|
Chapitre
20
: Les arts et la société depuis 1935
J. VANSINA
Le premier film tourné par un
Africain est sans doute Ghézal, la fille de Carthage (1924),
une production tunisienne, bientôt suivie de Leila (1926)
et de Zainab (1926), deux films égyptiens. Ces films
s'inspiraient de modèles théâtraux mais les conventions théâtrales
ne tardèrent pas à être violées, puis abandonnées. Les Studios
Misr ouvrirent en 1934 et à partir de là l'industrie cinématographique
prit son essor, produisant bientôt plusieurs films par an.
Le contraste est saisissant avec les colonies. La réticence
des gouvernements coloniaux à permettre à des Africains de
faire des films s'explique par des considérations politiques.
Mais des considérations financières entrent aussi en jeu pour
expliquer le retard pris, ce qui a fait que bon nombre de
pays n'ont vu émerger leurs premiers réalisateurs de films
que dans les années 70.
La production de films est une
entreprise commerciale. Elle nécessite un substantiel apport
initial de capitaux pour la production proprement dite, la
création d'un réseau de distribution et la construction ou
l'adaptation de salles de projection. Les rentrées de fonds
sur investissement ne peuvent être perçues qu'après encaissement
des recettes aux guichets et les capitaux pouvant être réinvestis
dans la production sont ce qui reste après que les opérateurs
de salles de cinéma et les sociétés de distribution ont touché
leur part des bénéfices. Jusqu'à présent, seule lEgypte
a réussi à mettre sur pied une industrie efficace et autofinancée.
L'autre solution consiste pour l'État à assurer le financement
initial de son industrie cinématographique, et de tâcher ensuite
de l'établir sur des bases financières saines. Une petite
industrie a pu être créée selon cette formule au Nigéria et
au Maroc ; le Sénégal a pu, quant à lui, mettre en place à
partir de 1969 un réseau de distribution et construire des
salles de cinéma, et le système est en passe de s'autofinancer.
On trouve un système plus courant en Algérie, en Tunisie,
au Mali et au Burkina Faso, pays dont les gouvernements ont
commandité des films de propagande et des films éducatifs
mais non des films de long métrage. Cette politique a néanmoins
eu pour effet détablir sur place des compétences ainsi
que certaines installations de production et les premiers
réalisateurs de films de ces pays se sont servis de ces bases.
Néanmoins, après 1970, l'existence de studios de télévision
a joué un rôle beaucoup plus important à cet égard. La télévision
a eu tendance à promouvoir la création de films en fournissant
des équipements et un débouché. Dernièrement, cependant, le
rôle prépondérant attribué à la vidéo plutôt qu'au film a
eu tendance à se répercuter défavorablement su la production
cinématographique (143).
La plupart des gouvernements
hésitaient à investir massivement dans la branche parce que,
contrairement à ce qu'on croit généralement, le cinéma n'est
pas un moyen de communication de masse. Il nest pas
comparable à la radio et à la télévision, qui ont eu par conséquent
la priorité absolue dans tous les pays. Lorsque la Haute-Volta
(actuel Burkina Faso) rompit le monopole des distributeurs
étrangers en 1969, il n'y avait que dix cinémas dans le pays.
Le Gabon n'en avait que huit en 1986. Le Sénégal qui a aujourd'hui
la meilleure infrastructure de l'Afrique tropicale, a 80 cinémas
et 13 millions de spectateurs par an. Cela commence à ressembler
à un spectacle de masse. Un des plus grands succès cinématographiques
a été le film de Cheick-Oumar Sissoko, Nyamaton, montré
au Festival de Ouagadougou en juillet 1986. Il fit 35 000
entrées en deux semaines ; néanmoins par rapport aux millions
de spectateurs qu'attire quotidiennement la télévision, un
tel auditoire n'a rien de massif (144).
