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Chapitre
20
: Les arts et la société depuis 1935
J. VANSINA
Les spectacles publics et le
théâtre
Les spectacles publics et le
théâtre sont un seul et même art, malgré les contraintes qu'imposent
les décors de la scène ou du studio par opposition à leur
absence lors des festivités publiques, et indépendamment même
du degré de professionnalisme que l'on rencontre chez les
acteurs de théâtre.
Le
théâtre
Le théâtre proprement dit, consistant
à jouer une intrigue sur une scène, souvent suivant les conventions
de l'art dramatique italien, en utilisant un texte appris
par cur et en général en langue européenne, est sans
conteste une innovation urbaine (123).
La discipline a d'abord pris forme dans les missions et les
écoles ; il s'agit souvent de pièces en un acte montées à
des fins didactiques ou pour susciter les conversions (124).
Les sujets sont couramment tirés de la Bible, ou ce sont des
fables morales, avec souvent un certain mordant satirique.
Car on n'oublie pas que le théâtre doit divertir autant qu'enseigner.
Le développement du théâtre a suivi des voies très différentes
dans les régions sous autorité française, belge ou portugaise,
où le modèle était la tragédie française, et dans les régions
sous autorité britannique, du moins en Afrique de l'Ouest,
où l'école n'était pas la seule voie d'accès au théâtre. Par
ailleurs, en Afrique du Nord, la situation était sensiblement
différente.
En Egypte, le théâtre a connu
de beaux jours à la fin du XIXe siècle. Même l'opéra
européen, qui est une forme d'art aussi ethnocentrique que
le théâtre nô au Japon, a trouvé ici un terrain favorable
au temps du khédive Ismail. Dans les années 30, la plupart
des théâtres utilisent l'arabe courant. Il y a une forte production
de comédies légères et même de farces et de pièces édifiantes,
ce qui n'empêche pas Tawfik al-Hakim et d'autres de monter
des drames traitant des grandes interrogations humaines universelles.
A partir du milieu des années 50, le théâtre se recentre sur
des thèmes sociaux, réalistes, mais aussi symboliques. Les
pièces sont fortement influencées par le cinéma, qui est lui-même
influencé par elles. En 1964, neuf ou dix théâtres du Caire
jouent des pièces arabes classiques ou modernes, des comédies
et des opérettes égyptiennes. Le public apprécie aussi bien
des pièces réalistes comme celles de Yusuf Idris que des pièces
symboliques porteuses d'un message révolutionnaire, comme
les uvres de Nu'man Ashur illustrant les thèses
égalitaires (125). Depuis lors, le théâtre
a été moins utilisé pour endoctriner le public mais, comme
au cinéma, les tendances mélodramatique, comique réaliste
et symbolique ont continué à s'y exprimer.
La Libye, la Tunisie et l'Algérie
avaient une tradition commune de théâtre d'ombres, le Karaguz,
venu à l'origine de Turquie. Mais il n'a eu aucune influence
à l'époque coloniale. Pour des raisons d'ordre moral, le théâtre
était réprouvé par les 'ulama'. Les pièces étaient
jouées surtout en français et en italien pour les communautés
d'expatriés et pour une fraction de l'élite. En outre, la
censure était sévère. Avant l'indépendance de la Tunisie et
du Maroc, la principale activité a consisté dans ces pays
à traduire des pièces européennes en arabe classique ou courant
; on a produit, cependant, en Tunisie une poignée de pièces
abordant des thèmes didactiques (la jeunesse gâchée, la drogue,
le marché noir). Vers la fin des années 60, le public urbain
dans l'ensemble du Maghreb sort de son apathie. Le nombre
de troupes commence à croître. Les productions de la radio
et de la télévision ont besoin de scénarios. Ainsi s'élabore
un théâtre moderne, surtout à base de pièces en un acte, satires
ou mélodrames pour la plupart, sauf en Algérie où l'on produit
couramment des pièces de propagande qui traitent souvent de
la guerre de libération (126).
Les régions francophones d'Afrique
occidentale ont vu se développer dans les années 50 un théâtre
académique. Les auteurs dramatiques avaient souvent fréquenté
l'école de William Ponty ; enseignant à Dakar de 1933 à 1960,
celui-ci demandait à ses élèves d'écrire des pièces de théâtre
inspirées par leurs recherches sur le " folklore ".
