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Chapitre
20
: Les arts et la société depuis 1935
J. VANSINA
En 1935, l'art
touristique était encore une petite entreprise car, sauf
en Egypte, il y avait peu de touristes. Dans ce pays, les
imitations d'objets de l'époque pharaonique et toutes sortes
d'articles kitsch, exotiques et romantiques produits à Suez,
à Port-Saïd, à Alexandrie et au Caire se vendaient bien. Ailleurs,
le long des côtes, la vente de souvenirs aux marins était
aussi une activité traditionnelle. D'autres articles étaient
produits en petites quantités à l'usage des résidents européens
(cendriers, étagères, saladiers) ou comme souvenirs à emporter.
Mais c'est dans les années 30 que sont jetées les bases des
principaux genres et productions des époques ultérieures.
D'abord, là où existe une sculpture traditionnelle appréciée,
on produit en série des copies grossières, ainsi que des imitations
ou même des faux d'uvres plus rares. Par exemple, on
a commencé à fabriquer industriellement au cours des années
40 les bronzes foumban (Cameroun) dans le style d'Ife en prenant
pour modèle un timbre nigérien. Un artiste comme Osei Bonsu
uvrait à la fois pour satisfaire les goûts de la bourgeoisie
de Kumasi et pour produire des copies d'uvres connues
destinées à la vente (22). Ensuite, des
genres existants se développent encore. La statuaire kuba
vendue aux touristes dans les années 30 était dérivée des
statues royales, des figurines magiques et des statues destinées
aux chefs (mwaan). Enfin, on imite les représentations européennes,
chrétiennes ou séculières. Et l'expérience montre ce qui se
vend le mieux. Les missions ont ici joué un rôle primordial,
non seulement en encourageant la production d'uvres
pour décorer les églises mais aussi parce que les écoles professionnelles
se mettent bientôt à la production d'imitations de textiles,
de nattes, d'objets de céramique et de bois destinés à la
vente. Bien avant 1936, le style d'art touristique de la mission
catholique de Buta, avec sa dominante d'ébène et d'ivoire
et ses sculptures d'éléphants et de scènes de genre, était
florissant et lucratif. En 1950, au seul Congo belge, une
demi-douzaine de ces écoles produisaient toutes sortes d'articles,
allant du meuble au colifichet.
L'art touristique s'achète comme
souvenir. Il doit donc être porteur d'un message familier
à l'étranger et avoir néanmoins un caractère exotique. Il
est par conséquent figuratif, peu ou prou conforme aux canons
de proportion européens, il emploie l'ébène ou l'ivoire et
représente des animaux sauvages exotiques ou des thèmes anecdotiques
(la vie quotidienne au village, les danses) ou l'équivalent
de poupées costumées (23), par exemple des
guerriers masaï, des Mangbetu aux têtes oblongues ou des bustes
" typiques " tels que ceux de l'atelier de Massengo
à Brazzaville (à partir des années 50). Les motifs décoratifs
bidimensionnels doivent être simples, d'une régularité apaisante,
imitant autant que possible le travail fait à la machine et
les couleurs agréables à des yeux européens. A cela s'ajoutent
les impératifs pratiques. A l'époque où les voyageurs empruntaient
la voie maritime, les meubles en bois massif comme les coffres
de Zanzibar ou les chaises du Bénin étaient appréciés. Mais
après 1945, l'ère des voyages aériens et du tourisme de masse
impose des articles petits et légers. Les tabourets en selle
de chameau sommairement sculptés et les tables basses faciles
à démonter deviennent les articles de prédilection ; les poufs
d'Afrique du Nord, si criards soient-ils, ont toujours eu
beaucoup de succès, de même que les nouveaux tapis figuratifs
maghrébins, dits " berbères " ou kabyles. Tels
sont donc les critères auxquels répond l'art touristique,
qui doit en outre être bon marché et facile à exécuter
d'où sa médiocre qualité. Les articles d'exportation de meilleure
qualité, comme les tapis de Fès ou les beaux tissus kuba,
ont souffert de l'ampleur prise par un marché de consommation
de masse (24).
Dans la première phase, soit
à peu près avant 1950, les écoles et les ateliers artisanaux,
puis les coopératives, alimentent la production, tandis que
les marchands professionnels faisant travailler une équipe
d'artistes sont encore rares (25). Les marchés
sont alors à proximité des grands hôtels et dans les ports
et les capitales. Après 1950,1'art touristique devient l'art
des aéroports. Les touristes arrivent en nombre sans cesse
croissant et la demande est satisfaite par des coopératives,
des entrepreneurs et un réseau de colporteurs, les "Sénégalais"
de l'Afrique occidentale et centrale. La pratique du faux
d'uvres classiques devient beaucoup plus courante à
mesure que le goût de l'art traditionnel se répand dans les
classes moyennes du monde. D'une manière générale, l'ensemble
de l'Afrique se met à produire selon les schémas pratiqués
depuis longtemps en Egypte.
Et cependant, lart touristique
n'est pas le même. Un coup d'il aux productions des
Kamba et des Makonde de Tanzanie fait voir à l'uvre
deux dynamiques très différentes. Pendant la première guerre
mondiale, Mutisya Munge était porteur (26).
