La littérature et la guerre
Bien que la littérature africaine d'après les indépendances
ait accordé une grande attention au phénomène militaire, elle s'est
relativement peu intéressée à la guerre elle-même. Et en parlant
des militaires, les écrivains africains ont davantage évoqué les
méchants que les héros. Un antagonisme s'est développé entre les
écrivains et les militaires, à l'exception des combattants de la
libération en Afrique du Nord et en Afrique australe. Une génération
entière d'écrivains algériens a été inspirée par la lutte armée.
Et cependant, même un poète de la libération comme Dennis Brutus
en Afrique du Sud éprouve des sentiments ambivalents envers les
" bottes, baïonnettes et ceinturons ".
On peut donc se poser deux questions. Pourquoi
y a-t-il si peu d'oeuvres littéraires sur l'héroïsme des militaires
dans l'Afrique postcoloniale ? Et pourquoi y en a-t-il autant sur
leur vilenie ?
Labsence d'oeuvres sur l'héroïsme n'est pas
due à l'absence de héros. Les hommes et les femmes morts courageusement
pour la cause qu'ils défendaient dans les guerres africaines survenues
depuis l'indépendance ont été nombreux. Mais la nature même de ces
conflits faisait qu'il était politiquement difficile de chanter
la gloire de ces héros. Hormis celles menées par lEgypte,
la plupart des guerres vécues par les pays africains indépendants
furent des guerres civiles et souvent des guerres de sécession.
Chinua Achebe, ambassadeur extraordinaire du Biafra
durant la guerre civile, a pris ce conflit comme thème de certains
de ses écrits, mais sa situation dans le Nigéria de l'après-guerre
l'a inévitablement dissuadé de glorifier trop ouvertement le Biafra
et ses héros. Les autorités fédérales n'auraient pas non plus aimé
voir rouvrir les vieilles blessures des Ibo.
La prophétesse et combattante ougandaise de la
fin des années 80, Alice Lakwena, fut une Jeanne d'Arc acholi ;
mais le gouvernement de Yoweri Museveni la considérait comme une
"rebelle tribaliste ", ce qui mit un obstacle à la diffusion
de chants à sa gloire.
Labsence du thème de l'héroïsme militaire
dans la littérature africaine s'explique peut-être aussi tout simplement
par le faible engagement de l'élite dans les combats des nombreuses
guerres qu'a connues l'Afrique depuis l'indépendance. Les poètes
et écrivains sont vraisemblablement plus inspirés par les sacrifices
des autres intellectuels, leurs confrères, que par la mort de paysans
inconnus. Ainsi, la mort de Christopher Okigbo lors de la guerre
civile au Nigéria suscita plus de réaction dans les milieux littéraires
que celle d'un demi-million de jeunes ibo anonymes. Ali Mazrui écrivit
son seul roman, The trial of Christopher Okigbo [Le procès
de Christopher Okigbo], sous le coup de la disparition de ce compagnon
intellectuel.
Au cours de cette guerre, très peu de membres de
l'élite ibo ou d'intellectuels de la Fédération du Nigéria se sentirent
suffisamment concernés pour prendre les armes dans les rangs biafrais
ou dans ceux de la Fédération. Ils prirent parti et apportèrent
parfois leur soutien à leur camp en dehors du cadre militaire, mais
sans rejoindre leur armée ou se porter volontaires pour aller au
front. Ainsi que le dit John De Saint Jorre dans son remarquable
ouvrage consacré à la guerre civile au Nigéria : " ... la proportion
de victimes au sein de l'élite, par rapport à la grande masse, est
infime et doit sans doute constituer un record dans l'histoire de
la guerre. A quelques courageuses exceptions près, les intellectuels
nigérians et biafrais, à la différence de leurs homologues, disons,
de la première guerre mondiale ou de la guerre civile espagnole,
n'étaient pas partisans de prendre un fusil pour défendre leur cause.
La guerre nigériane produisit son "Wilfred Owen" (le poète
biafrais Christopher Okigbo qui mourut sur le champ de bataille
à Nsukka au début des hostilités), mais nous n'avons pas vu émerger
l'équivalent nigérian ou biafrais d'un Robert Graves, d'un George
Orwell ou d'un Norman Mailer. "(36)
La rareté du thème de l'héroïsme militaire dans
la littérature africaine s'explique peut-être aussi par le fait
que le type de ferveur patriotique conduisant à la glorification
des héros est plus sûrement suscité par une guerre contre une puissance
étrangère. Or l'Afrique, surtout l'Afrique subsaharienne, a manqué
d'ennemis étrangers depuis l'indépendance.
