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Chapitre
20
: Les arts et la société depuis 1935
J. VANSINA
La musique urbaine a d'abord
été jouée pour accompagner la danse dans les villes nouvelles
et comme musique d'animation de bars confiée à des troupes
organisées. Au début des années 30, la présentation de danses
ethniques comme les agbaya de Brazzaville et de Kinshasa
s'apparentait peut-être aux agbadza du Ghana et du
Togo (90). Les danses en costumes européens
dans lesquels des groupes, encore définis par origine ethnique,
se mesuraient les uns aux autres étaient aussi monnaie courante.
L'histoire complexe d'une de ces traditions est celle du mouvement
Boni (orchestre), lié à l'origine aux festivals agonistiques
de Lamu (Kenya) et influencé par les orchestres militaires
allemands. Le Beni s'est répandu à travers la Tanzanie, pour
s'étendre ensuite à l'Afrique australe et centrale (91),
où sa musique était encore très en vogue dans la Copper Belt
en 1951 (92). Dans le Witwatersrand, un
de ses équivalents fonctionnels était le spectacle des danses
des régiments zulu, mais sur une musique nouvelle (93).
Les concours de danse et de chant étaient aussi très répandus
dans les centres du littoral de l'Afrique de l'Ouest.
Vers 1940 apparaît un important
style musical d'une nature différente : la rumba zaïroise.
Elle vient après le highlife, lentement développé au
Ghana dans les années antérieures à partir d'une sorte de
défilé de musiciens et de danseurs se déplaçant sans hâte
d'une extrémité à l'autre d'une rue et qui avait atteint sa
forme définitive en 1930. Son instrumentation était dominée
par les cuivres et il avait deux variantes, l'une à rythme
rapide, l'autre à rythme lent, le " blues ". Le
highlife finit par être associé au dancing et à un
style de danse occidental. De ce fait, ajouté à l'utilisation
d'instruments européens, il tend vers des modes harmoniques
occidentaux, même si ses rythmes et ses mélodies sont de facture
ghanéenne (94). Accra était, avant 1940,
l'épicentre d'une tradition musicale incarnée par de grands
orchestres comme l'Excelsior ou l'Opéra rythmique d'Accra
qui se produisaient sur toute la côte ouest. Le highlife
a connu son apogée dans les années 50, puis est peu à
peu passé de mode dans les années 60 tant au Nigéria qu'en
Sierra Leone, où un genre de musique plus latino-américain,
inspiré aussi par la musique zaïroise, a pris le relais. Le
highlife avait absorbé beaucoup d'éléments du jazz,
en particulier dans les orchestres ordinaires d'instruments
à vent et de cuivres. Il avait aussi des aspects afro-calypso
et reggae, s'appuyant sur la guitare et d'inspiration caraïbe
(95).
La guitare, apparue en Afrique
de l'Ouest vers 1935, a d'abord été utilisée au Nigéria avec
des tambours, auxquels se sont ajoutés ensuite accordéon et
carillons, pour accompagner les styles de musique appelés
d'abord juju, puis miliki. La musique zaïroise
les a fortement influencés jusque vers 1968 et la naissance
de 1'afrobeat, synthèse du highlife et de la musique
soul afro-américaine. Ce style a produit encore une
variante, le syncro (1976). L'afrobeat est spécialement associé
au nom du chanteur vedette Amikulapo Kuti Fela, qui se voit
comme le porte-parole de la classe ouvrière. Dans les années
70, il a fondé une communauté qui a été dissoute en 1977.
Il n'en a pas moins continué à chanter sa musique contestataire,
et ce malgré des harcèlements répétés (96).
La tradition zaïroise a pris
forme à partir d'inspirations venues des concerts donnés par
des ensembles cubains en visite au Zaïre juste avant la seconde
guerre mondiale. Au cours de la guerre, des soldats américains
et européens ont introduit de fortes influences nouvelles.
