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Chapitre
20
: Les arts et la société depuis 1935
J. VANSINA
Bien que sa fin ait été annoncée
bien avant 1935 (12), l'art
traditionnel est toujours vivant et continue à se développer.
La plupart des Africains sont encore des ruraux qui ont conservé
un grand besoin d'expression artistique. Avant 1936, non seulement
les arts traditionnels avaient subi des évolutions stylistiques
internes et adopté progressivement des matériaux (tissus,
peintures), des outils (scies, limes) et certaines techniques
d'importation, mais des traditions nouvelles pleines de vitalité
avaient jailli çà et là, comme la figuration sur calebasse
(Zaïre, Kenya (13)) ou céramique (Zaïre
(14)). Des innovations notables se traduisaient
souvent par des ventes à des résidents européens. Ainsi, les
grandes figures funéraires fang et les statues de femmes dan
sont prises aujourd'hui pour de l'art traditionnel intemporel.
Or elles ne sont apparues qu'après 1885, suscitées par la
demande d'Européens établis sur place. Ces innovations n'ont
pas tardé à trouver une destination précise dans les cultures
qui les avaient créées, ce qui permet de les distinguer des
premières formes d'art pour touristes.
Néanmoins, en 1935, la production
de ces arts s'était réduite en variété et en volume sous l'effet
de la concurrence d'importations manufacturées à bon marché
et d'une perte de pouvoir d'achat, et aussi du fait que les
élites avaient perdu leur place. La dépression, survenue en
1930, s'accompagna cependant d'un renchérissement des importations
par rapport aux revenus, ce qui eut pour effet d'inverser
la dynamique de la substitution pour tous les produits, y
compris les articles en métal. Cette situation dura jusqu'à
la fin de la seconde guerre mondiale. Puis le processus s'inversa
de nouveau. Après 1960, même la poterie, qui avait tenu bon
face aux articles en fer émaillé, était en voie d'abandon
alors que s'annonçait l'avènement des matières plastiques.
Les textiles locaux devinrent si onéreux qu'ils ne purent
survivre que par la vente aux touristes ou comme matières
premières coûteuses de nouveaux costumes nationaux.
Déjà en 1935, le cri d'alarme
annonçant l'agonie des arts traditionnels avait suscité des
mesures officielles en faveur de l'artisanat, notamment en
Tunisie, au Ghana et au Zaïre (15). Bien
entendu, l'intervention des pouvoirs publics eut le plus souvent
pour effet de développer l'art destiné aux touristes, la clientèle
de la production n'étant plus la population rurale locale,
mais elle préserva le savoir-faire technique, ou du moins
en retarda la perte.
L'évolution stylistique de la
sculpture et de la peinture sur les thèmes traditionnels,
dans un cadre traditionnel, s'est poursuivie après 1935. La
peinture religieuse en Ethiopie en offre un exemple remarquable
(16), de même que les constructions et les
sculptures des palais traditionnels du sud-ouest du Nigéria
(17). Comme peu de recherches ont été faites
sur la dynamique de l'art traditionnel pendant cette période,
nous ne pouvons pénétrer dans le détail de l'évolution thématique
et stylistique de ces arts, sauf en ce qui concerne les changements
provoqués par un marché tourné vers le tourisme. Dans l'art
kuba de ces années-là, la gamme des matériaux employés pour
la sculpture (notamment l'ébène et l'ivoire) s'étend, mais
le répertoire de formules de style perd de son raffinement
(par exemple, dans les rythmes de décors répétitifs). Quelques
thèmes nouveaux sont, cependant, élaborés et au moins une
statue royale est produite dans le prolongement direct de
la série antérieure (18). On utilise alors
un échantillon plus restreint des modèles disponibles (de
formes, de décoration) et les clichés en vogue connaissent
des fortunes croissant et décroissant au gré de modes obéissant
en partie aux seuls goûts des Européens vivant sur place.
Les masques du littoral de l'Afrique de l'Ouest gagnent en
complexité et en fantaisie à mesure que leur fonction religieuse
se tourne vers le carnaval. Parfois, une stylisation et une
sûreté de proportions et de rythmes supérieures remplacent
une préciosité antérieure (par exemple, dans l'art senufo)
; parfois, l'évolution est inverse (baoulé). Il y a très peu
de changements entre 1930 environ et 1982 dans le traitement
d'objets comme les icônes et les masques employés pour l'initiation
des garçons kuba. Mais dans les cérémonies d'initiation genya
(Kisangani, Zaïre), il y a une modernisation permanente des
icônes, sans que l'initiation devienne jamais un spectacle
touristique (19). Dans l'ensemble, on ne
saurait émettre de généralisations sur l'évolution de l'art
traditionnel ni continuer à annoncer sa disparition imminente.
En Afrique du Nord, l'indépendance
s'est accompagnée d'une attention spéciale portée à l'architecture
traditionnelle et à la rénovation des monuments anciens. On
pense au mausolée de Mohammed V au Maroc ou au renouveau de
la taille de la pierre en Tunisie et aux restaurations effectuées
un peu partout. Parmi les ouvrages nouveaux, citons le nouvel
opéra du Caire caractérisé par ses réminiscences des Mamluk
(20). Ailleurs, il n'y a pas eu un tel
retour aux sources des traditions régionales. Mais il suffit
de relever le contraste entre l'extrême esseulement des arts
traditionnels à Lebowa (Afrique du Sud) et leur situation
en d'autres lieux pour se rendre compte de la santé et de
l'authentique vitalité que ces arts ont encore dans la majeure
partie de l'Afrique (21).
12.
Voir, par exemple, F.
Willett, 1971, p. 239, et W.
Gillon, 1984, p. 347-348, situant la fin de l'art traditionnel
à la fin de la seconde guerre mondiale. La plupart des ouvrages
récents sur l'art moderne ont tendance à situer cette extinction
présumée aux alentours de 1960 et de l'indépendance ; K. Fosu,
1986.
13.
J. Van den Bossche, 1955 ; S.
Kay, 1978. La gravure sur calebasse au bas Zaïre remonte
au moins aux alentours de 1885.
14. La poterie figurative zande et mangbetu,
née vers 1895, s'éteint vers 1940. Pour le bas Zaïre,
Z. Volavka, 1977 ; J.
MacGaffey, 1975.
15. La Commission pour les arts et métiers
indigènes du Congo belge date de 1935, les écoles tunisiennes
de 1935, les mesures prises au Ghana d'avant 1929.
16. U.
Eckardt et G. Sievernich, 1979, p. 56-67.
17. H.
Cole, 1982.
18. J.
Cornet, 1974 et 1975, p. 53.
19. A.
Droogers, 1980.
20. Anonyme,
1985.
21. P.
Davison, 1984.
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