Art étranger et militantisme africain
L'art oratoire et l'éloquence sont sans aucun doute des rameaux
prospères de la littérature africaine, comme purent s'en convaincre
tous ceux qui écoutèrent les plaidoyers passionnés de Patrice Lumumba
ou furent conquis par l'inoubliable éloquence d'al-Nasser. Hélas,
il n'existe que de très rares enregistrements de ces discours.
Jusqu'à l'indépendance, le militant africain mettant
l'art au service du discours politique ne puisait pas seulement
dans les formes artistiques autochtones. L'homme politique
africain mettant la poésie au service de la rhétorique
politique ne puisait pas non plus seulement à la source
de la poésie autochtone. La frontière était aussi floue entre l'art
et le militantisme qu'entre le monde autochtone et le monde
étranger. L'Afrique mobilisa les langues et la littérature européennes
au profit de la libération et de l'éloquence africaines.
Lamour des Africains pour la sonorité
des mots y est pour beaucoup. L'un des premiers conseils que
le jeune Nnamdi Azikiwe, de retour des Etats-Unis, donna à ses compatriotes
du Nigeria fut de les mettre en garde contre ce qu'il appela les
" sous-produits du complexe d'imitation " et les exhorter
à ne pas se limiter au vernis de la connaissance, en soulignant
que " l'aptitude à citer Shakespeare, Byron ou Chaucer
n'est pas le signe d'un savoir original "(8).
Dans No 1onger at ease [Le Malaise],
Chinua Achebe, le plus important romancier du Nigeria, stigmatise
l'amour de ses concitoyens pour l'emphase dans un discours qu'il
fait tenir au président d'une Omuafia Progressive Union. Et dans
une pièce de Wole Soyinka, principal auteur dramatique nigérian
et lauréat du prix Nobel de littérature, un instituteur s'élève
contre l'habitude de s'exprimer avec des mots anglais aussi longs
que ronflants : " Et il ne s'arrêta que parce qu'il avait seulement
le Shorter Companion Dictionary - l'édition complète
qu'il avait commandée n'étant pas encore arrivée. "(9)
Le critique littéraire Donatus Nwoga, évoquant
certains personnages de la littérature populaire du Nigéria, ridiculise
l'emploi de mots pompeux : " Dans Veronica, my daughter,
le chef Jombo, sentant que Veronica, sa fille, et Pauline,
son épouse, essayaient de l'intimider par leur connaissance supérieure
de la langue anglaise, manda Bomber Billy, réputé pour les bombes
verbales qu'il savait lancer [ ... ]. Cette cascade de termes
grandiloquents devrait avoir du succès sur une scène au Nigéria
où les grands mots font toujours beaucoup d'effets. "(10)
La littérature étrangère ne séduisait pas seulement
par sa sonorité verbale, elle permettait aussi de
faire des traits d'esprit - " pour énoncer une morale on embellir
une histoire ". La littérature européenne fut soumise aux lois
de la conversation régissant les langues autochtones africaines
où, souvent, l'esprit se définit par l'aisance à citer des proverbes
variés, proverbes qui sont aussi à la base de l'art oratoire. Comme
le dit un proverbe yoruba, " Le sage qui connaît les proverbes
maîtrise les difficultés "(11).
Leur amour des proverbes conduisit les Africains
à user abondamment de la citation des oeuvres étrangères. Donatus
Nwoga signale que selon un dicton ibo, prononcer un discours sans
utiliser de proverbes est comme essayer de grimper à un palmier
sans l'aide d'une corde. Il poursuit en établissant une relation
entre l'usage des proverbes traditionnels et celui des citations
de Shakespeare dans l'Afrique d'aujourd'hui : " Je pense que
la tendance consistant à étayer ses propos par des proverbes est
passée dans cette littérature populaire, où elle prend la forme
d'un recours aux citations. Dans Veronica, my daughter, de
la page 20 à la page 23, se succèdent des citations de Richard Whateley,
William Shakespeare, G. A. Gallock, Rudyard Kipling, Benjamin Harrison,
William Ernest Henley et Henry Longfellow , ensuite, on rencontre
d'autres citations de Goethe et d'un poète inconnu [ ... ] "(12).
Lart de la citation s'avère aussi important
dans l'éloquence politique anticoloniale que dans la conversation,
les nouveaux militants de ]'Afrique s'efforçant souvent de donner
une tournure littéraire à leurs discours.
Dans la première moitié du XXe siècle, les puissances
coloniales européennes en Afrique - bien que sensibles à la "
sédition " et à la " subversion " - sous-estimèrent
les incidences politiques des idées qu'exprimait la poésie. Le chef
Obafemi Awolowo confessa ainsi dans son autobiographie que "
certains vers admirables de Shakespeare ont sûrement influencé ma
vision de lexistence "(13). En Ouganda,
le jeune Appolo Obote adopta un nouveau prénom, Milton, par admiration
pour l'auteur du poème classique anglais, Paradise lost. Et
quand, en Côte-de-l'Or, le jeune Kwame Nkrumah présenta, en 1934,
une demande au doyen de la Lincoln University pour être admis
dans cet établissement des Etats-Unis, il cita deux vers du poème
In Memoriam de Tennyson :
Des mondes si nombreux, et tant à accomplir,
Si peu de fait, de si grandes choses à attendre.
