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Chapitre
20
: Les arts et la société depuis 1935
J. VANSINA
L'Afrique danse, affirmait
G. Gorer en 1935 à propos de l'Afrique occidentale : "
Ils dansent leur joie et ils dansent leur souffrance ; ils
dansent l'amour et ils dansent la haine ; ils dansent pour
appeler la prospérité et ils dansent pour éloigner la calamité
; ils dansent religieusement et ils dansent pour faire passer
le temps (107). "
Il s'inquiétait à tort pour l'avenir.
Un si riche héritage ne peut s'effacer en un clin d'il,
d'autant que la danse européenne, sociale ou artistique, n'a
jamais été une concurrente. La danse sociale lui a été empruntée,
mais avec très peu de sa musique et peu de ses pas.
Pendant ce temps, la danse rurale a continué à voir se succéder
les modes et à se développer. La dynamique de cet art était
telle que, même après 1900, une nouvelle et complexe tradition
de ballet théâtral, le bobongo, a pu être élaborée
dans une partie du Zaïre, malgré le régime colonial (108).
Les migrants apportaient leurs danses à la ville et elles
y prospéraient souvent dans le cadre de concours avec d'autres
groupes ethniques ou régionaux. Des nouveautés étaient introduites,
notamment l'adaptation à la danse d'exercices d'entraînement
militaire et de gymnastique. Cela eut lieu à Beni avant 1914,
mais aussi ailleurs, en particulier chez les Ewondo de Yaoundé
où l'on vit, en 1970, une danse gymnique féminine exécutée
au son d'un sifflet de police être consacrée sous l'étiquette
"traditionnelle " (109).
Les danses n'ont guère attiré
l'attention des autorités coloniales jusque dans les années
50, sauf pour faire l'objet de condamnation ou comme attraction
pour les jours de fête et pour honorer des visiteurs de marque.
Les troupes rurales qui étaient souvent sollicitées en pareilles
circonstances commencèrent alors à refuser de danser, du moins
sans salaire. Dès le début des années 30, un groupe de danseurs
dogon avait été envoyé à Paris. C'est ainsi que naquirent
des troupes de danseurs professionnels (110).
Une autre source de la création du ballet moderne a été le
souci d'intégrer la danse au théâtre qui anima Fodeba Keita.
Il créa ses Ballets africains au milieu des années 50. A l'époque,
les représentations de danses folkloriques en salle ou en
plein air commençaient à entrer dans les murs un peu
partout (111). Cependant, une autre dynamique,
le nationalisme, était désormais à l'uvre. Les danses
folkloriques devenaient un impératif incontournable pour les
nationalistes, à tel point qu'en Egypte, où il n'y avait pas
de tradition de danse rurale, il fallut en inventer le genre.
LEgypte a été aussi le seul Etat africain à fonder,
en 1958, un institut de ballet (à l'européenne). Partout ailleurs,
au lendemain de l'indépendance, les pays se sont tournés vers
leur patrimoine chorégraphique pour organiser des troupes.
De même, c'est en puisant d'abord dans le patrimoine national
qu'on a ouvert dans les universités des écoles d'art dramatique.
Ces nouveautés ont modifié de
plusieurs façons la nature de la danse. L'exécution de danses
traditionnelles dans des cadres non traditionnels impliquait
un rapport d'un genre nouveau à l'auditoire, rapport devenu
impersonnel et fondé sur le paiement d'un droit d'entrée.
L'accent était mis sur les éléments spectaculaires de la danse
mais avec des séquences générales de mouvements simplifiées
et abrégées. Les limites imposées d'espace (la scène) et de
temps avaient radicalement modifié le plan de base et l'organisation
générale de la danse, ainsi que l'attitude des danseurs à
l'égard de leur propre performance. En outre, costumes et
mouvements étaient taillés sur mesure pour satisfaire aux
normes urbaines de la décence et de nouveaux thèmes de danse
étaient introduits (112). Par ailleurs,
la composition des programmes mettait en relief la variété
et faisait donc un amalgame de danses de peuples différents
et de danses de nature différente. Dans le programme de 1958
de la troupe Changwe Yetu, une danse de guerre se heurtait
à une danse funéraire d'une autre région, et telle spectaculaire
danse gymnique du sabre se mêlait à des danses d'intronisation
des chefs. De nouvelles danses intégrant le mime sur des rythmes
d'exercice s'élaboraient aussi dans le creuset des villes.
Depuis, un plus grand souci d'unité artistique est intervenu.
On fait correspondre la danse à un moment du déroulement d'une
intrigue d'Opéra (Nigéria) ou de théâtre, et elle devient
un accessoire de l'art dramatique, ou bien l'on présente une
progression de danses de manière à créer une structure émotionnelle
qui met en place une sorte d'écheveau de tensions à résoudre
et une succession de scènes d'exposition aboutissant au grand
spectacle de la scène finale. Il en résulte une chorégraphie
entièrement nouvelle.
En même temps, dans les villes,
la danse à caractère social ne change que sur des points mineurs
en fonction d'engouements éphémères, les danses rurales perdurent,
les concours de danses ethniques sont canalisés sous forme
de " festivals ", tandis que le style urbain de
danse sociale gagne tous les jours du terrain dans les campagnes.
Aujourd'hui, la danse demeure une activité de prédilection,
la forme d'art pratiquée par le plus grand nombre et, avec
la musique, le plus populaire de tous les arts.
107.
G. Gorer, 1945,
p. 191.
108. Iyandza-Lopoloko,
1961.
109. Voir J.
Mitchell, 1956, par exemple ; mais aussi P.
Harper, 1969, p. 166, pour la danse ethnique urbaine et
les écoles de danse.
110. Tel fut le cas chez les Mangbetu. A.
Scohy 1955, p. 113 ;P.
J. Imperato, 1971.
111.
F. Keita, 1957. En 1958, le Zaïre envoya sa première troupe
théâtrale, Changwe Yetu, à l'Exposition internationale de
Bruxelles. Elle était aussi organisée par un producteur de
théâtre.
112. P.
Harper, 1969, ajoute, dans le cas du Nigéria, l'influence
de la télévision (qui commence en 1959) et du cinéma (après
1970) sur les contraintes imposées à la danse. Voir aussi
R. Berger, 1967.
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