Reste que même si le cinéma n'est
pas un moyen de communication de masse, les films ont assez
de pouvoir pour provoquer une lutte permanente entre des intérêts
culturels concurrents. La rivalité est vive entre lInde,
lEgypte, la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis
pour s'imposer sur des marchés que les gouvernements nationaux
doivent défendre en mettant au point leurs propres politiques
culturelles. Ainsi, deux compagnies de distribution françaises
avaient un monopole absolu sur l'ensemble du marché francophone
d'Afrique occidentale jusqu'en 1969, année où la Haute-Volta
se rebiffa, et aujourd'hui encore, la majeure partie de la
région reste dominée par des compagnies françaises (145).
La forte proportion de films indiens et égyptiens montrés
en Afrique tropicale est imputable à la volonté du public.
Les pays occidentaux se disputent la part restante, soit un
cinquième du marché. Les principaux protagonistes sont la
France et les Etats-Unis. Les gouvernements africains ont
d'abord simplement cherché à les jouer l'un contre l'autre,
tout en acceptant des coproductions par lesquelles s'effectuait
un transfert de technologie cinématographique. Dans les années
80, cependant, il devint courant de s'adresser à d'autres
partenaires étrangers, en particulier Cuba et les pays d'Amérique
latine (146).
Dans de pareilles conditions,
il faut s'attendre à une censure et les gouvernements ont
des idées arrêtées sur la question du cinéma. Seuls les "bons
films africains " doivent faire l'objet d'une promotion
et le cinéma doit être " comme une manière agréable et
élégante de développer parmi les peuples africains certaines
attitudes souhaitables concourant à une amélioration du bien-être,
de l'hygiène, de l'éducation, de la discipline, du travail
(147) ".
Il convient de garder présentes
à l'esprit toutes les considérations qui précèdent lorsqu'on
parle du cinéma en tant que forme d'art, car elles limitent
la vision du cinéaste tout en la modifiant profondément. Abordant
cette question, on se bornera à analyser les seuls grands
centres de production. Il y a aujourd'hui en Afrique largement
plus de 250 producteurs de cinéma qui vivent et travaillent
dans une bonne quarantaine de pays différents.
Le premier cinéma égyptien était
romantique et plaisait à la classe moyenne urbaine. Depuis
l'ouverture même des Studios Misr, il y a eu des réalisateurs
spécialisés dans la fabrication de comédies musicales et de
mélodrames fortement influencés par le théâtre. Cette tendance
est toujours d'actualité. Mais en 1939 eut lieu l'apparition
du film néoréaliste. La seconde guerre mondiale fit du cinéma
une affaire très lucrative. La production augmenta de 300%,
mais c'était un cinéma d'évasion de médiocre qualité. Ainsi,
beaucoup de films prenaient pour sujet des vies de noceurs
dans les boîtes de nuit. Dans les années 50, on vit apparaître
des films de guerre, des films policiers, des films folkloriques
et un renouveau du cinéma vériste centré sur le drame psychologique
individuel, et l'on porta aussi à l'écran quelques-uns des
romans de N. Mahfuz. En 1952, la majeure partie de l'industrie
fut nationalisée, mais sans grande incidence sur son programme
de production. Le mélodrame et la farce tenaient toujours
le haut du pavé. Au demeurant, l'industrie cinématographique
égyptienne occupait désormais le douzième rang mondial, dominant
le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord. La plupart des 50 à
60 films produits par an dans les années 60 appartiennent
aux genres qu'on a évoqués. On assistait, cependant, au développement
d'un réalisme populiste ; des problèmes du moment comme le
débat sur la situation des femmes devenaient matière à faire
des films et l'on adaptait à l'écran des uvres littéraires
célèbres. La critique décrie souvent les films égyptiens pour
leur superficialité et leurs intrigues simplistes, mais le
public les aime. Le cinéma égyptien produit chaque année autant
de films qu'en a produit l'Afrique tropicale en plus d'un
quart de siècle. On y trouve tous les genres du cinéma contemporain.