Hormis quelques sujets historiques, ces productions se firent
remarquer par leur critique du régime colonial, leur traitement
des tensions entre la vieille génération et sa conception
du monde et les idées de la jeune génération, et un goût prononcé
de la satire. La plupart des pièces se pliaient aux règles
en usage dans le théâtre européen, si ce n'est que les élèves
de William Ponty ne produisaient que des canevas de texte
laissant une large place à l'improvisation des dialogues.
Mais chez les auteurs dramatiques qui entreprirent ensuite
d'écrire des pièces plus longues, ce trait disparut. Quelques-uns,
comme Cheick N'Dao dans L'exil d'Albouri (1969), en
quête d'un théâtre total, ont intégré à leurs uvres
la poésie, le chant et la danse. La plupart sont restés à
l'écart de telles innovations. Le cas de B. Dadié, en Côte
d'ivoire, est à cet égard caractéristique. Il a continué à
écrire au long des années 70 dans la veine adoptée avec Assemien
Débylé, la pièce de ses débuts qui fut jouée à Paris en
193è (127). Les dramaturges zaïrois ont
suivi cette tradition, bien que le développement de leur théâtre,
inspiré par des troupes itinérantes et par le théâtre scolaire,
soit postérieur à 1955 (128).
Après lindépendance, le
répertoire habituel senrichit de pièces de propagande,
qui ne passaient la rampe que dans la mesure où elles comportaient
des éléments comiques (129). Le principal
problème du théâtre tenait en fait à linsuffisance de
son pouvoir dattraction. Cela était dû en partie à des
problèmes de langue, encore que certains auteurs aient écrit
dans des langues africaines ou, le plus souvent, traduit leurs
uvres dans la langue urbaine locale. Mais même ces uvres
étaient accueillies sans enthousiasme par le grand public.
Les conventions formelles, les lois du théâtre, notamment
la règle de lunité et de temps, étaient simplement trop
étrangères à lexpérience du public.
Et cependant, dès 1947, Fodeba
Keita (130) avait tenté de rompre avec
elles. La danse et le chant choral accompagnaient laction
et linterprétation à mesure que lacteur principal
larticulait oralement, à la manière tant des Mande (Malinke)
que la Grèce classique. Mais il ne fut pas suivi et cette
forme ne se transforma pas en un théâtre plus charnel. Elle
eut, cependant, un certain succès comme cadre de référence
des nombreuses compagnies de ballet qui suivirent le modèle
de ses Ballets africains. La danse et le spectacle prirent
le dessus au détriment de la richesse et de la complexité
de lintrigue. Au demeurant, ces ballets en sont venus
à sadresser davantage au public des pays étrangers quà
un public local et peuvent apparaître à ce titre comme un
art à vocation touristique (131). Ainsi
donc, le théâtre et le ballet se sont coupés de la culture
de leur public, et cela rend dautant plus poignante
la préoccupation de la négritude, qui revient sans cesse dans
leur répertoire.
Pendant ce temps, le théâtre
s'était développé de manière très différente dans les anciennes
colonies britanniques d'Afrique occidentale. Dans les années
20, un théâtre de vaudeville en anglais et dans les langues
locales prospérait au Ghana ; vint ensuite dans les années
30 un théâtre dinspiration européenne mais en langues
vernaculaires, dont le premier succès fut une pièce de F.
K. Fiawoo écrite en ewe (132). Les deux
traditions perdurent (133), encore qu'avec
moins de succès pour la tradition académique que pour le vaudeville.
Le courant académique se perpétua, cependant, tant en langues
vernaculaires qu'en anglais, qui permettait aux pièces didactiques
d'être jouées dans les écoles. Les deux tendances prirent
une ampleur spectaculaire.
La première fut développée par
H. Ogunde. Il créa en 1944 une pièce en musique pour la Church
of the Lords de Lagos, employant le yoruba et avec une intrigue
articulée sur la musique et la danse, laissant libre cours
à l'improvisation. Ce fut le point de départ de la tradition
de l'opéra ouest-africain. Ogonde mariait le spectacle traditionnel
au dialogue, à la mise en scène et à d'autres éléments de
la tradition du vaudeville. Ses productions remportèrent un
tel succès que les recettes lui permirent de jeter les bases
institutionnelles et commerciales du théâtre au Nigéria (134).
Du côté académique, parut W.
