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Chapitre
20
: Les arts et la société depuis 1935
J. VANSINA
La télévision est arrivée au
Cameroun et au Burundi en 1984. Ces pays ont été parmi les
derniers à adopter le coûteux nouveau média. T. M. Azonga
décrit ce qu'il signifie pour les Camerounais. Ils peuvent
désormais regarder réellement leurs idoles, qu'ils soient
musiciens, sportifs ou leaders politiques. Ils découvrent
leur propre pays, ses paysages, ses villes et des scènes de
la vie rurale dont ils n'avaient pas même entendu parler.
Ils voient le monde s'ouvrir devant eux en apprenant ce qu'est
l'apartheid et en voyant s'exercer sa brutalité ou
en suivant les horreurs de la guerre Iran-Iraq. Ils pénètrent
dans d'augustes enceintes du pouvoir comme l'Assemblée nationale
et voient au fil de l'actualité se dérouler la vie publique
et ses enjeux (156). Rien d'étonnant à
ce que la télévision ait vite dépassé la popularité de la
radio ou que le public ait été prêt à dépenser gros pour y
avoir accès. En 1986, 50 000 récepteurs avaient déjà été vendus,
dont beaucoup de postes noir et blanc sud-coréens à bon marché,
mais encore plus de coûteux récepteurs couleurs. Et le Cameroun
n'est pas un cas isolé. En 1986, au Gabon voisin, une personne
sur douze possédait un récepteur et, au Nigéria, un cinquième
de la population (20 millions de personnes) regardait quotidiennement
la télévision (157). Nul doute que dans
d'autres pays les chiffres soient comparables.
Pareil succès ne pouvait laisser
aucun gouvernement indifférent. Et les gouvernements avaient
appris quel pouvoir s'offrait à eux à partir des débuts de
la télévision au Nigéria en 1959 (158),
au Caire (1960) et après son introduction dans les pays européens.
Pour le gouvernement, la télévision devait être sa voix, comme
l'avait été la radio, mais aussi son image. En bien des lieux
du continent, les citoyens se méfiaient de la radio car il
était arrivé que des nouvelles fussent faussées ou supprimées
et les gens l'avaient appris. Or la télévision permettait
aux gouvernements de montrer l'événement ou la situation
et, de ce seul fait, elle était bien plus convaincante que
pouvaient l'être la radio ou d'autres médias. Les gouvernements
voulaient faire l'opinion publique ou la couler au moule de
leurs visées, éduquer le public, définir le contenu de la
conscience nationale, créer un sentiment de moralité partagée
et construire une culture nationale. Bon nombre de pays ont,
en outre, tenté d'influencer par-delà leurs frontières les
populations des pays voisins. L'histoire de l'expansion des
stations et des réseaux de télévision au Nigéria montre à
quel point celle-ci est intimement liée à la compétition sur
le terrain politique (159).
On comprend pourquoi les gouvernements
étaient prêts à dépenser des sommes considérables pour créer
l'infrastructure de la télévision. Même les gouvernements
qui, comme celui du Burundi jusqu'en 1983, résistaient pour
des raisons de prix de revient au désir d'installer la télévision
dans leur pays ont été obligés de céder. Quel qu'en soit le
coût, la télévision est devenue un attribut essentiel de la
souveraineté. Et plus un pays est riche, plus ses réseaux
sont ambitieux. Non seulement le Gabon a étendu la portée
de ses deux chaînes de télévision en couleurs de manière que
les émissions couvrent la totalité de ce vaste pays sous-peuplé,
mais il est en train de construire son propre satellite, de
sorte qu'il pourra diffuser aussi bien ses vues que les résultats
de ses études sur la civilisation bantu dans une bonne partie
de l'Afrique centrale. Il est ainsi en concurrence avec le
Zaïre qui entend lui aussi posséder son satellite (160).
Mais la télévision nécessite
une grande quantité de programmes. Cent heures par semaine
représentent l'équivalent de soixante films de long métrage.
La programmation comprend au moins une heure par jour d'émissions
d'information et d'actualités, des émissions destinées aux
enfants, des documentaires (souvent en rapport avec le développement
et portant depuis peu une attention beaucoup plus soutenue
à l'éducation du monde rural), des émissions dramatiques (souvent
en feuilletons) et des comédies (souvent bouffonnes), sans
oublier les émissions sportives et la couverture des cérémonies
publiques. La demande est supérieure à toute autre en ce qui
concerne les services d'acteurs et d'animateurs de programmes,
et même l'utilisation de la vidéo. En fait, elle ne peut être
satisfaite et les coûts de fonctionnement seraient trop élevés
si les programmes étaient tous originaux. C'est pourquoi les
stations ont constitué des stocks de vieux films et de matériels
divers et acheté les droits de séries étrangères, réintroduisant
ainsi une source d'aliénation culturelle qui est désormais
de loin la plus importante. En même temps qu'ils s'efforcent
de définir et d'unifier la culture nationale, les gouvernements
ont donc été obligés d'introduire des images culturelles concurrentes.
La télévision est-elle un art
original ? Elle a créé un genre entièrement nouveau : le feuilleton
télévisé, qui est au film ce que l'épopée est à la nouvelle.
Au Nigéria les feuilletons ont d'abord été une imagerie convenue
mettant en scène dans un décor invariable les mêmes personnages
principaux, tel le feuilleton The Village Headmaster qui
a duré presque le temps d'une génération. Six heures de télévision,
ou davantage, peuvent servir à développer un grand thème,
comme l'histoire des premiers califes ou la saga de Samori.
Tous les genres du cinéma peuvent aussi être transformés à
la télévision, du documentaire avec la place nouvelle accordée
à " l'instantané " et très souvent à l'exotisme
chez soi, jusqu'aux dessins animés pour les enfants. Cependant,
beaucoup de programmes ne peuvent être suffisamment structurés
pour mériter le nom d'art. Si passionnants quils puissent
être, les matchs de football ne sont pas de l'art et des films
qui font dialoguer des critiques avec des ministres en exercice
(en vogue au Gabon et au Cameroun) peuvent faire l'objet d'une
mise en forme ordonnée mais non artistique. Car pour être
de l'art, un matériel doit exprimer une métaphore sous une
forme pertinente. Néanmoins, plusieurs genres télévisuels
peuvent atteindre à l'art et exposer bon nombre des aspects
structurels propres à la tradition orale (épique ou autre).
Mais le média est trop nouveau pour que son apport aux arts
d'interprétation puisse être évalué. La pression accablante
résultant du double impératif d'offrir un produit d'évasion
et de répondre à des objectifs immédiats, aggravée par des
calendriers de production très serrés, n'est guère de nature
à favoriser l'éclosion de chefs-duvre.
156.
T. M. Azonga,
1986.
157. T.
Fiofori, 1986a ; P.
Michaud, 1986.
158. O.
Ikime, 1979 ; S.
Olusola, 1979.
159. T.
Fiofori, 1986b.
160. P.
Michaud, 1986. Les contrats relatifs à la Maison de la
Radio de Kinshasa et aux relais de' réseaux de diffusion sont
parmi les plus gros projets de développement que le pays ait
entrepris depuis 1970.
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