Avec la maringa apparut une danse dans laquelle l'unité
d'interprétation était le couple même si la plupart du temps
les partenaires dansaient encore séparément au son d'instruments
locaux, mais auxquels fut bientôt adjointe la guitare. Les
importations d'instruments européens tentées jusque-là n'avaient
pas pris (97) mais les musiciens se mirent
alors à apprendre au contact de leurs collègues européens
qui travaillaient avec eux dans les bars des villes. La guitare
fut la première à être adoptée dans le sud du Zaïre où l'on
utilisait traditionnellement des instruments à cordes. Elle
ne tarda pas à supplanter l'omniprésent likembe (mbira,
ou encore sanza) (98)
qui ne suffisait plus à exprimer les harmonies complexes voulues
par la musique nouvelle. En 1946, la guitare atteignait Kinshasa.
Cet événement se combina à la vogue de la musique afro-cubaine,
au rejet des modèles coloniaux comme la polka, la valse ou
la marche et aux débuts d'une industrie du disque (99)
pour donner naissance à une grande tradition nouvelle.
Les compagnies de disques soutinrent
les chanteurs à succès. Le style rumba s'établit par la vente
des disques et leur diffusion par la radio. Avec la création
du jazz africain (1953), du O.K. jazz (1956), toujours vivant,
et l'adoption progressive de paroles en lingala plutôt qu'en
espagnol (qui ne permettait de transmettre que des messages
rudimentaires), la musique zaïroise prit son essor. Malgré
ce que laissent croire ses titres, le jazz est d'importance
mineure à Kinshasa, surtout à partir de 1955, mais occupe
une place beaucoup plus centrale à Lubumbashi, où la chanson
en kiswahili et en tshiluba fit florès jusqu'au lendemain
de l'indépendance, époque à laquelle l'exemple de Kinshasa
et les paroles en lingala se généralisèrent. Cette évolution
n'est certes pas sans rapport avec le triomphe politique de
Kinshasa sur Lubumbashi (fin de la sécession du Shaba en 1963,
proclamation de la IIe République en 1965), mais
l'utilisation de la guitare électrique et la diffusion du
poste à transistors après 1960 ont aussi contribué au succès
des ensembles de Kinshasa (100).
Même si les danses en vogue et
les variantes de style se succédaient presque d'année en année
et, jusqu'en 1960, subissaient l'influence des modes européennes
comme le cha-cha-cha et le twist, la tradition lyrique a suivi
son cours essentiellement sans interruption. Plus que les
modes passagères, la création de textes de chansons très élaborés
ou de ballades complexes, véhiculant souvent un commentaire
social acéré, et le retour d'influence des danses traditionnelles
ont eu une importance marquante. La rumba a conservé sa structure
de base, à savoir une introduction, précédée d'un court prélude
instrumental présentant le motif principal, le développement
du thème chanté avec ses refrains par un duo ou un trio et
une improvisation instrumentale qui donne lieu au développement
rythmique et mélodique.
Pendant ce temps, le nombre des
ensembles est passé de 19 en 1960 à largement plus de 200
en 1984, bien soutenus par le syndicat des musiciens (1965).
Aucune évolution comparable ne s'étant produite dans les régions
voisines, la musique zaïroise balaie toute la scène, non seulement
en Afrique centrale mais aussi sur une partie de la côte est
et, au sud, jusqu'au Zimbabwe, bien que les paroles lingala
n'y soient pas partout comprises. A Kinshasa, cependant, les
thèmes changent. Les premiers couplets chantant des déceptions
amoureuses ou des évocations nostalgiques de la simplicité
de la vie rurale sont complétés dès avant 1960 par des chansons
politiques célébrant l'indépendance, le pays et ses héros.
Après 1960, le commentaire social prend plus d'importance
et va bientôt devenir acerbe et sans détour (101).
