La période écoulée depuis les années 30 est sans
conteste celle qui a connu l'épanouissement le plus remarquable
de la littérature écrite en Afrique (1). Le développement
de l'éducation et de l'alphabétisation ainsi que l'augmentation
sensible du nombre d'Africains accédant aux études universitaires
créèrent un milieu instruit d'où émergèrent de nouveaux écrivains
et où se constitua un public grandissant de lecteurs et d'auditeurs
potentiels de littérature africaine.
Les formes les plus courantes de la création littéraire
au cours de cette période sont, d'abord, la poésie et l'éloquence,
ensuite le drame et le théâtre et, enfin, le roman. La nouvelle,
l'essai et la biographie, bien présents, viennent néanmoins après
ces genres dominants. Léloquence et la poésie sont peut-être
les genres littéraires qui s'adaptèrent le plus facilement à la
tradition autochtone. LAfrique avait depuis toujours eu des
poètes, des orateurs et des auteurs de chansons. Dans la rencontre
entre les traditions poétiques et oratoires autochtones et les nouvelles
formes importées du monde occidental s'opéra le contact culturel
à bien des égards le moins douloureux de la littérature.
Si la poésie était la forme littéraire autochtone
la mieux enracinée dans les traditions du continent, le roman y
était la forme la plus étrangère. D'ailleurs, dans le monde occidental
lui-même, ce genre est avant tout un produit du XIXe
siècle et de la révolution industrielle. Mais, en Afrique comme
en Occident, le conte avait constitué, bien entendu, la forme
primordiale, ce qui facilita le passage à la nouvelle. La difficulté
ne résidait pas dans la complexité du matériau puisqu'il existe
depuis au moins un millénaire, en Afrique de l'Ouest, des griots
excellant à conter des récits épiques très longs et savamment construits.
Mais le roman, en tant que moyen d'expression artistique qui élabore
une histoire singulière à partir de personnages, d'une intrigue
et d'une narration, allait au-delà des conventions du griot. De
toutes les formes littéraires qui firent irruption en Afrique durant
la domination coloniale européenne, le roman était à bien des égards
la plus purement européenne.
Dans le présent chapitre, nous examinerons les
grands thèmes abordés par la littérature dans la mesure où ils se
rapportent à l'histoire générale de l'Afrique, sans essayer de donner
un aperçu complet de tous les aspects de cette littérature. Nous
n'étudierons pas les évolutions de nature formelle ou stylistique,
nous ne chercherons pas à retracer l'histoire des cercles, organisations
et revues littéraires et nous laisserons de côté le jeu complexe
des influences et des innovations apparues au fil des générations.
Avant d'aborder les principaux thèmes de la littérature
africaine, il faut d'abord dire quelques mots des contraintes économiques
et techniques qui ont entravé et freinent encore la production littéraire.
La rareté des imprimeries, l'absence de maisons d'édition d'une
certaine importance dans la plupart des régions du continent ainsi
que le coût élevé des livres constituent des obstacles majeurs.
En outre, l'écrivain a trop peu de compatriotes connaissant les
langues européennes et ceux qui peuvent s'offrir des livres sont
encore moins nombreux. S'il écrit en langue africaine, il est paradoxalement
confronté à des problèmes analogues. Ses textes peuvent être appréciés
par davantage de lecteurs de toutes conditions sociales, mais leur
pouvoir de séduction est limité par la portée de la langue elle-même.
Si ce problème ne concerne pas la langue arabe, il constitue une
véritable tragédie pour nombre des oeuvres écrites dans les langues
de l'Afrique subsaharienne.
Les nouveaux artistes d'expression orale - il en
existe toujours - sont oubliés dans les enquêtes littéraires parce
qu'ils s'expriment, quoique contemporains, dans une forme associée
à l'archaïsme. En outre, ils atteignent seulement le public qui
les écoute. Ainsi, les auteurs oraux africains d'aujourd'hui souffrent
de l'absence d'un auditoire africain diversifié et en subissent
les conséquences. Ne pouvant que rarement dialoguer, ils sont condamnés
au soliloque et ne créent trop souvent que pour une poignée de confrères
ou pour des publics confidentiels. Dans la tradition orale, une
forte proportion des auteurs et des conteurs sont des femmes ; dotées
d'un grand art de la parole et d'une belle virtuosité, elles s'illustrent
aussi bien en poésie que dans le récit. Les premiers écrits de Grace
Ogot s'inscrivent ainsi dans le sillage d'une très ancienne tradition
luo de récit oral.