Histoire générale de l'Afrique

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L'Afrique depuis 1935

Directeur de recherche
Professeur A.A. Mazrui (Kenya)

Co-directeur
C. Wondji (Côte d’Ivoire)

Chapitre 19 : Le développement de la littérature moderne
A. A. MAZRUI, avec la collaboration de M. DE ANDRADE, M. A. ABDALOUI, D. P. KUNENE et J. VANSINA

Art étranger et militantisme africain

L'art oratoire et l'éloquence sont sans aucun doute des rameaux prospères de la littérature africaine, comme purent s'en convaincre tous ceux qui écoutèrent les plaidoyers passionnés de Patrice Lumumba ou furent conquis par l'inoubliable éloquence d'al-Nasser. Hélas, il n'existe que de très rares enregistrements de ces discours.

Jusqu'à l'indépendance, le militant africain mettant l'art au service du discours politique ne puisait pas seulement dans les formes artistiques autochtones. L'homme politique africain mettant la poésie au service de la rhétorique politique ne puisait pas non plus seulement à la source de la poésie autochtone. La frontière était aussi floue entre l'art et le militantisme qu'entre le monde autochtone et le monde étranger. L'Afrique mobilisa les langues et la littérature européennes au profit de la libération et de l'éloquence africaines.

L’amour des Africains pour la sonorité des mots y est pour beaucoup. L'un des premiers conseils que le jeune Nnamdi Azikiwe, de retour des Etats-Unis, donna à ses compatriotes du Nigeria fut de les mettre en garde contre ce qu'il appela les " sous-produits du complexe d'imitation " et les exhorter à ne pas se limiter au vernis de la connaissance, en soulignant que " l'aptitude à citer Shakespeare, Byron ou Chaucer n'est pas le signe d'un savoir original "(8).

Dans No 1onger at ease [Le Malaise], Chinua Achebe, le plus important romancier du Nigeria, stigmatise l'amour de ses concitoyens pour l'emphase dans un discours qu'il fait tenir au président d'une Omuafia Progressive Union. Et dans une pièce de Wole Soyinka, principal auteur dramatique nigérian et lauréat du prix Nobel de littérature, un instituteur s'élève contre l'habitude de s'exprimer avec des mots anglais aussi longs que ronflants : " Et il ne s'arrêta que parce qu'il avait seulement le Shorter Companion Dictionary - l'édition complète qu'il avait commandée n'étant pas encore arrivée. "(9)

Le critique littéraire Donatus Nwoga, évoquant certains personnages de la littérature populaire du Nigéria, ridiculise l'emploi de mots pompeux : " Dans Veronica, my daughter, le chef Jombo, sentant que Veronica, sa fille, et Pauline, son épouse, essayaient de l'intimider par leur connaissance supérieure de la langue anglaise, manda Bomber Billy, réputé pour les bombes verbales qu'il savait lancer [ ... ]. Cette cascade de termes grandiloquents devrait avoir du succès sur une scène au Nigéria où les grands mots font toujours beaucoup d'effets. "(10)

La littérature étrangère ne séduisait pas seulement par sa sonorité verbale, elle permettait aussi de faire des traits d'esprit - " pour énoncer une morale on embellir une histoire ". La littérature européenne fut soumise aux lois de la conversation régissant les langues autochtones africaines où, souvent, l'esprit se définit par l'aisance à citer des proverbes variés, proverbes qui sont aussi à la base de l'art oratoire. Comme le dit un proverbe yoruba, " Le sage qui connaît les proverbes maîtrise les difficultés "(11).

Leur amour des proverbes conduisit les Africains à user abondamment de la citation des oeuvres étrangères. Donatus Nwoga signale que selon un dicton ibo, prononcer un discours sans utiliser de proverbes est comme essayer de grimper à un palmier sans l'aide d'une corde. Il poursuit en établissant une relation entre l'usage des proverbes traditionnels et celui des citations de Shakespeare dans l'Afrique d'aujourd'hui : " Je pense que la tendance consistant à étayer ses propos par des proverbes est passée dans cette littérature populaire, où elle prend la forme d'un recours aux citations. Dans Veronica, my daughter, de la page 20 à la page 23, se succèdent des citations de Richard Whateley, William Shakespeare, G. A. Gallock, Rudyard Kipling, Benjamin Harrison, William Ernest Henley et Henry Longfellow , ensuite, on rencontre d'autres citations de Goethe et d'un poète inconnu [ ... ] "(12).

