Authenticité : sept thèmes de conflit
Sans dissocier entièrement, car ce serait impossible,
notre étude de l'histoire de la littérature en Afrique des grandes
questions générales, nous allons examiner de plus près dans cette
section quelques-uns des principaux domaines d'intérêt des écrivains
au cours de cette période.
Plusieurs conflits de valeurs étroitement liés
apparaissent comme les thèmes des écrits africains. Le premier de
ces thèmes porte sur l'opposition entre le passé et le présent de
l'Afrique. Très souvent, le traitement de ce sujet révèle une profonde
nostalgie, une idéalisation de ce qui existait autrefois ou aurait
pu exister.
Lié au précédent, le deuxième thème traite du conflit
entre tradition et modernité. Il diffère du premier en ceci que
cette dialectique peut être à loeuvre dans une même période
historique. Cette question est toujours d'actualité dans l'Afrique
d'aujourd'hui.
Le troisième thème, intimement lié aux précédents
sans du tout s'identifier à eux, aborde l'opposition entre le monde
autochtone et le monde étranger. Il peut s'agir d'une lutte pour
la suprématie entre les traditions autochtones et les traditions
importées. Un débat eut également lieu quant à l'existence d'une
approche spécifiquement africaine de la modernisation qui n'impliquerait
pas en même temps une occidentalisation.
Le quatrième thème de la littérature de cette période,
et assurément de celle de demain, est le conflit manifeste entre
l'individu et la société, entre les droits privés et le devoir public.
Le cinquième thème, qui n'a vraiment été d'actualité
en Afrique qu'à partir des années 60, est le grand dilemme entre
le socialisme et le capitalisme, entre la recherche de l'équité
et la quête de l'abondance.
Le sixième thème porte sur le dilemme, étroitement
lié au précédent, entre développement et autosuffisance, entre une
évolution économique rapide soutenue par une aide étrangère, d'une
part, et un progrès plus lent mais autonome, d'autre part.
Le septième thème, le plus fondamental, concerne
le rapport entre l'africanité et l'humanité, entre les droits des
Africains en tant que membres d'une race particulière ou habitants
d'un continent particulier et les devoirs des Africains en tant
que membres de l'espèce humaine.
Le premier thème, celui de la nostalgie du passé,
recoupe des préoccupations exprimées par le mouvement de la négritude
qui touche l'Afrique d'expression française. On constate une idéalisation
des ancêtres, et parfois une obsession de la danse et du rythme,
considérés comme des aspects de la culture ancestrale. Le regard
du roi de Camara Laye constitue à cet égard un exemple frappant.
Bien qu'anglophone, Jomo Kenyatta partageait cet état d'esprit non
seulement en tant qu'écrivain, mais également en tant que président
du Kenya. Jusqu'à son tout dernier jour, il fut le mécène de danseurs
traditionnels et il passait de longues heures à regarder des danseurs
de diverses origines culturelles, participant même parfois à leurs
démonstrations. Cette obsession de la danse était la manifestation
musicale et artistique d'une nostalgie culturelle, car, selon lui,
"c'est la culture dont il hérite qui donne à l'homme sa dignité
humaine ".(26)
Joe Mutiga, compatriote de Kenyatta et de la même
ethnie que lui, évoque le figuier dans le même état d'esprit :
Saints arbres géants, vous éprouvez ma mémoire :
Sur vous des garçons attendant d'être circoncis
Jetaient fièrement des ndorothi pour montrer leur capacité
D'endosser des responsabilités sociales,
Pendant que tous dansent dans l'allégresse,
Portant fièrement le décorum tribal :
Souvenir des jours anciens
Lorsque les Agikuyu formaient une tribu,
Aujourd'hui fraction d'une nation
[ ... ] la beauté d'hier nest plus (27).
La nostalgie du passé en Afrique se mêle aux valeurs
de la tradition en conflit avec la modernité. Certains des écrivains
et poètes de cette époque savaient fort bien que, si l'on voulait
augmenter la productivité, il valait mieux apprendre à utiliser
un tracteur que danser pour faire tomber la pluie. Mais les plus
romantiques des poètes éprouvaient de la nostalgie pour ces rythmes
d'incantation paysanne, préférant cette musique de supplication
au chant d'un pot d'échappement.
