseignées à lécole
William Ponty étaient obligatoirement françaises quil
sagît du théâtre, de la poésie, de la musique, de l'art, de
l'histoire ou de la sociologie. Toutefois, Charles Béart, pendant
les années au cours desquelles il fut à la tête de lécole,
entreprit de donner une orientation nouvelle à la formation culturelle
des étudiants. A partir de 1930, ceux-ci furent incités à se replonger
dans leur propre milieu pour déterminer leurs choix culturels. Les
étudiants se virent confier des travaux de recherche qui leur permettaient
dexplorer à la fois la forme et le contenu de l'art autochtone.
Au retour des vacances, on demandait aux groupes originaires de
tous les territoires coloniaux représentés à lécole William
Ponty de présenter un spectacle de théâtre fondé sur leurs recherches,
les étudiants assumant eux-mêmes lentière responsabilité de
sa réalisation. Comme cette nouvelle forme de théâtre sociologique
nétait pas limitée à lauditoire habituel de fonctionnaires
européens et dAfricains " éduqués ", ni
au seul Sénégal, son influence se répandit largement dans les différentes
couches sociales de l'Afrique francophone. Constituait-elle pour
autant un prolongement authentique de la culture dont elle était
issue ?
On est obligé de répondre
par la négative bien que lexpérience nait pas été dénuée
d'enseignement. Il aurait été vain despérer quau cours
de cette période, le modèle " classique " du
théâtre français pourrait seffacer complètement devant les
formes dexpression traditionnelles. La " communauté "
représentée par William Ponty était artificielle. Elle était aussi
éloignée par la nature de sa pensée que par ses objectifs culturels
de la société dont elle pillait les trésors culturels. Bien entendu,
cette situation nétait pas particulière à William Ponty, mais
elle était courante dans toutes les autres écoles et institutions
créées par le colonisateur pour laccomplissement de sa propre
mission en Afrique. Le théâtre de William Ponty servit donc surtout
à assouvir le besoin dexotisme de la communauté des colons
français. Même quand il " allait au peuple "
et en utilisait les thèmes, ce théâtre restait une curiosité sans
contact véritable avec la vie sociale et les valeurs culturelles
authentiques de la population.
11. J.
H. Kopytoff, 1965, 9. 86-133 ; J. F. Ajayi, 1965, p. 25-52 ;
R. W. Juliy, 1968, p. 177-195.
12. E. A. Ayandele,
1966, p. 29-70, 117-123.
13. J. F. A. Ajayi,
1965, p. 126-165.
14. R. W. July, 1968.
15. B. Traoré,
1972, chapitre II ; O. Ogunba et A. Irele (dir. publ.), 1978.
16. J. F. A. Ajayi,
1965, p. 206-238 ; R. W. July, 1968, p. 196-207 ; E. A. Ayandele,
1966, p. 175-238.
17. Il se peut aussi que la caretta soit
une forme hispanicisée du masque gelede, réimporté dans son
lieu dorigine depuis lAmérique du Sud.
18. Sur le nationalisme culturel, en particulier
en ce qui concerne le Nigeria, voir J.
Hatch, 1971, chap. XII ; F. A. O. Schwartz Jr., 1965, chap.
I, II et IV.
19. B. C. Ray, 1976,
chap. VI ; voir également le chapitre 20 ci-dessus.
20. J. C. de Graft,
1976.
21. E. Sutherland,
1970.
22. Voir M. A. Fadipe,
1970, chap. VII.
23. A. Boillat,
1853.
24. B. Obichere, dans J.
L. Balans, C. Coulon et A. Ricard (dir. publ.), 1972, p. 7-18.
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