Poésie et politique
Avant d'aborder le roman, penchons-nous sur la
plus africaine des formes littéraires, la poésie. Au cours de cette
période, le lien qu'elle entretint avec la politique constitua
l'une de ses caractéristiques les plus marquantes. Plusieurs
facteurs contribuèrent à nouer ce lien, notamment le nationalisme
culturel et l'utilisation, qui n'est pas sans rapport avec ce phénomène,
des proverbes dans le parler traditionnel. Le recours à la Bible
et au Coran comme sources d'inspiration poétique joua également
un grand rôle dans l'expérience poétique africaine de cette période.
Mais à la base de tout, inspirant aussi bien la poésie que certaines
formes du discours politique, on trouve l'émotion.
Aucun peuple d'Afrique, peut-être, n'a donné naissance
à une poésie aussi liée au nationalisme que les Somali.
John Drysdale a dit sa surprise de voir combien le nationalisme
somali était encouragé par " l'appel à la nation des poètes
somali "(2), et Colin Legum a noté quen
raison du désir de réunification des Somali, leur poésie était souvent
fortement marquée par l'idée d' "amputation" et de "démembrement"
de la nation somali"(3). La poésie des femmes
somali, bien que moins politisée, ne se dissocie nullement du patriotisme.
Une forme différente de nationalisme culturel apparut
parmi les Africains de Paris dans les années 30. Inspirés par le
surréalisme et sa révolte contre la tyrannie du langage et de l'art
bourgeois, les Africains francophones de Paris lancèrent un mouvement
de rébellion contre la colonisation de lesprit africain, tout
en demeurant dans un cadre de référence européen (4).
La politique impériale française d'assimilation culturelle provoqua
une réaction africaine de revendication de la négritude qui allait
devenir une expérience panafricaine de portée exceptionnelle. Des
écrivains originaires d'Afrique et des Antilles se rejoignirent
en poésie pour dire la douleur de la séparation d'avec les ancêtres
et affirmer la valeur de la tradition et de l'authenticité africaine.
La rencontre entre le Martiniquais Aimé Césaire et le Sénégalais
Léopold Sédar Senghor contribua tout particulièrement à jeter les
bases du mouvement littéraire de la négritude. C'est Aimé Césaire
qui inventa le mot même de " négritude ", avant de s'engager
dans ce que Nietzsche aurait appelé un " renversement des valeurs
" qui lui fait saluer :
Ceux qui n'ont inventé ni la poudre ni la boussole
Ceux qui n'ont jamais su dompter la vapeur ni l'électricité
Ceux qui n'ont exploré ni les mers ni le ciel
Ma négritude nest pas une pierre, sa surdité ruée contre la
clameur du jour
Mai négritude n'est pas une taie d'eau morte sur l'oeil mort de
la terre
Ma négritude n'est ni une tour ni une cathédrale
Elle plonge dans la chair rouge du sol..(5)
Des écrivains tels que Jean-Joseph Rabeanvelo (Madagascar), Tchicaya
UTamsi (Congo) et Yambo Ouologuern (Mali) se joignirent au
mouvement littéraire africain revendiquant, contre l'impérialisme
culturel européen, une culture africaine.
Ainsi se rejoignirent les forces du monde poétique
et celles du monde politique. Dans les premières années de cette
période, il était difficile de distinguer entre poètes s'intéressant
à la politique et hommes politiques s'intéressant à la poésie. On
a souvent fait observer qu'avant de jouer un rôle politique dans
leurs pays respectifs, le Sénégalais Léopold Sédar Senghor était
poète, le Guinéen Fodeba Keita producteur de ballets, l'Ivoirien
Bernard Dadié romancier et l'Ivoirien Cofi Gadeau dramaturge. Art
et militantisme étaient alors inséparables (6),
certaines revues africaines jouant un temps un rôle décisif dans
leur fusion, notamment Présence Africaine (Paris), Black
Orpheus (Ibadan) et Transition (Kampala et Accra)(7).
Il est légitime, surtout dans les sociétés de tradition
orale, de considérer l'art oratoire et l'éloquence comme
des formes de création littéraire. Aussi allons-nous examiner maintenant
une forme particulière de fusion entre l'art oratoire et la poésie.