Ces paroles sont pour beaucoup dans la célébrité de grandes
vedettes comme Luambo (Franco). La censure fait son apparition
en 1967, mais ne bride que très légèrement ces tendances,
jusqu'à l'arrestation, en 1979, de Luambo, relâché
peu après. Les paroles des chansons vont devenir plus anodines
et la chanson contestataire se déplace progressivement vers
le Cameroun (le Makossa) et le Gabon (102).
Au milieu des années 70, et plus encore après 1979, les styles
ont changé à Kinshasa et reflètent désormais de nouvelles
réalités sociales. La ligne mélodique est devenue beaucoup
plus banale, les paroles moins élaborées. Par moments la chanson
se réduit à un "cri du cur " accompagné d'un
style de danse brutal, frénétique et plus acrobatique, beaucoup
plus spectaculaire qu'auparavant, plus proche aussi de la
transe (103).
La troisième grande mutation
musicale a eu lieu en Afrique australe. Dans les années 20,
le marabi avait vu le jour dans les bars clandestins
des cités noires. Il était influencé par la polyphonie ngunie
et l'élaboration de rythmes complexes, de hurlements explosifs
et d'harmonies inusitées (quintes ouvertes). L'influence du
jazz nord-américain devenait prédominante et dans les années
40, l'évolution du marabi a donné le kwela, d'abord
au Malawi puis, dans les années 50, en Afrique du Sud même.
L'accompagnement était désormais dominé par une longue flûte
d'étain, le penny-whistle, et les rythmes devinrent
encore plus complexes, accompagnés d'un battement régulier
(104). Il en résultait un type de chant
exigeant une virtuosité hors du commun, popularisée par les
disques de Miriam Makeba (105). Le jazz
a aussi influencé directement la musique urbaine kényenne.
Dans les villes d'Afrique de l'Est, tout comme en Afrique
du Sud, l'influence des goûts des Blancs, expatriés ou ressortissants
nationaux, pour les courants en vogue en Europe et aux Etats-Unis
a été plus forte que partout ailleurs sur le continent (106).
89.
Cette section repose sur une contribution de Kazadi wa Mukuna.
Voir aussi
Kazadi wa Mukuna, 1980.
90. E.
W. Smith, 1962. Étant donné les liens qui ont existé à
l'époque coloniale, à partir de 1880, entre Léopoldville et
Accra, la similitude des noms n'est peut-être pas fortuite.
91. T.
O. Ranger, 1975.
92. J.
Mitchell, 1956.
93. H.
Tracey, 1952.
94. J.
H. Kwabena Nketia, 1957.
95. E.
W. Smith, 1962 ; E.
S. Kinney, 1970 ; N.
W. Hooker, 1970.
96. V.
Tunji, 1976 ; J.
Labinjoh, 1982 ; J.
Miller, 1985 ; C.
Moore, 1982 ; J.
Howe, 1986.
97.
N. Nlolo, 1983 ; M.
Lonoh, s.d. ; Kanza
Matongo, 1972 ; S.
Bemba, 1984.
98.
W. Soyinka, 1985.
99. Philips, Ngoma, Loningisa.
100. J.
Fabian, 1978, p. 315-321 pour la musique de Lubumbashi.
101. Par exemple, Le dialogue d'Alain
et de Dieu par Luambo. Voir O.
Debhonvapi, 1984.
102. O.
Debhonvapi, 1984, p. 130 ; B.
Ephson, 1984 ; Anonyme,
1984 ; H.
Kala-Lobe, 1982 ; C.
Monga, 1983.
103. N.
Nkashama, 1979 ; G.
Ewens, 1987. C'est la musique sondons.
104. M.
Andersson, 1981; K.
Cuper, 1958; D.
Rycroft, 1959.
105. J.
Gwanga et E. J. Miller, 1971.
106. G.
Kubik, 1981 ; J.
Low, s.d. ; S.
H. Martin, 1982.

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