Joseph Waiguru, un diplômé de Makerere, écrivit
un poème, Round mud hut- ode à la case ronde en terre -,
qui fut diffusé sur BBC African Service et sur l'ancienne Radio
Ouganda. Il voit la case comme un refuge que se partagent humains
et animaux, adultes et enfants. Mais la case ronde de terre est
assiégée - car la logique du logement modernisé, avec ses chambres
séparées, éloigne les parents des enfants, détache les humains de
leurs animaux mis à l'étable, dissocie les habitants d'une terre
qu'ils partagent pourtant.
La chaude case ronde
Fière jusqu'au bout
De ses nobles fils
Et filles
Est assiégée.
Jadis les pierres,
Dans un accord tripartite
Gardaient un feu
Et puis une marmite,
Une grande marmite bien chaude
Qui nourrissait
Des enfants noirs, noirs
L'agneau bêlant
Et la chèvre cornue
Les veaux ruminants
A l'extrémité parqués,
Partagent la chaleur
De la case ronde en terre.
Tout ceci et beaucoup plus
Peu à peu disparaît:
Peu à peu apparaît la tôle
Qui assiège le toit
Et fait prisonnières la calebasse,
L'assiette, la tasse, la lampe.
Qu'est-ce donc sinon un changement,
Un passage à la nouvelle maison oblongue ?
La case ronde en terre n'est plus (28).
Toutefois, la modernité en Afrique n'est pas seulement
opposée à la tradition, elle s'identifie aussi essentiellement à
l'occidentalisation. C'est pourquoi le conflit entre modernité et
tradition est si intimement lié au conflit entre monde autochtone
et monde étranger. La situation même des écrivains africains utilisant
les langues européennes illustrait la tension fondamentale entre
ce qui était du pays et ce qui était étranger. Trois forces contribuèrent
activement à cette pénétration du monde étranger dans les sociétés
africaines: le système d'enseignement de type occidental dans des
universités modèles comme celles de Dakar, d'Ibadan ou de Makerere
; le christianisme occidental, qui importa de nouveaux paradigmes
éthiques et explicatifs ; la technologie, surtout par son impact
sur lévolution économique et la production matérielle.
Les écrivains de cette période furent bien davantage
conscients des incidences de l'enseignement du christianisme venus
de l'Occident qu'ils ne semblent l'avoir été des retombées de la
technologie et de la science occidentales. Dans le domaine de l'enseignement,
ils percevaient dans une certaine mesure que les nouvelles méthodes
d'instruction et de socialisation entraînaient des formes de dépendance
culturelle. Lon était en train de fabriquer de nouveaux Africains,
un peu moins africains que ne l'étaient leurs parents. Jonathan
Kariara, écrivant en anglais et dans une institution universitaire
de type occidental, se demande alors s'il ne se fait pas étouffer
par une structure étrangère :
Je m'étais allongé l'autre nuit et je rêvai
Tous on nous enduisait
De l'argile blanche de l'enseignement étranger,
Et elle étouffait, étouffait l'homme noir endormi
A l'intérieur
...
Se réveillera-t-il perle dans une coquille d'huître
Ou pourriture ? (29)
La littérature africaine a aussi largement évoqué
l'impact du christianisme. Un exemple le plus célèbre de traitement
de ce thème est certainement Le pauvre Christ de Bomba de
Mongo Beti. Les romans de Ngugi mettent en scène ce choc de manière
récurrente, préoccupation très compréhensible chez un écrivain kikuyu
qui a grandi dans le contexte de la crise mau-mau. Un impact du
christianisme se situa à de multiples niveaux : il influença les
conceptions du savoir, les méthodes d'éducation des enfants, les
rituels d'initiation et rites de passage, le concept du bien et
du mal et les paradigmes explicatifs des phénomènes naturels, de
même que, dans une optique plus large, l'interprétation du domaine
métaphysique et surnaturel. Le christianisme occidental fut par
conséquent un facteur fondamental d'occidentalisation de l'Afrique.
