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Chapitre
21
: Les arts en Afrique a l'époque de la domination
coloniale
Wole Soyinka
La littérature en langues européennes
On peut dire que la
culture littéraire véhiculée par les langues européennes a constitué
la force principale dans l'affrontement du colonialisme en Afrique
occidentale et centrale. La littérature orale conservait son rôle
d'exutoire satirique au même titre que le mime, la danse et les
nouvelles formes de spectacles masqués pour enregistrer et commenter
le phénomène colonial. Mais ce sont les littératures en langues
coloniales, dans le journalisme et la poésie, le théâtre et le roman,
qui mobilisèrent l'imagination littéraire au service de l'anti-colonialisme.
(42)
La publication de pamphlets,
sur la côte d'Afrique occidentale entre le Liberia et Lagos, revêtit
des proportions comparables à celles qu'avait connues l'Angleterre
du xviiie siècle. On observe le même phénomène au Kenya, mais il
semble qu'en Afrique orientale, ces publications aient été surtout
aux mains de la communauté asiatique, de même que la plupart des
journaux. Des tracts très courts, imprimés à peu de frais et d'une
diffusion facile, dénonçaient la domination et l'exploitation étrangères,
les fourberies de l'administration coloniale et les atteintes de
plus en plus nombreuses au genre de vie et à la dignité sociale
des populations. L'installation, en 1891, de la première presse
à imprimer à Luanda, en Afrique portugaise, marque le début du journalisme
luttant pour la défense de la cause des Africains. Cette période
se distingue par un grand souci de style, quelle que soit la langue
coloniale utilisée. Les accusations de racisme lancées contre le
colonialisme français par Ahmadou Dugay Cledor au Sénégal sont rédigées
dans une prose soignée, avec des envolées d'indignation. Les pétitions
adressées au Ministère britannique des Colonies étaient devenues
une forme d'art, un exercice de style diplomatique.
Les premiers "
représentants " - " assimilés " nommés par l'administration
française, porte-parole des masses reconnus par le système britannique
en tant que membres de prétendus conseils législatifs - utilisaient
la langue du dominateur étranger pour détruire ses illusions sur
ceux qu'il considérait comme des exécutants dociles de sa politique
coloniale. C'est ainsi, en dépit d'une gratitude réelle et d'un
comportement parfois servile vis-à-vis du public britannique et
des bienfaiteurs en puissance, qu'un homme comme William Grant pouvait
écrire (ou laisser publier) en 1882 dans son journal, le West
African Reporter, les terribles accusations ci-dessous : "
Le fait que chaque vapeur qui accoste [...] amène une masse de produits
comparativement sans valeur destinés à être échangés contre des
produits appréciables et utiles [...] constitue une condamnation
morale permanente de l'attitude des Européens en Afrique. Si l'on
se contentait de donner de simples colifichets sans valeur, mais
inoffensifs, en échange d'articles de prix, le caractère moral de
la transaction serait déjà répréhensible, mais que dire quand ces
articles non seulement sont dépourvus de valeur [...] mais encore
possèdent souvent un caractère positivement destructeur. Ils emportent
chez eux ce qui accroît leur richesse, ne laissant souvent à l'Africain
que ce qui l'appauvrit et le détruit. Il est triste de dire que,
dans bien des cas, le commerce européen a laissé son client africain
aussi démuni qu'il l'avait trouvé... Ils ne parviendront jamais
à implanter en Afrique leur idée de la civilisation tant que les
relations commerciales entre l'Européen mobilisateur et éclairé
et l'Africain "sauvage" ne seront pas placées sur une
base plus équitable. Mais, tant que les dames-jeannes de rhum continueront
à défiler [...] tous les missionnaires envoyés en renfort et tous
les sermons des philanthropes "professionnels" sur les
bienfaits de la civilisation européenne ne serviront à rien. "
(43)
Propagandiste ardent
d'une réforme de l'éducation orientée vers les valeurs africaines,
profondément influencé par Edward Blyden, Grant cherchait à mettre
au point un système d'enseignement coiffé par l'université, à condition
que la recherche et l'enseignement universitaires portent exclusivement
sur les domaines ayant trait à l'Afrique, par opposition à "
l'éducation littéraire conventionnelle qui met l'accent sur la culture
et les valeurs européennes ". Il faut, écrivait-il, "
l'éduquer [lAfricain] par lui-même ". Les Annales
de l'Aborigines Rights Protection Society de la Gold Coast
des années 1910 et 1920, en particulier les discours de J. E. Casely
Hayford, sont une mine de chefs-d'oeuvre de la prose victorienne,
avec des pointes d'humour d'une férocité et d'une concision classiques.
Plus d'un responsable de district venu visiter les territoires pacifiés
placés sous sa charge a connu l'éprouvante expérience qui consiste
à se faire accueillir avec la promesse d'un " discours sincère
" pour repartir furieux de l'" insolence pateline "
d'un orateur noir rompu aux finesses de la langue anglaise.
En 1911, Casely Hayford
publia Ethiopia unbound [LÉthiopie délivrée](44),
l'un des premiers romans africains, qui est un essai, dans un mélange
de styles divers, allant du sarcasme à la dénonciation passionnée
de la cupidité et de l'arrogance raciale qui présidèrent à la partition
et à la colonisation de l'Afrique. Durant toute sa vie, Casely Hayford
se montra dans ses écrits d'une vigilance sans faille en ce qui
concernait le destin du continent noir, refusant jusqu'au bout d'accepter
le fait de la colonisation ou de lui accorder une autorité quelconque
dans sa pensée. Il est assez curieux que LEthiopie délivrée
n'ait pas suscité d'imitateurs à l'époque et soit resté unique
dans son genre. A la même époque, l'Afrique produisait en revanche
des savants et des hommes publics lettrés appartenant à une autre
école de pensée, comme l'évêque Samuel Ajayi Crowther au Nigeria
ou Bakary Dialo au Sénégal. A l'instar de l'abbé Boillat, ces personnalités
défendaient le colonialisme européen, considéré comme une expérience
positive et louable pour l'Afrique. Pour le théologien protestant
Crowther, marqué par l'horreur de ses origines païennes et de la
société d'où il était issu, le christianisme (dont le colonialisme
n'était que l'agent d'exécution) représentait, au sens le plus primitif,
l'instrument divin du salut pour un continent païen. Quant à Bakary
Dialo, il était tout simplement ébloui par la culture française.
