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Chapitre
20
: Les arts et la société depuis 1935
J. VANSINA
En 1913, la pratique des arts
visuels dans la tradition européenne, soit principalement
l'architecture et la peinture, avait été implantée en Egypte
avec la fondation au Caire d'une Ecole des beaux-arts. Dès
lors le mouvement engagé s'accentua puisque des peintres et
des architectes égyptiens, et ici et là un sculpteur, ont
participé à tous les mouvements de l'art européen, depuis
le romantisme de la fin du XIXe siècle jusqu'au
surréalisme, à l'art abstrait et au pop art des dernières
décennies. Et cependant, la peinture égyptienne se reconnaît
d'emblée, la plupart du temps, au fait que beaucoup de ses
thèmes et quelques-unes de ses formes sont des réminiscences
des anciennes traditions islamiques ou même pharaoniques (44).
Ailleurs, cependant, seuls quelques artistes isolés, çà et
là, avaient fait le voyage de Paris ou de Londres pour y être
formés. En 1935, un petit groupe de peintres revenus à Tunis
y lance ce qu'on a appelé l'école tunisienne, qui sera souvent
critiquée pour le caractère folklorique de ses thèmes. Elle
n'en a pas moins été un élément du renouveau culturel du pays
(45). Une évolution analogue s'est produite
un peu plus tard au Maroc (46), tandis
qu'en Algérie l'expression des artistes locaux était beaucoup
plus étouffée et limitée aux arts et à l'artisanat traditionnels.
Hors d'Egypte, les écoles des beaux-arts ont fait leur apparition
beaucoup plus tard, la première en date étant probablement
le département des beaux-arts du Collège universitaire de
Makerere (1937). La génération de 1935 à 1960 a vu le développement
de trois grandes tendances sur le continent. Des artistes
européens y installent leurs ateliers, dont certains seront
ultérieurement transformés en véritables écoles. Quelques
artistes locaux continuent à recevoir leur formation en Europe
(Paris, Londres, Allemagne) et d'autres sont formés dans des
académies locales. Etudions successivement ces trois tendances,
en commençant par la première apparue : la formation à l'étranger
d'artistes indépendants.
Les premiers Africains originaires
de régions situées au sud du Sahara partis étudier les arts
en Europe y sont arrivés vers la fin des années 30, le premier
de tous étant peut-être le Ghanéen Oku Ampofo venu en Grande-Bretagne
faire des études de médecine, puis d'art, en 1932. Au nombre
des pionniers, citons aussi Iba Ndiaye (Sénégal), à Paris
en 1948, Gerard Sekoto (Afrique du Sud) à Paris en 1947, Afewerk
Tekle (Éthiopie) à Londres en 1948, Kofi Antubam, diplômé
en 1936 de 1'Achimota College (Ghana), à Londres en 1946,
Ben Enwonwu (Nigéria) à Londres en 1944 et Viteix (Angola)
au Portugal dans les années 50 (47). Cette
génération va influencer les évolutions ultérieures, surtout
par ses positions concernant le rôle et les aspirations de
l'artiste, mais aussi par l'exemple, hormis Sekoto qui vécut
pratiquement en exil. C'est peut-être Iba Ndiaye qui exprime
le mieux ce qu'est alors la quête de maints artistes académiques
: " En fait, les artistes africains doivent eux-mêmes
trouver les réponses à la question : comment rester Africain
ou redevenir Africain, en ayant la volonté d'être résolument
moderne et en tentant de s'expliquer dans un langage visuel
universel ? Il ne suffit pas pour y parvenir de proclamer
son africanité, de se déclarer attaché aux valeurs africaines.
C'est dans la pratique de la peinture, de la sculpture, de
la gravure [...] que ces artistes façonneront leur singularité
(48). "
On cerne bien ici ce qui fait
le dilemme des artistes académiques. Ils veulent être des
techniciens " à la page ", les égaux des autres
sur la scène internationale, et en même temps ils refusent
l'aliénation. Ils s'appliquent à ne pas se couper de leur
spécificité. La tension qui en résulte est visible dans leurs
uvres, surtout peut-être dans celles d'Enwonwu qui par
moments change de style, passe du style international au style
" Bénin moderne ", et cela parfois dans une même
uvre. Elle est moins sensible dans l'expressionnisme
dramatique de Sekoto et celui d'autres artistes sud-africains
parce que les préoccupations de la société industrielle dont
ils sont issus sont très proches de celles qui ont nourri,
en Europe, l'expressionnisme de la Neue Sachlichkeit.