Okot p'Bitek attira l'attention sur la tendance
des Africains à recréer leurs propres dieux à l'image du Dieu chrétien.
Voici ce qu'il en dit : " Quand les spécialistes des religions
africaines décrivent les divinités africaines comme éternelles,
omniprésentes, omnipotentes, omniscientes, etc., ils donnent à entendre
que ces divinités ont les mêmes attributs que le Dieu chrétien.
En d'autres termes, ils laissent supposer que les Africains ont
hellénisé leurs divinités avant même d'entrer en contact avec la
pensée métaphysique grecque [ ... ]. Les Africains disent
que leurs divinités sont "fortes" et non "omnipotentes",
"sages" et non "omniscientes", "ancestrales"
et non "éternelles", "grandes" et non "omniprésentes".
Tout comme Danquah, Mbiti, Idowu, Busia, Abraham, Kenyatta, Senghor
et les missionnaires, les anthropologues chrétiens de l'Occident
moderne sont des contrebandiers intellectuels. Ils s'emploient à
introduire les concepts métaphysiques grecs dans la pensée religieuse
africaine. Les divinités africaines des livres, revêtues des attributs
du Dieu chrétien, sont, pour l'essentiel, des créations des spécialistes
des religions. Elles sont toutes méconnaissables pour l'Africain
ordinaire du monde rural. "(30)
Okot p'Bitek devint plus tard le plus éloquent
des rebelles ougandais dressés contre l'impérialisme culturel occidental.
Son poème, Song of Lawino, est lune des plus fortes
affirmations de lauthenticité culturelle que lAfrique
ait exprimée.
Lopposition entre individu et société fut
également liée dans une certaine mesure à l'impact du christianisme
et de l'idée protestante de responsabilité individuelle devant Dieu.
Lindividualisme fut aussi favorisé en Afrique
par le concept de propriété privée introduit par le capitalisme
occidental. Dans East African childhood, Joseph A.
Lijembe décrit comment il découvrit le principe de propriété après
avoir quitté sa famille et s'être inscrit dans une école de type
occidental : " A la maison je ne m'étais jamais soucié d'une
quelconque parcelle de propriété que j'aurais pu réellement appeler
"mienne". A lécole, je découvris que je possédais
des objets qui, pour un temps, étaient miens. J'ai dû commencer
à apprendre à respecter non seulement mes affaires, mais aussi celles
qui appartenaient à mes camarades de classe et à lécole dans
son ensemble [ ... ] "(31)
Le troisième grand facteur qui favorisa l'individualisme
fut le nouvel esprit libéral introduit par les idéologies occidentales.
La prime spéciale que le libéralisme donna à l'individualisme contribua
à transformer l'horizon politique des écrivains et des intellectuels
africains en général. Comme le dit Jonathan Kariara à propos d'un
des personnages de ses nouvelles : " Il avait hérité deux choses
de l'homme blanc, une nouvelle religion et le désir de décider pour
lui-même. "(32)
Dans le domaine politique, le libéralisme occidental
contribua à susciter la revendication du droit de vote pour tous
et des formes libérales d'autodétermination. En littérature, l'individualisme
produisit de nouveaux écrivains. Après tout, la littérature orale
traditionnelle était en un sens une littérature sans auteurs, un
patrimoine collectif accumulé sans référence à des individus. En
revanche, les nouveaux romans et poèmes, les nouvelles pièces de
théâtre et les nouvelles étaient des oeuvres d'artistes bien définis
dont elles portaient le nom ou le pseudonyme. La naissance même
d'une littérature écrite dans les langues européennes marqua une
rupture importante par rapport aux traditions collectives d'un patrimoine
transmis oralement. Avec la nouvelle tendance vinrent le droit de
propriété littéraire, les droits d'auteurs versés individuellement
et les règlements contre le plagiat.
En outre, certaines des formes d'expression artistique
que les écrivains exploraient nécessitaient elles-mêmes, de leur
part, la capacité de créer des personnages individuels crédibles.