Soyinka. Formé à Londres à partir de 1955, puis rentré au
Nigéria en 1959, il y créa les premières véritables pièces
académiques. A l'aise avec les techniques européennes, il
était capable de les dominer de manière à intégrer des éléments
dramatiques yoruba. Son exemple fut suivi à partir de 1960
par d'autres auteurs dramatiques de talent tels que J. P.
Clark (135).
Cependant, au Ghana, E. T. Sutherland,
écrivant en fanti, développa le théâtre académique à partir
de 1958 et créa en 1961 une forme nouvelle appelée d'abord
comédie musicale, puis opéra. C'était une pantomime pour danseurs,
accompagnés de churs et de solistes. Ceux-ci déroulaient
le fil de l'intrigue en fanti, tandis qu'un commentateur en
donnait un équivalent en anglais (136).
Mais l'opéra trouva sa véritable expression africaine avec
Duro Ladipo qui créa sa première uvre en 1961 au centre
artistique d'Oshbogo. De 1962 à 1964, il produisit un cycle
relatif aux rois historiques d'Oyo. Celui-ci devint le prototype
de l'opéra yoruba, combinant un texte yoruba de haute qualité
littéraire à la satire sociale et à la réflexion métaphysique.
La forme opérait une fusion spectaculaire de la tradition
académique et du genre populaire créé par Ogonde, lequel aida
l'auteur dans son travail délaboration (137).
Depuis les années 60, la forme
et le contenu ne se sont guère modifiés. L'inspiration vient
essentiellement des traditions orales, mais appliquées à des
situations contemporaines, souvent pour exprimer un mécontentement,
parfois à des fins satiriques. Certains des principaux auteurs
dramatiques, tel Soyinka, sont passés de la satire au désespoir.
A son tour, Femi Osofisan, l'auteur le plus connu de la jeune
génération au Nigéria, s'est mis à écrire des pièces préconisant
des formules politiques radicales. Mais tout en admonestant
Soyinka, lui et d'autres n'en ont pas moins un langage, une
structuration dramatique et même une thématique très proches
des siens (138).
Ces évolutions ont abouti à enraciner
le théâtre, sous ses formes tant populaire qu'académique,
dans un sol fertile au Ghana et surtout au Nigéria. Il diffère
totalement, à cet égard, de la tradition francophone aliénée.
Mais il diffère aussi de l'art dramatique en d'autres lieux
de l'Afrique anglophone.
En Afrique de l'Est, le théâtre
a été plus lent à se développer. Il a eu pour centre de gravité
le Collège universitaire de Makerere. Le premier auteur dramatique
a commencé à écrire des pièces en un acte dans un anglais
quelque peu hésitant au début des années 60. Devant le peu
dintérêt manifesté par le public pour les pièces en
anglais, on commença peu après à expérimenter un travail en
langues locales, d'abord en kiswahili et en kiganda, mais
aussi plus tard en luo et en kikuyu. Ngugi fut le seul à dépasser,
en 1966, la dimension de la pièce en un acte. La censure a
parfois été féroce en Ouganda, mais elle est aussi un vrai
problème dans d'autres pays. Par ailleurs, l'acceptation en
bloc des conventions théâtrales européennes, en particulier
à Makerere dans les années 60, a retardé l'acceptation du
théâtre par le public (139).
L'apartheid en Afrique
du Sud a peut-être été la principale raison du retard considérable
du développement du théâtre destiné à des auditoires africains
par rapport à celui de la littérature africaine qui, avant
1935, avait déjà produit un chef-d'uvre comme le Shaka
de Mofolo. L'uvre de Mphalele était du théâtre à
lire plus qu'à jouer. Le théâtre africain fit sa percée avec
la production de King Kong en 1959. Ce succès permit
au groupe de l'Université du Witwatersrand, qui l'avait produit,
de se développer et d'offrir à des Africains un enseignement
musical et théâtral. Mais, au même moment, Gibson Kente commençait
à produire des pièces plus populaires. Les représentations
de cet art des townships avaient lieu dans des salles
des fêtes communautaires et eurent une vocation de divertissement
de 1958 à la fin des années 60. Il y avait, cependant, une
autre filière de développement du théâtre : les pièces montées
dans les écoles en langues africaines. Dans les années 70,
le People's Expérimental Theatre et d'autres groupes commencèrent
à monter des pièces d'action politique écrites par Credo Mutwa
et quelques autres. Malgré la censure et des arrestations,
cette forme d'art dramatique fut très vivante jusqu'aux émeutes
de Soweto. La répression obligea à produire des pièces sans
texte, donc impossibles à censurer. Jusqu'à une date récente
(140), la situation politique a empêché
l'élaboration de tout répertoire théâtral autre que celui
traitant des problèmes politique. Il y a aujourd'hui des pièces
écrites dans toutes les langues africaines et qui couvrent
une vaste palette de contenus (141).