Ampofo, Enwonwu et Antubam sont
des artistes en activité bien avant 1940 et 1'uvre de
Sekoto commence en 1938. Ceux-là et les autres qui étaient
en Europe à la fin des années 40 ont été les porte-parole
de l'art africain aux premiers rassemblements d'artistes de
Paris (1956) et de Rome (1959). Leurs successeurs et leurs
disciples, cependant, ne tardent pas à fusionner avec des
artistes formés dans les écoles locales et aucun d'eux ne
fonde un mouvement artistique véritablement indépendant. Mais
leurs ambitions, leurs exigences et leur art font référence
pour les artistes des générations postérieures à 1960.
Les premières nouveautés intervenues
après la seconde guerre mondiale sont le fait d'artistes européens,
en général surréalistes, qui croyaient possible de transmettre
des techniques sans altérer en rien le mode d'expression des
élèves. Ceux-ci créeraient " l'art naturel " qui
habitait leur esprit.
En 1944, un peintre français
crée une école à Lubumbashi, un autre ouvre lécole de
Potopoto (Brazzaville) en 1951, et renouvelle l'expérience
à Dakar en 1961. Des écoles semblables voient le jour à Maputo
en 1960, Harare en 1961, Rorkes Drift (Afrique du Sud)
en 1963 et Oshogbo (Nigéria) en 1961. Un artiste missionnaire
et précurseur de Cyrene (Bulawayo, Zimbabwe) anime de 1939
à 1953 un atelier qui est ensuite repris par son élève Sam
Songo, mais ne laisse pas d'héritage durable.
Quoi qu'en aient dit les fondateurs,
il est évident qu'ils ont profondément influencé les styles
de leurs élèves. Les écoles de Lubumbashi, Potopoto et Dakar
ont produit des uvres très décoratives dans des tons
ocres ou des couleurs vives illustrant les conceptions coloniales
de l'art populaire tel qu'il devait être. Chaque école avait
couramment plusieurs styles mais tous répondaient à des caractéristiques
similaires. La production étant achetée par des Européens,
la frontière entre l'art pour l'art et l'art pour les touristes
s'était estompée. En même temps, des thèmes populaires avaient
renouvelé une partie de cet art. A Potopoto, les thèmes du
village, les têtes mboshi ou les personnages-bâtons dans le
style prétendument " rock-art " ont reculé. Des
scènes de foule et parfois des paysages angoissés ont pris
leur place (49).
Au Mozambique, à Harare et surtout
au Nigéria, les évolutions ont été tout autres. Le premier
peintre mozambicain, Valmente Malangatana, influencé par l'école
révolutionnaire de la fresque mexicaine, a produit un art
aux formes entièrement différentes. Y dominent des panoramas
dramatiques, des images de brutalité et d'angoisse, soit un
répertoire thématique commun à la plupart des artistes d'Afrique
australe et à eux seuls. Ses préoccupations sociales et sa
prédilection pour la peinture murale sont restées des marques
distinctives de l'art de Maputo (50). A
Harare, la sculpture prend le pas sur la peinture. Elle est
très proche de l'expressionnisme allemand (en particulier
Barlach) et n'a pas beaucoup évolué depuis 1961 (51).
C'est certainement l'atelier
d'Oshogbo qui a été la plus réussie de ces aventures. Il a
produit des styles et des artistes d'une diversité spectaculaire
qui sont toujours très actifs aujourd'hui et travaillent pour
une clientèle expatriée ou pour des commanditaires publics
dans leur pays. Les thèmes prédominants sont de caractère
fantastique, traités dans des styles surréalistes locaux aux
qualités décoratives, mêlant parfois des matériaux divers,
notamment des perles. La plupart des artistes sont des peintres.
