Histoire générale de l'Afrique

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L'Afrique depuis 1935

Directeur de recherche
Professeur A.A. Mazrui (Kenya)

Co-directeur
C. Wondji (Côte d’Ivoire)

Chapitre 19 : Le développement de la littérature moderne
A. A. MAZRUI, avec la collaboration de M. DE ANDRADE, M. A. ABDALOUI, D. P. KUNENE et J. VANSINA

Poésie et politique

Avant d'aborder le roman, penchons-nous sur la plus africaine des formes littéraires, la poésie. Au cours de cette période, le lien qu'elle entretint avec la politique constitua l'une de ses caractéristiques les plus marquantes. Plusieurs facteurs contribuèrent à nouer ce lien, notamment le nationalisme culturel et l'utilisation, qui n'est pas sans rapport avec ce phénomène, des proverbes dans le parler traditionnel. Le recours à la Bible et au Coran comme sources d'inspiration poétique joua également un grand rôle dans l'expérience poétique africaine de cette période. Mais à la base de tout, inspirant aussi bien la poésie que certaines formes du discours politique, on trouve l'émotion.

Aucun peuple d'Afrique, peut-être, n'a donné naissance à une poésie aussi liée au nationalisme que les Somali. John Drysdale a dit sa surprise de voir combien le nationalisme somali était encouragé par " l'appel à la nation des poètes somali "(2), et Colin Legum a noté qu’en raison du désir de réunification des Somali, leur poésie était souvent fortement marquée par l'idée d' "amputation" et de "démembrement" de la nation somali"(3). La poésie des femmes somali, bien que moins politisée, ne se dissocie nullement du patriotisme.

Une forme différente de nationalisme culturel apparut parmi les Africains de Paris dans les années 30. Inspirés par le surréalisme et sa révolte contre la tyrannie du langage et de l'art bourgeois, les Africains francophones de Paris lancèrent un mouvement de rébellion contre la colonisation de l’esprit africain, tout en demeurant dans un cadre de référence européen (4). La politique impériale française d'assimilation culturelle provoqua une réaction africaine de revendication de la négritude qui allait devenir une expérience panafricaine de portée exceptionnelle. Des écrivains originaires d'Afrique et des Antilles se rejoignirent en poésie pour dire la douleur de la séparation d'avec les ancêtres et affirmer la valeur de la tradition et de l'authenticité africaine. La rencontre entre le Martiniquais Aimé Césaire et le Sénégalais Léopold Sédar Senghor contribua tout particulièrement à jeter les bases du mouvement littéraire de la négritude. C'est Aimé Césaire qui inventa le mot même de " négritude ", avant de s'engager dans ce que Nietzsche aurait appelé un " renversement des valeurs " qui lui fait saluer :

Ceux qui n'ont inventé ni la poudre ni la boussole
Ceux qui n'ont jamais su dompter la vapeur ni l'électricité
Ceux qui n'ont exploré ni les mers ni le ciel
Ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour
Mai négritude n'est pas une taie d'eau morte sur l'oeil mort de la terre
Ma négritude n'est ni une tour ni une cathédrale
Elle plonge dans la chair rouge du sol..
(5)

Des écrivains tels que Jean-Joseph Rabeanvelo (Madagascar), Tchicaya U’Tamsi (Congo) et Yambo Ouologuern (Mali) se joignirent au mouvement littéraire africain revendiquant, contre l'impérialisme culturel européen, une culture africaine.

Ainsi se rejoignirent les forces du monde poétique et celles du monde politique. Dans les premières années de cette période, il était difficile de distinguer entre poètes s'intéressant à la politique et hommes politiques s'intéressant à la poésie. On a souvent fait observer qu'avant de jouer un rôle politique dans leurs pays respectifs, le Sénégalais Léopold Sédar Senghor était poète, le Guinéen Fodeba Keita producteur de ballets, l'Ivoirien Bernard Dadié romancier et l'Ivoirien Cofi Gadeau dramaturge. Art et militantisme étaient alors inséparables (6), certaines revues africaines jouant un temps un rôle décisif dans leur fusion, notamment Présence Africaine (Paris), Black Orpheus (Ibadan) et Transition (Kampala et Accra)(7).

Il est légitime, surtout dans les sociétés de tradition orale, de considérer l'art oratoire et l'éloquence comme des formes de création littéraire. Aussi allons-nous examiner maintenant une forme particulière de fusion entre l'art oratoire et la poésie.

2. J. Drysdale, 1964, p. 15
3. C. Legurri, 1963, p. 505.
4. W. Soyinka, 1985, p. 564.
5. Cité dans J-P Sartre, 1963.
6. Pour les caractéristiques de cette question en Afrique francophone, voir T. Hodgkin et R. Schachter, 1960, p. 387.
7. Voir en particulier P. Benson, 1986.