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Chapitre
20
: Les arts et la société depuis 1935
J. VANSINA
Au sud du Sahara, lart
populaire urbain postérieur à lindépendance est celui
quon connaît le mieux (30). Mais certaines
formes dart populaire sont très antérieures et la frontière
entre art populaire et art traditionnel sestompe dans
les régions rurales par exemple, pour les sculptures
en ciment des cimetières (Côte dIvoire, Akan, Cross
River, Kongo) (31) ou les peintures murales
des villages ndebele du Transvaal (32).
Le ciment a remplacé la terre mais aussi la pierre et le bois.
Les sculptures représentent souvent la modernité (avions,
voitures), de nouveaux emblèmes religieux (croix, anges sexués)
et des portraits (prolongeant chez les Kongo la tradition
du travail du bois et de la pierre). Dans certains cas, il
y a des ruptures. Les peintures murales nubiennes ont fait
leur apparition vers 1925 (33), pour séteindre
avec la création du lac Nasser en 1964. Un certain Ahmad Batul,
probablement originaire de Ballana, a inventé la nouvelle
peinture murale. Jusque-là, les peintures murales étaient
luvre des femmes. Il a été le premier homme à
s'y adonner. Il tirait son inspiration de motifs géométriques
anciens et de scènes figuratives simples vues sur des produits
d'importation. Un peintre a même pris pour source d'inspiration
des images figurant sur des couvercles de boîtes de conserve.
Les grands panneaux publicitaires figuratifs peints sur les
murs des établissements des oasis de l'ouest de lEgypte
ressemblaient à ces peintures murales. On trouvait aussi des
peintures murales dans certaines parties de l'Afrique centrale
et orientale. Les missions les favorisaient en Ouganda pour
remplacer les peintures corporelles, qu'elles désapprouvaient.
Les autres produits ruraux de l'art populaire ont été essentiellement
les sanctuaires et les églises, dont il a été question plus
haut.
Dans les villes, on trouve des
églises, des peintures murales sur les murs intérieurs de
maisons ou de cafés, des peintures d'enseignes et d'affiches
publicitaires (34). Les maisons des villes
yoruba étaient ornées de lions en ciment et d'autres sculptures
architecturales entre les années 30 et les années 50 (35).
Une forme unique en son genre d'art visuel populaire est l'ensemble
de sculptures, de peintures et de drapeaux avec appliques
en tissu des associations asafo des villes fanti (Ghana)
(36).
Cependant, la forme la plus caractéristique
d'art urbain populaire s'est révélée être la peinture sur
toile. Elle dérive parfois des peintures murales qui, dans
certaines parties de l'Afrique de l'Ouest et dans toute l'Afrique
centrale, remontent aux temps précoloniaux ou au début de
l'ère coloniale ou de l'art corporel. Les thèmes figuratifs
ne tardent pas à intégrer des produits des temps modernes
et des scènes historiques (fondation de postes administratifs,
batailles). Des styles d'expression graphique analogues se
sont développés également sur calebasses, sur certaines poteries
et parfois (par application) sur tissus, mais aussi dans les
formes de bas-reliefs d'ivoire ou de bois. La peinture populaire
est profondément enracinée dans les traditions africaines.
Les premiers peintres, comme
Ibrayima Njoya au Cameroun (vers 1920), A. Onabolu au Nigéria
(années 20) ou A. Lubaki (vers 1926) et d'autres au Zaïre
se sont inspirés de ces uvres. Lubaki était sculpteur
sur ivoire avant de se mettre à peindre (37).
Mais il faut attendre les années 30 pour voir apparaître,
sur tout le littoral atlantique, une peinture nostalgique
représentant des plages, des palmiers, des villageois et des
scènes de genre campées en ville (38). Art
certes destiné à la vente aux touristes, mais aussi aux citadins.
En 1960, on pouvait encore voir un chameau et son escorte
sous une nuit saharienne étoilée sur le mur d'une maison mauritanienne
de Dakar ou un
éléphant monumental sur celui
de la maison d'un horloger de Bujumbura (Burundi) (39).
Des scènes du même genre peintes sur toile commencent alors
à être achetées par des citadins, de même que des portraits
de personnages célèbres (marabouts au Sénégal) ou des autoportraits
(Zaïre).