La guerre d'octobre 1973 entre l'Egypte et Israël
fut perçue comme un combat héroïque par les Egyptiens et inspira
chez eux poèmes et chansons. La guerre entre le Maroc et le Front
Polisario pour le contrôle du Sahara occidental (reconnu par l'Organisation
de l'unité africaine sous le nom de République arabe sahraouie démocratique)
a été vécue dans chaque camp comme une guerre patriotique et a fait
naître toute une littérature héroïque. Les guerres de la Corne de
l'Afrique ont également donné naissance à une poésie empreinte de
douleur.
Pour le Tchad, la Libye fut une puissance étrangère
hostile et sa lutte contre l'hégémonie libyenne contribua à la création
de poèmes et de chants héroïques. En 1987, le Tchad frappa pour
la première fois en plein coeur de la terre libyenne : le patriotisme
libyen s'en trouva blessé comme jamais, et en peu de temps la contre-attaque
libyenne pour défendre al-watan [la terre des aïeux] généra
un ensemble d'oeuvres de littérature héroïque. Le bombardement américain
sur Tripoli et Benghazi en avril 1986, rejouant sur le sol arabe
le combat héroïque de David contre Goliath, avait déjà inspiré ce
type de chants et de poésie.
Au sud du Sahara, l'image du guerrier apparaît
plus fréquemment dans les langues autochtones - mais souvent à titre
de métaphore pour des formes de combat non militaires. Quant le
poète swahili Kezilahabi, de Tanzanie, s'écrie : " Ah ! Etre
un guerrier, me baigner dans l'eau et le sang ! " (Kichwa
na Mwili, 1974), il ne s'agit précisément que d'une métaphore.
Les figures héroïques de combattants sont donc
rares dans la littérature africaine, on y trouve davantage de militaires
présentés comme des figures négatives. Pourquoi ? Pourquoi les écrivains
et les militaires africains sont-ils devenus des adversaires ? Lune
des principales raisons en est que, depuis l'indépendance, les militaires
se sont plus occupés de politique que de faire la guerre. Or les
uns et les autres ont une vision discordante de la vie politique.
En fait, le véritable antagonisme se situe peut-être entre les écrivains
et les dirigeants, qu'ils soient civils ou militaires.
Muhammad Haykal, ancien rédacteur en chef dAl-Ahram
en Egypte, est un écrivain politique qui atteignit une grande
popularité sous al-Nasser et finit derrière les barreaux sous Anwar
al-Sadat. Mais son influence sur le journalisme arabe demeure immense.
Louvrage le plus marqué par la colère et
peut-être le plus irrationnel de Wole Soyinka est The man died
[Cet homme est mort], où il se livre à une sévère mise en accusation
non seulement de la tyrannie mais aussi des militaires en eux-mêmes.
Il exprime dans ce texte le tourment de la détention à laquelle
il fut condamné par le régime du général Gowon, et son mépris pour
les militaires y est palpable. Ngugi wa Thiong'o fut emprisonné
lui aussi, au Kenya, mais par un régime civil. A sa sortie
de prison, ses propos étaient inspirés par une colère presque aussi
violente que celle de Soyinka.
Le romancier le plus en vue de Somalie, Nuruddin
Farah, a écrit une trilogie contre la tyrannie militaire dans son
pays natal. Bien qu'issu d'une famille de poètes écrivant en langue
somali, Farah abandonna sa langue maternelle dans son oeuvre littéraire,
en invoquant les contraintes de la répression en Somalie : s'il
avait écrit en somali, il n'aurait pas été lu du tout. Sous Siad
Barre, en effet, ses livres étaient interdits sur le principal marché
de cette langue, la Somalie elle-même. Dans ses pièces de théâtre,
Farah est également souvent revenu sur le thème de la tyrannie.
Yusuf and his brothers [Yusuf et ses frères] est une
véritable histoire d'héroïsme, écrite contre les horreurs inhumaines
de la répression. Cette pièce a été jouée au Nigéria où elle a remporté
un vif succès.
Au total, la guerre n'a pas inspiré de " fortes
émotions poétiques, remémorées dans la tranquillité " et cela
demeure l'une des anomalies de la littérature postcoloniale. Une
autre anomalie de cette littérature réside dans le fait que les
militaires africains y sont davantage présentés comme des figures
négatives que comme des figures héroïques. On le voit même dans
l'ouvrage de Chinua Achebe paru en 1987, Les termitières
de la savane, son premier roman depuis la guerre civile
nigériane. Dans leur rôle postcolonial, les militaires ont suscité
chez les écrivains plus d'hostilité que de vénération - pour le
meilleur ou pour le pire.