Il y a très peu de sculpteurs, ce qui est surprenant quand
on sait à quel point la tradition yoruba est massivement sculpturale.
Mais de cette tradition yoruba ne subsistent que les légendes
et les mythes ; les formes et les styles de ses arts visuels
ont été complètement abandonnés. Il faut peut-être voir là
un effet du credo du fondateur : " L'art doit être sincère.
" Cela signifie dans la pratique qu'il ne doit pas être
un prolongement de l'art traditionnel (52).
La vitalité des artistes d'Oshogbo et la faveur qu'ils ont
rencontrée à l'étranger sont remarquables. Cependant, elles
occultent souvent le fait quOshogbo ne constitue qu'une
fraction de l'art nigérien contemporain, et même de l'art
académique nigérien. La chronologie de l'expansion des institutions
enseignant les arts est parallèle à celle des ateliers ouverts
par des artistes. Les premières expériences réalisées en Ouganda
et au Nigéria, comme le Collège universitaire de Makerere
(1927), ont été suivies de la création d'académies à Kinshasa
(1943) et à Khartoum (1945), après quoi la plupart des pays
ont emboîté le pas dans les années 50 et au début des années
60. On a commencé dans tous les pays à former des peintres
et des sculpteurs, même si d'autres continuaient à aller étudier
en Europe soit pour compléter une formation reçue sur place,
soit en court-circuitant totalement les institutions locales.
Les artistes vivaient de commandes officielles et de ventes
à des expatriés qui possédaient aussi des galeries exposant
leurs uvres. En ce sens, ils avaient tendance à se couper
de leur propre société, et même de la plus grande partie de
l'élite. Cette situation ne s'est modifiée que très lentement.
Le Nigéria dut attendre 1962 pour voir s'ouvrir la première
galerie gérée par des autochtones et la fin des années 70
pour voir des personnes du pays acquérir quelques-unes de
ses uvres d'art à des prix élevés (53).
Ailleurs, au sud du Sahara, la situation est moins
brillante.
Des gouvernements indépendants
ont utilisé l'art à des fins de prestige, mais il a rarement
été demandé à des artistes de créer des uvres de propagande
et la censure n'a pas posé de problème. Certains gouvernements
ont financé des artistes quasi officiels, comme Kofi Antubam
au Ghana, Afewerk Tekle dans lEthiopie impériale, Ben
Enwonwu au Nigéria ou Liyolo au Zaïre. Ces artistes ont alors
adapté leurs thèmes et leurs styles de manière à assurer
une communication facile avec un large public. Il y a cependant
du changement dans l'air. La propagande prend plus d'importance.
Le réalisme socialiste est en passe de devenir la doctrine
officielle dans certains pays. La liberté artistique se maintient
encore, peut-être à cause du peu d'écho que l'art académique
rencontre le plus souvent dans les sociétés africaines, même
parmi les élites. Il est frappant aussi de constater à quel
point bien des thèmes traités n'ont qu'un lointain rapport
avec les réalités contemporaines, hormis la célébration
du nationalisme culturel. Les artistes d'Afrique du Sud et
du Mozambique font ici figure d'exception avec leur peinture
cauchemardesque de l'inquiétude et de l'angoisse en correspondance
étroite avec des cadres sociaux bien précis.
La majeure partie de l'art académique
appartient carrément aux grands courants de l'art international.
Parmi ses tendances, le surréalisme et l'art abstrait ont
beaucoup moins fait école que l'expressionnisme. Le nouvel
expressionnisme africain rappelle celui du continent européen,
et plus particulièrement de l'Allemagne d'avant 1933. L'art
moderne britannique, qui avait une place importante dans l'enseignement
des académies des anciennes colonies britanniques, n'a cessé
de perdre du terrain. L'autre grande tendance a été de caractère
néotraditionnel, fondée sur le réemploi d'objets traditionnels
comme sources d'inspiration, tantôt comme références de style,
tantôt comme thèmes de travail. Cette tendance favorise l'apparition
de styles régionaux (sinon tout à fait nationaux), par exemple
en Côte d'ivoire par opposition au Ghana. Dans certaines parties
de l'Afrique septentrionale, on a continué à privilégier la
ligne pour déboucher sur une néocalligraphie, une utilisation
parcimonieuse ou nulle des éléments figuratifs et, par voie
de conséquence, sur une tendance à l'abstraction. Les artistes
soudanais et marocains se sont souvent engagés dans cette
direction. Là où les arts traditionnels ont conservé une certaine
vigueur, il en est découlé aussi une tendance inverse. Ainsi,
en Ethiopie, des uvres graphiques ou des peintures abstraites
ou de composition austère sont perçues comme actes de libération
de la tradition.