Comme nous l'avons indiqué plus haut, si la nouvelle en Afrique
puise ses racines dans les contes populaires et si la poésie moderne
peut être la continuation de la poésie ancestrale, le roman, tel
qu'on l'entend normalement, est manifestement une forme d'expression
artistique étrangère que l'Afrique développe actuellement à ses
propres fins. Et l'histoire du roman est intimement liée à la montée
de l'individualisme en Occident. Molly Mazrui, dans la thèse qu'elle
a soutenue à Makerere sur l'individu et la société dans une certaine
fiction africaine, nous renvoie au premier roman anglais, Robinson
Crusoé. Elle cite à cet égard un critique qui affirme à propos
de ce livre que " les termes dans lesquels se pose le problème
du roman ainsi que de la pensée moderne ont été établis lorsque
l'ancien ordre réglant les relations morales et sociales a fait
naufrage, avec Robinson Crusoé, en raison de la vague montante de
l'individualisme ".
Appliquant cette observation aux sociétés africaines,
Molly Mazrui soutient que ces sociétés ont été en quelque sorte
coulées par le colonialisme. Dans plusieurs domaines de la vie,
l'individualisme devenait rapidement le nouvel ordre des choses
: " Nombre de romanciers africains, y compris Achebe et Ngugi,
ont recherché les causes du naufrage et ont essayé de comprendre
s'il pouvait être évité ou non. Ils nous ont montré l'angoisse et
le conflit vécu aussi bien par l'individu que par sa communauté,
la fluidité des valeurs et l'évolution rapide des normes étant devenues
la réalité [ ... ]. Lon peut déplorer cette montée
de l'individualisme en Afrique pour plusieurs raisons mais, parmi
ses aspects les plus positifs, il faut compter la naissance du roman
africain. "(34)
Le cinquième conflit que vécurent les écrivains
africains fut le dilemme entre capitalisme et socialisme. Lenthousiasme
initial des Africains pour la rhétorique socialiste, sinon pour
le socialisme lui-même, s'explique par la collusion entre le capitalisme
et l'impérialisme. Puisque le socialisme était opposé au capitalisme
et le nationalisme africain opposé à l'impérialisme, les idées nationalistes
en Afrique se découvrirent une fraternité d'armes avec les idées
socialisantes venues d'ailleurs.
Lopposition à l'exploitation, celle des capitalistes
locaux ou celle des impérialistes étrangers, commençait tout juste
à inspirer les intellectuels africains à la veille de l'indépendance.
Laffirmation de cette idée vint un peu plus tard avec des
écrivains tels que Ousmane Sembene, Ayikwei Armah, Chinua Achebe
ou Wole Soyinka, sans oublier le premier de tous, Frantz Fanon.
En 1988 - deux ans seulement après l'honneur fait
à Wole Soyinka - le prix Nobel de littérature revenait de nouveau
à l'Afrique. Cette fois le lauréat était Naguib Mahfouz, le plus
grand romancier contemporain d'Egypte, très préoccupé par le problème
de l'exploitation. Dans la tradition de Dickens, une grande partie
de l'oeuvre de Mahfouz porte sur la vie des pauvres en milieu urbain.
Il s'est montré remarquablement sensible aux nuances et aux couleurs
de la vie dans les quartiers défavorisés des villes particulièrement
dans son ouvrage le plus célèbre, Passage des miracles.
Limpact du monde occidental sur l'Afrique
du Nord est largement évoqué par la littérature du Maghreb. La langue
arabe et la langue française sont en concurrence en tant que moyen
d'expression littéraire en Algérie, en Tunisie et au Maroc. Plusieurs
revues littéraires ont contribué à promouvoir de nouveaux talents
radicaux. En Tunisie, Al-Fikr [La Pensée] a joué un rôle
littéraire historique particulier, parfois politique. L'Afrique
du Nord est également à la pointe du combat littéraire pour la libération
de la femme.
Le thème de " l'occidentalisation " a
été abordé par le roman égyptien moderne, notamment par Tawfik al-Hakim
dans son livre traduit autrefois en anglais, The bird from the
East [Loiseau d'Orient] et Yahya Hakki dans le court roman
paru en anglais sous le titre The lamp of Umm Hashim [La
lampe dUmm Hashim]. Ce thème révèle une profonde ambivalence
culturelle.
