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Chapitre
20
: Les arts et la société depuis 1935
J. VANSINA
Le demi-siècle qui s'est écoulé
depuis 1935 n'a pas porté deux générations d'artistes mais
trois : les précurseurs, les pionniers des arts contemporains
et ceux qui ont pris leur suite. Tout s'est décidé entre 1945
et 1965. Ce sont les années pendant lesquelles les premières
expériences se sont cristallisées en une nouvelle tradition
dont ne se sont pas départis les artistes venus ensuite. L'année
1960 n'est pas une date capitale pour l'art. Les nouveaux
arts sont le produit d'une grande époque d'espérance nationaliste,
non d'indépendance politique. Dans un jaillissement massif,
les arts ont reflété le nationalisme et à la génération suivante
ils ont produit des vagues successives d'artistes qui ont
développé les perspectives ouvertes par les pionniers dans
toutes les disciplines, tous les genres, tous les arts.
Dans leur ensemble, les nouveaux
arts ne sont pas issus des traditions européennes, bien qu'ils
se soient développés à l'apogée de l'influence culturelle
de l'Europe qui couvre les mêmes années et se prolonge encore,
plus forte peut-être qu'avant 1945, malgré aussi l'adoption
de techniques ou d'instruments venus d'Europe. En dernière
analyse, ce qui frappe le plus est la continuité avec les
temps antérieurs. Les continuités sont évidentes pour les
arts ruraux, manifestes pour les arts populaires et sous-jacentes
à une bonne partie de l'art destiné au marché touristique.
On n'observe de franche rupture que dans le théâtre, du fait
qu'il se conforme à la tradition italienne, et dans le cinéma
qui, sauf en Egypte, n'est pas encore un art populaire. Le
cinéma intellectualisant et le théâtre académique laissent
même insensibles la plupart des élites, qui rejettent aussi
les arts visuels d'inspiration européenne et se détournent
de la musique classique européenne. Les arts académiques,
dérivés de l'Europe, sont encore étrangers aux perceptions
collectives africaines. Les artistes qui les pratiquent le
sentent et ce sentiment de non-appartenance est pour beaucoup
dans leurs positions concernant l'africanité, l'aliénation
et la négritude. Dans l'ensemble, les nouveaux arts de l'Afrique
sont donc une synthèse dans laquelle une petite part sélective
du patrimoine européen s'est combinée à un vaste héritage
africain.
D. Niven a relevé les liens étroits
qui existent entre les artistes académiques et la classe politique
dirigeantes (164). C'est là un aspect d'une vérité plus vaste
: les arts ont été le miroir fidèle de l'histoire changeante
des sociétés africaines avec leurs tensions internes et externes.
Comme la population urbaine, les arts urbains ont assumé une
place prépondérante. A mesure que les classes sociales se
formaient et que le fossé les séparant prenait l'allure d'un
précipice, chaque classe trouvait sa propre expression artistique.
Les tensions entre le versant intellectuel du cinéma, du théâtre,
des arts visuels et même du costume et leur versant populaire
sont partout manifestes. Il n'est que la musique où l'opposition
ne saute pas aux yeux ; c'est qu'il n'y a presque pas de musiciens
académiques. Que les artistes académiques soient ou non d'accord
avec l'élite, ils parlent sa langue et sont reconnus par elle.
Les artistes populaires, dans leur ensemble, ne le sont pas.
Encore une fois, les sociétés africaines sont maîtresses de
leur destin, et elles trouvent les rêves et les métaphores,
les arts, qui expriment leurs aspirations complexes. Les arts
sont nouveaux parce qu'ils sont le reflet d'une Afrique nouvelle.
164.
D. Niven, 1985.
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