Le théâtre européen n'a pas été
accepté facilement en Afrique à cause de ses conventions,
de son caractère littéraire du fait qu'il ne prévoit pas de
participation du public et qu'il privilégie les messages didactiques
au détriment du divertissement, sans parler des barrières
que dresse l'exemple de langues étrangères. Dans sa forme
classique, il n'a été accepté que par une fraction des élites
et par des gouvernements qui voient en lui un produit de prestige,
sujet de fierté nationale. Mais là où le théâtre a su faire
éclater ses conventions, admettre les goûts populaires, utiliser
des langue locales, surtout dans le dialogue, permettre au
moins une certaine participation de l'auditoire et est devenu
moins intellectuel, il a en général obtenu du succès. A l'un
des extrêmes, les pièces sont devenues de simples comédies
musicales au contenu des plus sommaires. Mais l'expérience
a montré, tout spécialement avec le théâtre et l'opéra nigériens,
que des productions populaires peuvent atteindre à une haute
qualité dramatique et littéraire.
123
On trouvera une bibliographie récente dans Recherche, Pédagogie
et Culture, vol. 61, 1983, p. 101-105. Les études de base
sont : W. Soyinka,
1985 ; B. Traoré,
1958 ; Y. Ogunbiyi,
1981 ; P. Paricsy,
1971, Anonyme,
1971 ; R.
Mshengu-Kavanagh, 1979 et 1981 ; M.
Schipper, 1982.
124. Pour le texte (canevas de l'intrigue,
les dialogues étant libres) d'une pièce jouée à l'école en
1934, voir R.
Bonneau, 1972. Voir aussi G.
Hulstaert, 1953 ; B.
Lindfors, 1980.
125. Encyclopaedia Britannica, Macropedia,
vol. IX, p. 981 ; P.
Mansfield, 1965, p. 124-125 ; R
J. Vatikiotis, 1980, p. 455-456.
126.
A. Roth, 1961 ;
H. Djaziri, 1968 ; H.
D. Nelson, 1978, p. 141. Au Maroc, les syndicats se sont
servis du théâtre pour faire connaître leur cause, mais sans
grand succès.
127. B.
Traoré, 1969 ; W.
Zimmer 1985.
128. Voir Jeune Afrique (Élisabethville)
numéros de 1958 ; Y.
L. Mundara, 1972 ; M.
du Ma Ngo, 1980 ; Kadima-Nzuji,
1981.
129. N.
S. Hopkins, 1971.
130. F
Keita. 1957: R
Parícsy, 1971, p. 54-56.
131. Pour des exemples de la façon dont
les gouvernements perçoivent les troupes de danse comme relevant
du secteur touristique, avec notamment les déclarations du
Gouvernement zambien, voir UNESCO,
1982.
132. En réponse à un concours organisé
par l'International African Institute.
133. J.
Collins, 1985 ; K.
N. Biame, 1968.
134. E.
Clark et H. Ogunde, 1979.
135. O.
Ogunba, 1966 ; O.
Ogunba et A. Irele, 1978 ; Y.
Ogunbiyi, 1981 ; M.
Etherton, 1982 ; A.
Ricard, 1975.
136. K.
Muhindi, 1985 ; S.
Acquaye, 1971 ; O.
Chinyere, 1980.
137.
U. Beier, 1970 et 1973.
138. C.
Dunton, 1984.
139 M.
M. Mahood, 1966 ; R.
Serumaga et J. Johnson, 1970 ; L.
A. Mbughuni, 1976.
140
M. Hommel, 1962 ; numéro spécial de Theatre Quarterly,
vol. 7, 1977-1978 ; M.
Mabogoane, 1983.
141. Pour un aperçu général, voir A.
Fuchs, 1985 ; M.
M. Mahood, 1966, p. 25-26 ; R.
Mshengu-Kavanagh, 1981.
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