Ces grandes tendances ne doivent
rien au hasard. La tendance néotraditionnelle correspond à
la négritude et aux mouvements qui s'y sont apparentés avant
et après l'indépendance. Les styles expressionnistes ont des
rapports formels étroits avec un art africain ancien, en particulier
dans la sculpture, car l'expressionnisme européen et les styles
qui en sont ici issus ont assimilé en profondeur les influences
fondamentales de l'Afrique en matière de volume, de stylisation
et même de canons de proportions (la " distorsion systématique
"). L'art abstrait a ses racines africaines dans la décoration
géométrique ou dans les arts islamiques. Seul le surréalisme
était entièrement nouveau. Or ses résonances mêmes trouvaient
écho dans les fantasmes collectifs relatifs aux dieux et aux
esprits ou se greffaient sur la riche symbolique des clichés
des arts oraux et des rites africains. En même temps, toutes
ces tendances subissaient fortement l'impact des modes internationales,
qu'accompagnaient les concepts internationaux relatifs au
rôle de l'artiste et l'importance extrême attachée à l'individualité,
au primat de l'humeur et de l'émotion, à la valeur absolue
de la liberté artistique, de la créativité en soi et
de l'uvre d'art légitimée par la créativité, quelle
qu'en soit la forme ou le contenu. Quant au rôle de la critique,
il est des plus restreints. Il n'y a, au mieux, que quelques
rares critiques de métier (54), et souvent
la critique ne transcende pas la profusion d'éloges qui accueille
en général les expositions d'artistes académiques.
L'art académique existe parallèlement
aux filières artistiques populaire, touristique et souvent
traditionnelle qui s'influencent constamment les unes les
autres. On connaît des cas d'artistes, travaillant pour les
touristes, qui sont devenus des artistes académiques (Félix
Idubor) et d'artistes académiques se mettant à pratiquer un
art populaire (certains artistes de Lubumbashi) et à travailler
pour le tourisme. De telles interactions sont appelées à s'intensifier.
Il peut s'ensuivre l'apparition de styles régionaux ou nationaux
de peinture et de sculpture dès que le marché local de l'art
commence à prendre le pas sur la vente aux expatriés.
44.
S. El Mansury,
1984 ; G. Boctor,
1969.
45.
F. Micaud, 1968.
46. D.
Desanti et J. Decock, 1969.
47. Pour une information générale, voir M.
W. Mount, 1973, p. 160-186 et passim ; D.
Mestre, 1981, p. 3-5 et 28-30.
48. I.
Ndiaye, 1984, p. 8. Pour une citation similaire de Kofi
Antubam datant de 1961, voir
M. W. Mount, 1973, p. 5.
49. J.-P
Lebeuf, 1956 ; Arschot,
1951, p. 37-45 ; G.
D. Perier, 1950-1952 ; M.
W. Mount, 1973, p. 74-94.
50. M.
W. Mount, 1973, p. 160-161 et appendice ;
B. Schneider, 1972.
51. U.
Eckardt et G. Sievernich, 1979, p. 72-75 et introduction
; M. W. Mount,
1973, p. 117-123 ;
F. McEwen, 1972.
52. U.
Beier, 1968, p. 89-164 ; M.
W: Mount, 1973, p. 147-158 ; J.
Kennedy, 1985 ; G.
I. P. Okoro, 1984 ; J.
Buraimoh, 1971.
53. M.
Crowder, 1978.
54. M.
Crowder, 1978, p. 142-145.
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