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Chapitre
20
: Les arts et la société depuis 1935
J. VANSINA
A partir de 1935, on peut facilement
ranger les arts visuels dans quatre catégories : art traditionnel
(3), art touristique, art populaire urbain
et art académique ainsi classés en fonction des thèmes,
des styles, des clientèles, des finalités et des lieux de
production. Les traits qui différencient ces arts les uns
des autres sont essentiellement les suivants. L'art traditionnel,
qui revêt souvent la forme de la sculpture mais aussi celle
de la peinture murale (4), figurative ou
géométrique, est pratiqué dans les campagnes (où vivaient
encore, jusque dans les années 80, les deux tiers des habitants
de l'Afrique) et dans un petit nombre de vieilles cités. Les
objets fabriques ont, à l'exception des décorations murales,
des fonctions utilitaires. Ils sont utilisés notamment pour
les besoins d'institutions telles que les cérémonies d'initiation
des garçons et des filles, les rites funéraires, les cases
de palabre jouxtant les villages, les cours royales et certaines
églises chrétiennes (5), ainsi que les palais
de certains souverains d'antan. L'art touristique est destiné
à une clientèle étrangère. Ses thèmes sont par conséquent
volontiers exotiques et anecdotiques. Ils sont traités dans
un style figuratif simplifié et obéissent à des canons à demi
européanisés. L'art populaire urbain, sorti des limbes vers
1935, se compose principalement de peintures faites pour décorer
les murs de maisons citadines. Apparu vers 1930 en Afrique
centrale, mais beaucoup plus tôt en Afrique du Nord, il est
figuratif. La vogue est alors au portrait et à des sujets
historiques, anecdotiques et décoratifs. Une autre forme d'art
populaire trouve son expression dans la peinture d'enseignes
et de panonceaux pour boutiques, véhicules, cinémas, et autres.
A l'instar des artistes traditionnels ou des producteurs d'art
touristique, les artistes populaires se voient comme des artisans
compétents. L'art académique est pratiqué par des artistes
formés aux conceptions occidentales de la peinture et de la
sculpture, utilisant des techniques européennes. Leurs clients
sont les pouvoirs publics, les églises et le marché international
de l'art. Leurs thèmes sont souvent très proches du répertoire
international courant. Les artistes formés dans les académies
officielles ont endossé les rôles qui s'associent à l'art
international, tandis que ceux qui ont appris leur métier
dans les ateliers d'artisanat n'en assument que quelques-uns.
Les catégories ne sont pas totalement
cloisonnées. On a vu des objets d'art traditionnel intéresser
les touristes ; tel a été le cas des peintures sur verre du
Sénégal (6) avec pour conséquence une hausse
des prix qui a coupé la clientèle locale du marché. En sens
inverse, il peut y avoir des articles destinés aux touristes
qui plaisent aux élites locales, capables d'en payer le prix.
Une partie de la production d'art académique est due à des
artistes qui ont reçu une formation traditionnelle (Lamidi
Fakeye (7) ou à des artistes travaillant
pour le tourisme (Felix Idubor (8)), et
il y a des artistes de formation académique qui se sont tournés
vers l'art touristique ou populaire (école de Lubumbashi,
quelques artistes oshogbo). Cependant, dans l'ensemble, le
phénomène le plus remarquable a été le degré de séparation
qui, deux générations durant, a fait de ces tendances des
filières distinctes (9).
Avant d'analyser séparément chacune
d'elles, il convient de dire au moins quelques mots de l'architecture.
Au sud du Sahara, l'architecture moderne a été rarement confiée
à des architectes africains, bien qu'il existe une poignée
d'écoles (Kinshasa, Luanda, Maputo) qui forment des architectes.
Il y avait encore des architectes traditionnels en Afrique
du Nord, mais pas ailleurs car la construction de logements
a été de plus en plus standardisée et effectuée par les usagers,
et pratiquement aucun édifice public traditionnel fait pour
durer n'a été bâti à partir de 1920. Les catégories artistiques
que nous avons recensées ne s'appliquent donc pas à l'architecture
qui, contrairement à tous les autres arts, se limite à des
ouvrages dus à des expatriés, même si certaines de leurs uvres
s'efforcent de reproduire des aspects de l'architecture traditionnelle
(10). L'architecture locale novatrice de
type populaire se limite à la construction de lieux de culte
(11).
3.
Bien que consacré par l'usage, le terme " traditionnel
" est impropre. Les arts traditionnels n'ont cessé d'évoluer
et certains arts traditionnels de 1935 n'existaient même pas
en 1900 ou en 1980. Néanmoins, faute d'un autre terme qui
fasse l'unanimité, j'utiliserai " traditionnel "
dans ce texte.
4. En maints endroits d'Afrique centrale et
orientale, la peinture murale traditionnelle s'est développée
à partir de la dernière décennie du XIXe siècle,
quand de nouveaux types d'habitation ont commencé à se répandre.
5. Sur l'art chrétien, voir J.
F. Thiel et H. Helf, 1984 ; Anonyme,
1982 ; Études des religions africaines, 1982, vol.
16, n° 31 et 32.
6.
H. Schissel, 1985.
7. T. Ogunwale, 1971. Apprenti de Bamindele
à la fin des années 40, il exécuta ensuite d'importantes commandes
pour des églises catholiques dans le sud-ouest du Nigéria.
8. Anonyme,
1968 ;
Y. A Grillo et J. Highet, 1968. Idubor a d'abord été sculpteur
de pièces vendues aux touristes à Lagos à la fin des années
40.
9. Les principaux guides des arts visuels
au sud du Sahara sont : Badi
Banga ne-Mwine, 1977 ; U.
Beier, 1968 ; M.
W. Mount, 1973 ; E.
Berman, 1983 (cette seule édition) ; E.
J. De Jager, 1973 ; S.
El Mansury, 1984 ; R.
Italiaander, 1937 ; J.
Kennedy, 1985 ; P.
Micaud, 1968 ; G.
I. P. Okoro, 1984 ; F.
Willett, 1971 ; U.
Eckardt et G. Sievernich (dir. publ.), 1979, est peut-être
le plus utile en ce qui concerne les arts populaires, que
tendent à négliger les autres ouvrages.
10.
M. A. Fassassi, 1978. Le siège du CICIBA à Libreville
repose sur une interprétation de l'architecture bamileke,
mais conçue et réalisée par des architectes européens. L'église
Saint-Michel dans la même ville est censée rappeler aux fidèles
un temple fang. Le véritable art moderne africain n'est pas
ici le bâtiment lui-même mais ses nombreuses colonnes sculptées
par un sculpteur local sur des thèmes bibliques mais dans
l'esprit des colonnes sculptées du Gabon et du Cameroun.
11. On trouve, dans les églises coloniales,
les spécimens les plus novateurs de la sculpture coloniale
elle-même et des répliques de tous les styles européens d'architecture
religieuse. Les églises des cultes indépendants, et surtout
les plus petites, offrent quelques innovations architecturales
saisissantes, telles l'église harriste de Gregbo (P. Curtin
et al., 1978, p. 443) ou les églises
rurales fang et les temples bwiti qui se trouvent sur la route
de Libreville à Cocobeach (Gabon).
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