L’art de la citation s'avère aussi important dans l'éloquence politique anticoloniale que dans la conversation, les nouveaux militants de ]'Afrique s'efforçant souvent de donner une tournure littéraire à leurs discours.

Dans la première moitié du XXe siècle, les puissances coloniales européennes en Afrique - bien que sensibles à la " sédition " et à la " subversion " - sous-estimèrent les incidences politiques des idées qu'exprimait la poésie. Le chef Obafemi Awolowo confessa ainsi dans son autobiographie que " certains vers admirables de Shakespeare ont sûrement influencé ma vision de l’existence "(13). En Ouganda, le jeune Appolo Obote adopta un nouveau prénom, Milton, par admiration pour l'auteur du poème classique anglais, Paradise lost. Et quand, en Côte-de-l'Or, le jeune Kwame Nkrumah présenta, en 1934, une demande au doyen de la Lincoln University pour être admis dans cet établissement des Etats-Unis, il cita deux vers du poème In Memoriam de Tennyson :

Des mondes si nombreux, et tant à accomplir,
Si peu de fait, de si grandes choses à attendre.

Plus de vingt ans après, Nkrumah le confirma dans son autobiographie: ces vers " furent à ce moment pour moi, et continuent d'être aujourd'hui, une source d'inspiration et un aiguillon. Ils m'ont insufflé la volonté de me préparer à servir mon pays "(14).

Tout aussi révélateur est le discours, le plus long et " à certains égards le plus important", que ce même Nkrumah, devenu premier ministre, prononça le 12 novembre 1956. Il demandait à l'Assemblée nationale d'approuver les propositions constitutionnelles amendées présentées par son gouvernement en vue de l'indépendance de la Côte-de-l'Or. Il ouvrit son discours en se référant à la remarque d’Edmund Burke selon laquelle " nous sommes sur une scène très en vue et le monde observe et note notre conduite ", ajoutant : " Cela n'a jamais été aussi vrai qu'aujourd'hui. La manière dont nous nous conduirons lorsque nous serons indépendants aura des conséquences non seulement pour le Ghana, mais pour l'Afrique tout entière (15). " Et il conclut par les vers immortels de Wordsworth sur la révolution française de 1789, en déclarant : " J'espère qu'un jour, quelque part, nous pourrons nous aussi dire, avec William Wordsworth :

Quel bonheur en cette aurore-là d'être en vie,
Etre jeune était déjà divin  !"
(16)

La littérature européenne a donc généralement contribué, soit directement, soit en suscitant un intérêt nouveau à l'égard des styles locaux d'argumentation, à la genèse du lien entre l'art et le militantisme en Afrique. Tout comme ils utilisèrent les langues européennes aux fins nouvelles de la lutte politique, les patriotes africains mirent pour un temps la littérature européenne au service de leurs objectifs nationalistes. Dès les premiers jours, la poésie européenne offrit des citations à ces intellectuels africains animés d'une agressivité nouvelle. La littérature étrangère encouragea paradoxalement une sorte de nationalisme culturel au sein de la nouvelle vague de combattants africains de la liberté. Elle offrit une façon inédite de parler par proverbes. Ses références innombrables à la Bible ou au Coran, aux chants de louange chrétiens ou islamiques stimulèrent les sensibilités de l'Afrique. C'est sur la littérature européenne et les langues européennes que reposa en partie l'art oratoire qui émergea au cours de cette période de l'histoire africaine. Si l'art oratoire et l'éloquence appartiennent bien à la littérature, cette époque combina de façon étonnante la poésie étrangère et la rhétorique africaine.

