La muse de la libération
Cependant, tous les militants ne recoururent pas
à la poésie étrangère pour servir les objectifs du nationalisme
africain. Certains des nouveaux militants et combattants
de la libération étaient eux-mêmes poètes ou écrivains. Quelques-uns
fondèrent des ateliers ou des associations culturelles pour stimuler
la créativité littéraire. Parmi eux, il faut nommer Agostinho Neto,
qui devint plus tard le premier président de l'Angola indépendant.
Durant l'hiver 1948-1949, plusieurs militants "
exilés " se retrouvèrent à Lisbonne. Le groupe était de taille
modeste - il comprenait Amilcar Cabral (1924-1973), Vasco Cabral,
Marcelino Dos Santos, Mario de Andrade et Agostinho Neto (1922-1979).
Les intellectuels lisaient des poèmes et parlaient de littérature,
lorsque Neto les interrompit pour dire ceci : " Aujourd'hui,
j'ai reçu une lettre de mon ami Viriato da Cruz - peut-être avez-vous
entendu parler de lui. C'est l'un de nos poètes. Il m'informe qu'ils
ont organisé un centre culturel [à Luanda] et l'ont baptisé "Découvrons
l'Angola". Il dit également qu'ils vont mener des études sur
l'histoire et l'art populaire africains, écrire des récits et des
poèmes, et utiliser les bénéfices de la vente des publications pour
aider des écrivains talentueux dans le besoin. Je pense que nous
pourrions faire la même chose à Lisbonne. Il y a ici, beaucoup de
gens qui peuvent écrire des poèmes et des nouvelles, pas seulement
sur la vie des étudiants, mais aussi sur nos pays d'origine - l'Angola,
le Mozambique, les îles du Cap-Vert et Sao Tomé. "(21)
Dans les années 50, Neto, Cabral et Mario de Andrade
organisèrent secrètement un Centre d'études africaines se donnant
l'objectif ambitieux de promouvoir l'étude des peuples noirs colonisés,
notamment par l'étude et la promotion de la création littéraire
africaine. Laile littéraire de l'entreprise était la Maison
des étudiants de lEmpire. En 1951, deux ouvrages furent publiés
sur la création littéraire - Linha do horizonte [Ligne
d'horizon] d'Aguinaldo Fonseca (Cap-Vert) et l'anthologie Poesia
em Moçambique sous la direction d'Orlando de Albuquerque et
de Victor Everisto. Parmi les vingt-cinq écrivains les plus célèbres
du Mozambique représentés dans le volume figuraient Orlando Mendes,
Noemia de Sousa et Fonsesca Amaral.
Lart et le militantisme, de nouveau, se rencontraient
et agissaient de concert. Le régime de Salazar, réagissant à l'anti-impérialisme
militant de l'Afrique d'après-guerre, ferma la Maison des étudiants
de lEmpire de 1952 à 1957. Après sa renaissance en 1957, cette
institution connut régulièrement des heurts avec les autorités avant
d'être définitivement fermée en 1965.
Il était alors interdit d'employer le mot "
africain " pour désigner les " provinces portugaises d'outre-mer
". Pour parler de la diffusion des traditions africaines, les
écrivains de l'époque coloniale devaient jargonner et dire "
diffusion des valeurs culturelles d'outre-mer ". L'Afrique
lusophone accueillit donc comme une bouffée d'air frais les idées
de la négritude et certains des poèmes de cette époque furent une
véritable explosion charnelle :
Et je soulève dans l'équinoxe de ma terre
Le rubis du plus beau chant ronga ;
Et sur la rare blancheur des reins de l'aurore
La caresse de mes beaux doigts sauvages
Evoque l'harmonie tacite des lances dans le rut de la race,
Belles comme le phallus d'un autre homme,
Dressé dans les chairs ardentes de la nuit africaine (22).
Craveirinha - peut-être le poète non blanc le plus important du
Mozambique - fut arrêté en 1964 lorsque la guerre éclata dans son
pays. Mais l'ordre colonial ne put le réduire au silence, ni lui
ni Agostinho Neto - même si leurs poèmes durent être publiés hors
de la portée des autorités portugaises, par exemple en Italie en
1966. Le militantisme et l'art continuaient à ne faire qu'un
(23).
Chez Léopold Sédar Senghor, on constate un rapport
plus complexe entre l'art et le militantisme, entre la poésie et
la politique. Tout en cherchant à sauver la culture africaine de
l'arrogance méprisante de l'Europe, Senghor était tombé amoureux
du pays qui avait colonisé le sien. Voici comment il s'exprime :
Seigneur, parmi les nations blanches, place
la France à la droite du Père.
Oh ! - je sais bien qu'elle aussi est lEurope, qu'elle
m'a ravi mes enfants comme un brigand du Nord des boeufs, pour engraisser
ses terres à canne et coton, car la sueur nègre est fumier.
Qu'elle aussi a porté la mort et le canon dans mes villages bleus,
qu'elle a dressé les miens les uns contre les autres comme des chiens
se disputant un os
[ ... ]
Oui Seigneur, pardonne à la France qui hait ses occupants et
m'impose l'occupation si gravement [ ... ]
Car jai une grande faiblesse pour la France (24)
Senghor illustre parfaitement la fusion entre la
révolte poétique et la collaboration politique, la quête de l'authenticité
africaine associée à l'héritage colonial de la dépendance culturelle
de l'Afrique. Dans le même temps, un guérillero namibien posait,
de vers en vers, une série de questions éloquentes, laissant la
réponse au lecteur :
Nous réunirons-nous comme autrefois chez nous
Pour discuter et chanter comme autrefois
Pour marcher et nous asseoir comme autrefois
Chez nous ?
Nous réunirons-nous chez nous ?
Et quelle retrouvaille cela sera !
Nous réunirons-nous comme autrefois sur notre
Terre bien-aimée ?
Sur la terre de notre cher espoir ?
Nous réunirons-nous comme autrefois chez nous
Pour enterrer la nostalgie du pays
Renvoyer le mal d'où il vient
Et nous libérer à jamais de la tristesse ? (25)
Dans le cas de personnalités comme Neto et Senghor,
il est impossible de déterminer avec certitude si l'on est en présence
de militants devenus des littérateurs, ou de créateurs devenus des
politiques. Mais dans le cas de personnages comme le jeune Nkrumah
et son Tennyson, Awolowo et son Shakespeare ou Obote et son Milton,
nous pouvons avec plus d'assurance voir en eux des militants qui
se servirent de la littérature. Quant à Julius K. Nyerere, même
devenu président de la Tanzanie indépendante, ses penchants littéraires
étaient demeurés suffisamment forts pour qu'il se lance, comme nous
l'avons indiqué dans l'introduction de ce volume, dans la traduction
en kiswahili du Marchand de Venise et du Jules César de
Shakespeare.
Si la tentation de la littérature travailla très
réellement des hommes politiques tels que Mboya et Awolowo dans
les dernières années du colonialisme et les premières années de
l'indépendance, la tentation de la politique, depuis 1935, n'épargna
pas les écrivains. Les premiers militants africains se consacrèrent
souvent à l'art tandis que, plus tard, les artistes se firent de
plus en plus fréquemment militants. C'est à ces écrivains politisés,
qu'il ne faut pas confondre avec les militants littérateurs, que
nous allons maintenant nous intéresser.