Jusque-là, il avait à l'occasion sculpté le bâton de cérémonie
d'un ancien de la communauté kamba. A présent, il trouve de
nouveaux modèles et des idées neuves chez les Zaramo, près
de Dar es-Salaam, qui ont déjà vendu, avant 1914, des objets
à des résidents allemands entichés d'ethnographie. Munge se
consacre alors entièrement à la sculpture et trouve un marché
de cadeaux de Noël parmi les Européens en train de s'installer
sur les hauts plateaux du Kenya. Lui et d'autres, qui l'imitent,
assurent le colportage de leurs objets. Après 1945, les affaires
deviennent florissantes grâce à de nombreux soldats britanniques
en garnison au Kenya. Puis, le grand marché devient américain.
Désormais, la demande porte sur des milliers d'objets. Une
coopérative officielle sombre mais les commandes sont satisfaites
et la bimbeloterie devient une industrie domestique. En 1955,
Mutisya Munge veut ouvrir boutique à Londres. En 1960, les
African and Akamba Handicrafts y emploient cinq agents et
en 1970, les exportations vers les Etats-Unis portent au total
sur un quart de million de pièces venues du Kenya, de Tanzanie
et de Zambie (27). Des armées de guerriers
masaï et d'antilopes effarouchées envahissent chaque année
l'Occident.
A l'inverse, jusqu'à une époque
très récente, les
sculpteurs makonde n'ont jamais copié d'objets (28).
Par suite principalement de la guerre de libération, ils ont
quitté le Mozambique pour s'établir à Mtwara et, plus tard,
à Dar es-Salaam. Plus d'une centaine de sculpteurs travaillent
aux environs de Dar es-Salaam à partir de 1964 et vendent
leurs uvres par lintermédiaire de marchands. L'un
d'eux a créé une nouvelle icône, représentation d'un esprit
(shaitani), qui donne lieu à des créations fantastiques.
Il y a, cependant, en même temps, une production d'uvres
conventionnelles chrétiennes et de pièces à caractère anecdotique.
Les Européens n'ont pas refusé à ces uvres, et en particulier
aux shaitani, le label " art " en raison
de la virtuosité dont témoigne chaque pièce sculptée et des
échos qu'elles rencontrent dans la sculpture européenne récente.
En outre, chaque pièce est unique, faite pour être exposée,
et les sculpteurs les présentent expressément comme des produits
de leur créativité novatrice ; autrement dit, de l'art pour
l'art.
Le contraste est extrême entre
les sculptures kamba et makonde, mais caractéristique de l'étendue
de la gamme de l'art touristique. On peut observer le même
contraste, par exemple, à Foumban (Cameroun) où certaines
uvres en métal, souvent exécutées dans des matériaux
nouveaux comme l'aluminium, sont l'expression de valeurs profondément
vécues, alors que d'autres ne sont que des copies clinquantes
d'images traditionnelles. Sans doute le travail alimentaire
est-il la règle mais certains artistes créent d'authentiques
uvres d'art où s'expriment de grandes métaphores à travers
une forme soignée.
Ce type de situation permet de
mieux comprendre la production de petites peintures de la
vie rurale, représentant souvent des scènes de pêche, qui
ont commencé à être vendues aux touristes dans les années
30. Leurs acheteurs étaient des étrangers, mais elles exprimaient
la nostalgie de la simplicité de la vie rurale éprouvée par
des citadins de fraîche date. Quelles fussent ou non
produites en masse, elles étaient un art populaire. Bon nombre
de ces uvres, en étant achetées par les gens du lieu,
en ont acquis le statut. Il est souvent possible de retrouver
leurs racines dans des traditions plus anciennes de peinture
ou de dessin, notamment dans les antécédents des uvres
abstraites apparues sur le marché à partir du milieu des années
60. Certains artistes ont affirmé quelles correspondaient
chez eux à un urgent besoin de création, tout en attribuant
à la nécessité économique une production faite à dinnombrables
exemplaires (29).
Lart touristique peut présenter
un intérêt considérable pour lhistorien, notamment du
fait quà travers lui sexprime une authentique
communication qui ne sadresse pas simplement au touriste
étranger mais à un public local, même si ce public nest
pas lacheteur de louvrage.
22.
D. H. Ross, 1984.
23. Des poupées costumées ont été produites
en Afrique du Sud depuis environ 1815 jusqu'à 1870 au moins,
puis elles sont tombées en désuétude. Il semble que ce type
de souvenir n'ait jamais pris ailleurs.
24. P.
Jules-Rosette, 1984, est l'étude fondamentale, sur le
sens et la forme, voir R.
Ben Amos, 1977 ; sur la baisse de qualité constatée en
comparant les uvres traditionnelles de Foumban (Cameroun)
avec des copies pour touristes, voir C.
Geary, 1983, p. 74-76 et p. 86-87.
25. Néanmoins, M.
H. Lelong, 1946, vol. I, p. 200, affirme avoir vu une
fabrique de taille respectable dans la région du golfe de
Guinée largement avant 1940.
26.
W. Elkan, 1958.
27. M.
W. Mount, 1973, p. 55 et p. 217, note 32.
28. S.
J. Ntiro, 1982, est beaucoup plus fiable que A.
J. Stout, 1966. Voir aussi S.
Littlefield-Kasfir, 1980 ; E.
Herold, 1983.
29. S.
Creuz, 1951 ; B.
Jules-Rosette, 1984, p. 30-56.
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