Régulièrement, des uvres de haute qualité technique
exprimant des pensées et des sentiments originaux émergent
du flot d'une production médiocre (148).
Au Maghreb (149),
de modestes centres de production sont apparus à Alger et
au Maroc. Le gouvernement algérien a décidé dès le début de
subventionner la production de films de propagande sur la
guerre d'indépendance et sur le socialisme dEtat ; il
n'a, cependant, pas interdit la critique de ses bureaucraties
que présentent certaines productions récentes. Les quelques
films tunisiens (à partir de 1966) ont tendance à se ranger
dans la même catégorie. Le Maroc a produit des films dans
les genres qui sont ceux des succès commerciaux, et quelques
films intellectuels. Les plus remarquables de ces films font
penser à Buñuel et se servent du symbole pour captiver le
spectateur plutôt que de l'intrigue ou de l'action.
Les Africains francophones de
l'Ouest ont fait leurs premières expériences cinématographiques
vers le milieu des années 50, d'abord à Paris et plus tard
à Dakar (150). Le premier véritable long
métrage a été La Noire de... réalisé par Ousmane Sembene
(1966). Sembene (151) a dominé, jusqu'à
une époque très récente, la scène cinématographique d'Afrique
francophone ; il a été aussi le seul réalisateur de cinéma
qui ait trouvé les moyens de financer son art. Formé dans
la tradition vériste russe, son cinéma utilise l'image pour
montrer des problèmes sociaux et appuyer des dialogues maniant
des vérités profondes et des idéologies fondamentales. Il
est ainsi le fondateur d'une tradition intellectualisante.
Tous ses films traitent du heurt entre les modes de vie colonial
ou européen et les réalités africaines composante de
négritude , des tensions entre les classes sociales
composante marxiste et font l'éloge de héros
précoloniaux composante nationaliste. Ce dernier aspect
est appelé à trouver sa plus forte expression dans son Samori,
série épique en six parties réalisée pour la télévision.
Malgré la pénurie de moyens financiers,
près de deux cents réalisateurs de cinéma sont issus de l'Afrique
francophone. Une grande partie de leur production est didactique
et intellectualisante et la plupart de leurs films ont été
rejetés par le public. Cependant, certains auteurs, Souleymane
Cissé ou Cheick-Oumar Sissoko par exemple, ont transcendé
l'héritage de Sembene. La qualité lyrique de Cissé l'a rendu
célèbre et le Nyamaton de Sissoko, sur la vie d'écoliers
pauvres et riches, a suscité un vaste courant de sympathie.
Mi-documentaire, mi-fiction, il ne propose pas de solutions
et il met l'accent sur l'action et l'image plutôt que sur
un débat intellectuel porté par le dialogue. Le public a beaucoup
aimé voir s'y refléter la société qui lui est familière, d'autant
plus que la langue parlée dans le film est le bamana (152).
Sissoko a suivi une tendance apparue depuis peu en abandonnant
le français au bénéfice de langues locales. Le film policier
camerounais est un genre nouveau entièrement différent. Tout
en se situant aux antipodes de Cissé ou de Sissoko, il a rompu
lui aussi avec l'héritage de Sembene, quoique en cédant aux
goûts du public.
Au Nigéria, la télévision s'est
développée bien avant le cinéma et a mis en place une infrastructure
technique. Le cinéma a commencé par suivre la tradition théâtrale
yoruba et utiliser son infrastructure financière. Il n'y a
pas eu de longs métrages avant 1972, année où fut filmée une
pièce de Soyinka. Le premier metteur en scène de cinéma fut
formé dans la tradition française, mais Ogunde lui enseigna
la façon de faire un film qui soit à la fois au goût du public
et artistique dans la tradition des spectacles musicaux. Le
Nigéria produit bon an mal an un long métrage par an depuis
1975, bien que le cinéma ne soit pas subventionné. Mais le
cinéma souffre de l'emprise monopolistique que la production
vidéo a acquise sur la télévision (153).