Plus de vingt ans après, Nkrumah le confirma dans
son autobiographie: ces vers " furent à ce moment pour moi,
et continuent d'être aujourd'hui, une source d'inspiration et un
aiguillon. Ils m'ont insufflé la volonté de me préparer à servir
mon pays "(14).
Tout aussi révélateur est le discours, le plus
long et " à certains égards le plus important", que ce
même Nkrumah, devenu premier ministre, prononça le 12 novembre 1956.
Il demandait à l'Assemblée nationale d'approuver les propositions
constitutionnelles amendées présentées par son gouvernement en vue
de l'indépendance de la Côte-de-l'Or. Il ouvrit son discours en
se référant à la remarque dEdmund Burke selon laquelle "
nous sommes sur une scène très en vue et le monde observe et note
notre conduite ", ajoutant : " Cela n'a jamais été aussi
vrai qu'aujourd'hui. La manière dont nous nous conduirons lorsque
nous serons indépendants aura des conséquences non seulement pour
le Ghana, mais pour l'Afrique tout entière (15).
" Et il conclut par les vers immortels de Wordsworth sur la
révolution française de 1789, en déclarant : " J'espère qu'un
jour, quelque part, nous pourrons nous aussi dire, avec William
Wordsworth :
Quel bonheur en cette aurore-là d'être en vie,
Etre jeune était déjà divin !" (16)
La littérature européenne a donc généralement contribué,
soit directement, soit en suscitant un intérêt nouveau à l'égard
des styles locaux d'argumentation, à la genèse du lien entre l'art
et le militantisme en Afrique. Tout comme ils utilisèrent les langues
européennes aux fins nouvelles de la lutte politique, les patriotes
africains mirent pour un temps la littérature européenne au service
de leurs objectifs nationalistes. Dès les premiers jours, la poésie
européenne offrit des citations à ces intellectuels africains animés
d'une agressivité nouvelle. La littérature étrangère encouragea
paradoxalement une sorte de nationalisme culturel au sein de la
nouvelle vague de combattants africains de la liberté. Elle offrit
une façon inédite de parler par proverbes. Ses références innombrables
à la Bible ou au Coran, aux chants de louange chrétiens ou islamiques
stimulèrent les sensibilités de l'Afrique. C'est sur la littérature
européenne et les langues européennes que reposa en partie l'art
oratoire qui émergea au cours de cette période de l'histoire africaine.
Si l'art oratoire et l'éloquence appartiennent bien à la littérature,
cette époque combina de façon étonnante la poésie étrangère et la
rhétorique africaine.
Tom Mboya récita un jour le poème If de
Rudyard Kipling devant une foule immense, la veille d'une élection
à Nairobi. La foule était venue pour écouter son dernier discours
avant le scrutin, et Mboya se mit soudain à réciter un poème étranger
:
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdent,
Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d'un même front,
Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester du peuple en conseillant les rois,
Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut mieux que la Couronne et la Gloire,
Tu seras un homme, mon fils (17).
C'est ainsi que ce fils immortel du Kenya, épuisé
par les efforts de la campagne, dans l'angoisse de l'élection du
lendemain, répondit à l'attente de ses compatriotes africains, anxieux
d'entendre ses sages conseils. Il délivra plus tard le message suivant
à la postérité : " Je lus à la foule la totalité du poème de
Rudyard Kipling, If. Face au défi de la construction de la
nation, personne ne peut prétendre avoir joué un rôle courageux
si il (ou elle) n'a pas [...], à l'heure fatidique, apporté une
contribution à la hauteur des circonstances (18).
"
Une fois de plus, deux branches de la littérature,
la poésie et la rhétorique, se rejoignaient. La poésie était étrangère
et impériale, l'art oratoire et léloquence étaient profondément
africains.
Kipling, le poète du " fardeau de l'homme
blanc ", était devenu le poète de " lambition de
l'homme noir ". La littérature européenne colonisait l'esprit
africain, mais, en même temps, le poème de Rudyard Kipling, mobilisé
au service de l'Afrique, était décolonisé. Kipling n'a-t-il pas
dit lui-même en 1923 que " les mots sont, certainement, la
drogue la plus puissante que consomme l'humanité " ?
(19)
Mais, et c'est sa nature même, le nationalisme,
en Afrique comme ailleurs, est économe et avare quand il s'agit
d'admettre ses sources étrangères d'inspiration - que cette inspiration
soit poétique on idéologique, shakespearienne ou léniniste. A celui
qui se demanderait pourquoi le nationalisme hésite tant à reconnaître
sa dette, Ndabaningi Sithole, vétéran des hommes politiques zimbabwéens,
pourrait bien apporter la meilleure réponse. Partant de l'idée que
le nationalisme est mû par la puissance d'une énergie primordiale,
celle de l'ambition pure, sa réponse est explicitement shakespearienne.
Pourquoi les nationalistes africains modernes ne reconnaissent-ils
pas leur dette envers la littérature des puissances coloniales ?
Ndabaningi Sithole cite ici le poète :
Mais c'est la règle
Que l'humilité soit, pour l'ambition naissante,
Une échelle, vers quoi reste tourné
Celui qui monte. Au faîte, cependant, il se retourne,
Il regarde les nues, et vient à mépriser
Tous les degrés de sa montée obscure. (20)
L'orateur africain, parvenu à la mine que représentait
la littérature européenne, a vu, a vaincu - et a pris. Ensuite,
il a entamé sa montée.