Tom Mboya récita un jour le poème If de Rudyard Kipling devant une foule immense, la veille d'une élection à Nairobi. La foule était venue pour écouter son dernier discours avant le scrutin, et Mboya se mit soudain à réciter un poème étranger :

Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdent,
Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d'un même front,
Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester du peuple en conseillant les rois,
Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut mieux que la Couronne et la Gloire,
Tu seras un homme, mon fils
(17).

C'est ainsi que ce fils immortel du Kenya, épuisé par les efforts de la campagne, dans l'angoisse de l'élection du lendemain, répondit à l'attente de ses compatriotes africains, anxieux d'entendre ses sages conseils. Il délivra plus tard le message suivant à la postérité : " Je lus à la foule la totalité du poème de Rudyard Kipling, If. Face au défi de la construction de la nation, personne ne peut prétendre avoir joué un rôle courageux si il (ou elle) n'a pas [...], à l'heure fatidique, apporté une contribution à la hauteur des circonstances (18). "

Une fois de plus, deux branches de la littérature, la poésie et la rhétorique, se rejoignaient. La poésie était étrangère et impériale, l'art oratoire et l’éloquence étaient profondément africains.

Kipling, le poète du " fardeau de l'homme blanc ", était devenu le poète de " l’ambition de l'homme noir ". La littérature européenne colonisait l'esprit africain, mais, en même temps, le poème de Rudyard Kipling, mobilisé au service de l'Afrique, était décolonisé. Kipling n'a-t-il pas dit lui-même en 1923 que " les mots sont, certainement, la drogue la plus puissante que consomme l'humanité " ? (19)

Mais, et c'est sa nature même, le nationalisme, en Afrique comme ailleurs, est économe et avare quand il s'agit d'admettre ses sources étrangères d'inspiration - que cette inspiration soit poétique on idéologique, shakespearienne ou léniniste. A celui qui se demanderait pourquoi le nationalisme hésite tant à reconnaître sa dette, Ndabaningi Sithole, vétéran des hommes politiques zimbabwéens, pourrait bien apporter la meilleure réponse. Partant de l'idée que le nationalisme est mû par la puissance d'une énergie primordiale, celle de l'ambition pure, sa réponse est explicitement shakespearienne. Pourquoi les nationalistes africains modernes ne reconnaissent-ils pas leur dette envers la littérature des puissances coloniales ? Ndabaningi Sithole cite ici le poète :

Mais c'est la règle
Que l'humilité soit, pour l'ambition naissante,
Une échelle, vers quoi reste tourné
Celui qui monte. Au faîte, cependant, il se retourne,
Il regarde les nues, et vient à mépriser
Tous les degrés de sa montée obscure.
(20)

L'orateur africain, parvenu à la mine que représentait la littérature européenne, a vu, a vaincu - et a pris. Ensuite, il a entamé sa montée.

8. Extrait d'un discours prononcé en novembre 1934 à Lagos. Voir N. Azikiwe, 1961, p. 23.
9. W. Soyinka, 1973.
10. D. Nwoga, 1965, p. 28-29.
11. Voir l'introduction dans C. Leslau et W. Leslau (dir. publ.), 1962.
12. D. Nwoga, 1965, p. 31.
13. " Shakespeare est celui que je préfère. J'ai lu toutes ses pièces et en ai relu quelques-unes - comme Jules César, Hamlet, La tempête, Antoine et Cléopâtre ou Henri V - plus de trois fois. Certains vers admirables de Shakespeare ont sûrement influencé ma vision de l'existence ", O. Awolowo, 1960, p. 70.
14. K. Nkrumah, 1960, p. v.
15. K. Nkrumah, 1961, p. 71.
16. Ibid., p. 84.
17. R. Kipling, 1903, trad. dans A. Maurois, Les silences du colonel Bramble, Grasset. 1950, p. 93-94.
18. T. Mboya, 1963b, p. 114.
19. Dans un discours prononcé le 14 février 1923, The Times, 16 février 1923.
20. W. Shakespeare, Jules César, II, 1 ; traduit de l'anglais par Yves Bonnefoy, Mercure de France, Paris, 1959, p. 38. Voir aussi J. S. Coleman, 1963, p. 114-115.