Les premiers films réalisés en
Afrique du Sud, sur des scénarios écrits par des Africains,
remontent à 1975. Ils sont en concurrence avec les films faits
pour un public blanc et avec les films produits par le gouvernement
pour ses " Bantu ", et sont soumis à la censure.
Le tout premier a été un film zulu, Ikati elimnyama [Le
chat noir]. Un autre film au moins a été entièrement réalisé
par un Africain. Plus importante est la production de documentaires
et de dossiers cinématographiques sur l'apartheid. Mais,
de toute évidence, le film africain n'y est pas prospère (154).
Le grand public a manifestement
fait bien meilleur accueil au cinéma qu'au théâtre. Mais l'insuccès
des films africains par rapport aux films importés, et surtout
aux productions indiennes et égyptiennes, met en exergue le
fait que beaucoup de cinéastes africains oublient de divertir.
Si lEgypte réussit si bien, c'est à cause du nombre
de comédies et de mélodrames (les feuilletons de la télévision)
qu'elle débite à longueur d'année. Les réalisateurs de films
africains veulent enseigner, éduquer la conscience du public.
Leurs préoccupations sont d'ordre politique (les classes sociales,
le néocolonialisme, la dépendance), moral (l'aliénation et
les maux de la modernité par opposition à la tradition), didactique
(le rôle des femmes rurales, bonnes et simples, par opposition
aux femmes mauvaises et complexes de la ville ; les méfaits
de la drogue), personnel (les problèmes d'identité) ou relèvent
du militantisme culturel (l'art traditionnel comme antithèse
de la médecine occidentale) (155). Le
public veut qu'on lui raconte des histoires, qu'elles soient
romantiques, historiques, dramatiques ou comiques. Il raffole
de mystère, d'aventure, de beauté fascinante et d'action héroïque.
Ce n'est que maintenant que quelques réalisateurs entreprennent
de répondre à ces exigences.
143.
P. Haffner, 1978 ; G.
Hennebelle, 1972 ; G.
Hennebelle et C. Ruelle 1978 ; J.
Binet et al. (dir. publ.), 1983 ; P
S. Vieyra, 1968, 1975 et 1983. Vieyra donne aussi régulièrement
des reportages à Présence africaine, notamment sur
des festivals de cinéma comme ceux de Ouagadougou ou de Carthage.
144. M.
Diawara, 1986 et 1987 ; P.
Michaud, 1986.
145 M.
Diawara, 1986.
146 M.
Shirazi, 1987.
147. Anonyme,
1987.
148. A.
Elnaccash, 1968 ; G.
Hennebelle, 1972, p. 13-81 ; P.
Mansfield, 1965, p. 125-126. En 1972, lEgypte avait
produit en tout quelque 1 400 films, contre 50 en vingt ans
pour l'Afrique au sud du Sahara (G.
Hennebelle, 1972, p. 77).
149. M.
Berrah et al., 1981 ; G.
Hennebelle, 1972, p. 105-194.
150. Le film de P. S. Vieyra Afrique-sur-Seine
est généralement tenu pour le précurseur, mais cela est
contesté. Voir V. Bachy, dans
J. Binet et al. (dit. publ.), 1983, p. 24.
151. F.
Pfaff, 1984 ; O.
Okore, 1984 ; M.
B. Cham, 1984 ; R.
A. Portimer, 1972.
152. M.
Diawara, 1987.
153. A.
Opubor et O. Nwuneli, 1979 ; A.
Ricard, 1982 ; M.
B. Cham, 1982 ; T.
Fiofori, 1986b.
154. M.
Pheto, 1981 ; T.
Keya, 1981.
155. Voir l'analyse de
E Boughedir, 1983.
|