Une innovation saisissante intervient
dans les thèmes représentés pendant les années 50, d'abord
à Kinshasa puis, après l'indépendance, à Lubumbashi, au Nigéria
après la guerre civile, et plus tard encore au Ghana. La vogue
est alors aux sujets historiques. En 1960, l'image exotique
de Mamy Wata (ou mamba muntu), la sirène tentatrice,
symbole de magie et d'aliénation, s'était aussi répandue du
Ghana jusquau Shaba. Un nouveau complexe de thèmes se
cristallise vers 1960 dans le lugubre paysage industriel de
Lubumbashi. Scènes d'un passé traumatique et tribulations
du temps présent expriment directement la conscience historique
des habitants. Finies les scènes nostalgiques évoquant un
retour à la vie insouciante au village. La perception des
identités urbaines est désormais prédominante. L'art du portrait
évolue : ses sujets y sont à présent montrés comme des personnages
tragiques déchirés par les contradictions de l'histoire. Ces
uvres anonymes (40) ont beaucoup
de succès et leur vogue ne tarde pas à se propager à Kinshasa
et Kisangani, et un peu plus tard à Dar es-Salaam (41)
et Lusaka. Le genre sera long à disparaître. Ses modèles sont
des chromos divers, notamment les images publicitaires et
les illustrations des magazines. La perspective européenne
et les canons européens en matière de traitement des personnages
y sont utilisés, mais sans modelé ni ombres. L'effet de contraste
est puissant avec les thèmes historiques locaux représentés
(42).
L'art religieux populaire a survécu
en Éthiopie avec la production standardisée d'icônes, de scènes
historiques ou de parchemins magiques. Portraits et scènes
sont stéréotypés mais de temps à autre apparaît une composition
nouvelle, tel saint Yarid accompagné par les oiseaux, car
c'est le saint qui a introduit la musique sacrée dans le pays.
Ailleurs en Afrique septentrionale, le répertoire d'uvres
d'inspiration religieuse est plus restreint, ainsi que le
veut l'islam. Les images de la Kaba de La Mecque en
sont l'élément le plus courant (43).
Avec la croissance des villes
et la stabilisation de leur population immigrée, l'art populaire
urbain et les thèmes que nous avons évoqués ont acquis une
importance et une signification croissantes. Ces uvres
intéressent spécialement l'historien de la société dans la
mesure où elles dépeignent directement la façon dont la mutation
des temps est ressentie dans les masses urbaines.
30.
U. Eckardt et S. Sievernich, 1979, consitute la meilleure
introduction à lart populaire.
31. K.
Nicklin et J. Salmons, 1977 ; D.
R. Roseyear, 1984 ; S.
Dornowitz et R. Mandirola, 1984 ; P.
S. Breidenbach et D. H. Ross, 1978 ; M.
Gilbert, 1981 ; R.
F. Thompson et J. Cornet, 1981.
32.
S. Priebatsch et N. Knight, 1979 ; E.
A. Schneider, 1985 ; C.
A. M. Vogel, 1985 ; T.
Matthews, 1979.
33. M.
Wenzel, 1972 ; H.
Jaritz, 1973 ; B.
Jewsiewicki, 1986.
34. U.
Beier, 1971, et O.
Pritchett, 1979.
35. U.
Beier, 1960.
36. G.
N. Preston, 1975.
37. M.
W. Mount, 1973, p. 161-165 ;
O. Dapo, 1973 ; Badi
Banga ne-Mwine, 1977 ; G.
D. Perier, 1930.
38. G.
D. Perier, 1950-1952.
39. G.
Sandrart, 1953, ill. p. 7 (Bujumbura), ici la réminiscence
nostalgique dun animal qui a lors presque disparu de
la région ;J.
Beinart, 1968 (Maputo, Johannesburg).
40. La signature aux premiers temps, nindiquait
pas le nom du peintre mais celui du client. Le culte de la
signature du maître nétait répandu que parmi les collectionneurs
européens.
41. Lécole de Tingatinga à Dar es-Salaam
sest inspirée dartistes zaïrois, mais ses thèmes
relèvent encore dans lensemble dun genre nostalgique
plus ancien. J.
A. R. Wembah-Rashid, 1972 ; M.
Teisen, 1968.
42. Voir Y.
L. Mundara et Badi-Banga ne-Mwine, 1982, p. 145-164 ;
J. Fabian, 1978 ;
I.
Szombati-Fabian et J. Fabian, 1976 ; I.
M. G. Quimby et S. T. Swank, 1980, p. 247-292 ; J.
Salmons, 1977 ; U.
Beier, 1976 ;
T. Fiofori, 1986a.
43. G.
Fisseha et W. Raunig, 1985 ; D.
Hecht, 1979.
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