Le dilemme auquel aboutissait
la politique coloniale d'acculturation se traduisait essentiellement
par cette aliénation qui provoquait une distorsion de la personnalité
créatrice des élites africaines. Même dans les écrits anticolonialistes
les plus intransigeants, on discerne souvent une fascination évidente
et une préférence pour la culture européenne, telle qu'ils l'ont
vécue dans leur milieu et découverte à mesure que s'élargissait
leur horizon intellectuel personnel. Le talentueux poète malgache
Jean-Joseph Rabéarivelo (??-1937), dont on attribue le suicide à
l'impossibilité de résoudre cette contradiction interne du colonisé,
offre à cet égard un exemple tragique. Il en résulte une qualité
ambiguë qu'on peut discerner dans les écrits de nombre dAfricains
cultivés à l'époque où le colonialisme commençait à s'affirmer.
Cela facilita la politique d'assimilation culturelle, en particulier
dans les territoires français, portugais et espagnols, aboutissant
à un rejet délibéré, voire à une négation des sources authentiques
du génie créateur africain par la nouvelle élite. Le " primitivisme
", qu'il fût source d'inspiration ou qu'il s'exprimât par l'image
ou par le verbe, était devenu un signe de régression retardant cet
acte total de renaissance qui permettait seul de pénétrer dans le
cercle magique des fonctionnaires et l'administration coloniale
européenne.
Il y eut des exceptions,
particulièrement notables dans la situation initiale où la politique
dassimilado devenait un art politique, comme les poètes
Silverio Ferriera, Antonio Jose de Nascimento et Francisco Castelbranco,
dont l'oeuvre dénonçait dès le début du siècle l'intolérance raciale
des colons. Mais on assistait en même temps, tant en Angola que
dans d'autres territoires portugais (et que dans tous les territoires
coloniaux), aux manifestations d'une fuite devant la réalité quotidienne
de l'humiliation. On peut citer à titre d'exemple l'oeuvre de Caetano
da Costa Alegre (Sao Tomé) dont la poésie amoureuse sentimentale
à la gloire de la beauté féminine noire, publiée après sa mort(45),
peut être considérée comme ayant ouvert la voie au courant de revendication
littéraire d'identité que le mouvement de la négritude a rendu célèbre.
Les principaux pères
de la " négritude " furent le Martiniquais Aimé Césaire,
le Sénégalais Léopold Senghor et le Guyanais français Léon Damas
; le berceau du mouvement était la France. La négritude a produit
une floraison d'oeuvres poétiques (46) qui n'étaient
pas uniquement de la poésie de " propagande " à la manière
de da Costa Alegre, mais qui n'en devaient pas moins leur existence
à une conscience retrouvée de la réalité africaine et la "
prise de conscience " éloquente du groupe transforma ces retrouvailles
en un programme concret. En somme, il s'agissait tout simplement
d'une révolte contre la stratégie très efficace d'assimilation appliquée
par le colonialisme français et portugais, dont les initiateurs
du mouvement étaient tout à fait conscients d'être les produits.
Mais il est juste d'attribuer la genèse du mouvement au " manifeste
" publié dans le journal Légitime défense par trois
étudiants martiniquais. Dans ce manifeste, ils rejetaient les "
conventions bourgeoises " de la culture européenne, de même
qu'un certain nombre de modèles littéraires européens et la personnalité
fausse qu'ils imposaient à l'homme noir. A leur place, et cela en
dit long sur le cercle vicieux où se trouve enfermé l'artiste ou
l'intellectuel colonisé, ils adoptaient comme modèles Marx, Freud,
Rimbaud, Breton et d'autres mentors européens.
La négritude, sur laquelle
s'achève la période étudiée, a indubitablement été un facteur déterminant
dans l'expression de la sensibilité créatrice des deux décennies
suivantes non seulement parmi les écrivains et les intellectuels
dans les colonies francophones, mais aussi chez les lusophones et
même chez les anglophones. Parmi les adversaires les plus irréductibles
de la négritude aujourd'hui, marxistes convaincus dont la vision
de l'histoire est incompatible avec ses principes, on compte certains
dirigeants africains qui ont prolongé la vie de la négritude dans
leur propre lutte contre les politiques d'assimilation culturelle
du Portugal au début des années 1950. Il est donc exact de dire
que la négritude était un phénomène historique suscité par des circonstances
précises, qui a perdu son emprise affective à mesure que ces circonstances
disparaissaient, que les problèmes de société étaient analysés de
manière plus complète et que les solutions préconisées devenaient
plus radicales.
42. Voir C.
H. Kane, 1972 ; M. Beti, 1971
; A. K. Armah, 1973 ; W.
E. G. Sekyi, 1915.
43. Cité par R. W. July,
1968, p. 142.
44. J. E. Casely Hayford,
1911.
45. C. da C. Alegre,
1916.
46. L. Kesteloot,
1974 ; A. Irele, 1964, p. 9-11 ;
D. S. Blair, 1976.
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