Lambivalence idéologique se retrouve aussi
fréquemment lorsque les écrivains abordent le problème de l'exploitation.
En Afrique du Nord, il a parfois existé un conflit entre l'islam
et le militantisme laïque. A travers tout le continent, le principe
d'égalité sociale a souvent fasciné les romanciers, les poètes et
les dramaturges.
L'un d'entre eux, Ngugi wa Thiongo, évolua
plus tard vers un néo-marxisme où se fondirent sa révolte contre
l'impérialisme et son dégoût pour les capitalistes africains locaux.
Par cette attitude, l'écrivain passait du souci qu'avaient, avant
les indépendances, les Africains colonisés de retrouver l'authenticité
autochtone à un nouvel engagement en faveur d'une transformation
de la société et de la recherche d'une plus grande équité.
Le sixième conflit que nous avons évoqué est profondément
lié a ce passage des obsessions coloniales aux nouveaux engagements
de l'indépendance ; il s'agit de la dialectique entre la tentation
d'une évolution économique rapide, d'une part, et la discipline
de l'autosuffisance et même du renoncement, d'autre part. En tant
que sujet d'intérêt littéraire, cette dialectique fut explorée de
la façon la plus approfondie en Tanzanie, en particulier au cours
de la dernière période où fut menée la politique de la Déclaration
d'Arusha et de lujamaa. Fait révélateur, le débat littéraire
et la discussion sur l'autosuffisance en Tanzanie se sont poursuivis
davantage dans la littérature d'expression kiswahili que dans celle
d'expression anglaise. La poésie de cette période en Tanzanie correspond
essentiellement au passage des rimes disciplinées de Shaaban Robert
aux vers libres expérimentaux d'Euphrase Kezilahabi.
Lautosuffisance culturelle se mesure à la
vigueur même de la littérature kiswahili en Tanzanie. Utiliser une
langue plus largement comprise dans la société était en soi un tribut
à lujamaa et à l'idéal d'authenticité.
La nouvelle littérature politique sur la dépendance
en Afrique appartient certainement à cette école générale de pensée
et présente des affinités avec la littérature de la dependencia
d'Amérique latine. Le débat s'articule autour de l'idée maîtresse
selon laquelle, après l'indépendance politique, la lutte pour l'autonomie
économique et l'authenticité culturelle de l'Afrique ne fait que
commencer. Les économies africaines demeurent envahies par le capital
étranger et les membres de la nouvelle bourgeoisie noire sont fondamentalement
les alliés des intérêts étrangers. La pénétration culturelle se
traduit notamment par la prédominance d'une culture de consommation,
la persistance des structures d'enseignement coloniales, l'infiltration
des sociétés africaines par les médias et les services électroniques
étrangers, et la survivance de politiques linguistiques qui servent
les intérêts de l'élite et des classes dirigeantes mais ne sont
pas suffisamment à l'écoute des besoins des masses. Le fait que
la culture de l'élite en Afrique continue d'être dominée par les
langues étrangères est le symptôme de cette dépendance culturelle
profondément enracinée.
Parmi les femmes écrivains engagées contre le néocolonialisme,
on peut citer Molara Ogundipe-Leslie au Nigéria, Abena Busia au
Ghana et Christine Obbo en Ouganda. La complexité de leur situation
se marque par le fait, ironique, que ces femmes figurent précisément
parmi les plus occidentalisées de leur génération.
Parmi les écrivains politiques d'Afrique anglophone
qui se sont intéressés à la question de la dépendance économique,
on peut citer Adebayo Adedeji au Nigéria, Isa Shivji en Tanzanie,
Dan Nabudere en Ouganda et Atieno-Odhiambo au Kenya. Chinweizu au
Nigéria, Okot p'Bitek en Ouganda, Ali A. Mazrui au Kenya et Julius
K. Nyerere en Tanzanie comptent parmi ceux qui se sont préoccupés
notamment de la question de la dépendance culturelle. Les écrits
dans ce domaine sont surtout universitaires ou polémiques, une faible
part ayant jusqu'à présent revêtu la forme de la poésie ou de la
fiction. Le dilemme de base entre le développement dépendant, d'une
part, et l'autosuffisance dans la stagnation, d'autre part, est
en tout cas la dernière forme prise par les vieux dilemmes précédemment
incarnés dans l'opposition entre tradition et modernité, ou entre
monde autochtone et monde étranger. Les écrivains des premières
décennies de ce siècle ont appréhendé en termes de conflit entre
la modernisation et la liberté ce que les écrivains d'aujourd'hui
explorent en termes de conflit entre le développement et la dépendance.
Reste enfin la dialectique la plus fondamentale
de toutes - celle qui fait jouer la spécificité africaine et l'idée
d'universalité, la singularité de l'Africain et l'universel de l'humanité.
Avant l'indépendance, les écrivains utilisaient souvent la langue
de l'humanité, mais avant tout pour revendiquer des droits pour
les Africains.
Chinua Achebe a parlé du " fardeau de l'écrivain
noir ". Il estime que, si dans l'Afrique soumise il appartenait
à l'écrivain africain de s'attaquer à l'injustice coloniale, dans
l'Afrique indépendante, l'écrivain doit continuer de dénoncer l'injustice
partout où il la voit, même lorsqu'il s'agit d'une injustice commise
par des Africains contre d'autres Africains : " ... nous ne
devons jamais renoncer à notre droit d'être traité comme des membres
à part entière de la famille humaine. Nous devons aspirer à la liberté
d'exprimer notre pensée et nos sentiments, même contre nous-mêmes,
sans nous inquiéter de savoir si ce que nous allons dire risque
d'être retenu comme une preuve contre notre race. "
(35)
En un sens, l'indépendance politique a contribué
à élargir l'horizon moral de l'ensemble des intellectuels africains.
Faire l'expérience de la tyrannie pratiquée par des Africains contre
d'autres Africains, après avoir fait l'expérience de la domination
des Africains par les Blancs, c'est apprendre l'universalité des
droits et des devoirs, du péché et de la rédemption. La radicalisation
d'écrivains tels que Kofi Awonoor et Lewis Nkosi a procédé de cet
engagement au profit de nouveaux impératifs catégoriques. Certains
écrivains ne se sont pas contentés d'exiger des droits pour les
Africains ou pour les Noirs, ils ont transcendé jusqu'au panafricanisme,
qui était une solidarité particulière, pour chercher à s'identifier
aux opprimés en général. Ils sont devenus des politiques, tout comme
les politiques étaient autrefois devenus des littérateurs. Muhammad
Sid-Ahmed, journaliste à Al-Ahram, au Caire, est l'un des
représentants de cette foi universaliste.
Dans ce septième thème de conflit, entre le régionalisme
et l'universel, entre l'africanité et l'humanité, réside peut-être
la question la plus fondamentale de l'authenticité. La tension entre
passé et présent, tradition et modernité marque en définitive une
opposition dans le temps entre différentes époques. Le conflit entre
le monde autochtone et le monde étranger relève d'une dialectique
qui se déploie à travers l'espace. La confrontation entre le socialisme
et le capitalisme oppose des valeurs. Le dilemme entre développement
rapide et autosuffisance dans la stagnation porte également sur
les valeurs, mais se pose en termes de priorités à assigner aux
politiques. Mais, en dernière analyse, au coeur de l'art lui-même,
on trouve la double dialectique entre l'individu et la société,
et entre la société et l'universel. Les relations que la personne
humaine entretient avec son groupe social immédiat et les relations
que ce groupe social entretient avec l'humanité elle-même constituent
l'horizon de l'exploration esthétique. Senghor a appelé cela "
la civilisation de l'universel ".
Les écrivains africains que nous avons évoqués
dans ce chapitre participent incontestablement de cette exploration.
Confrontés à la souffrance d'un écartèlement multiple - politique,
scolaire, linguistique, esthétique et technique - ils ont pris la
tête de la lutte pour recouvrer leur mémoire, en quête d'un ultime
renouvellement.